
Par : Hedi KENDIRE
Première femme cheffe du gouvernement, éviction du RNI, retour de la gauche historique : l’exécutif nommé le 16 octobre coche toutes les cases du changement. Mais derrière les nouveaux visages, le noyau dur n’a pas bougé, et à peine plus d’un électeur sur trois s’est déplacé. Rupture réelle ou continuité repeinte ?
Vendredi 16 octobre, au Palais royal de Rabat, trente-deux membres du gouvernement prêtent serment. Sur la photo- souvenir, une première : une femme au centre, cheffe de l’exécutif. L’image est forte, et elle le restera. Mais il suffit de parcourir la liste pour que le regard s’arrête sur des noms familiers. Abdelouafi Laftit reste à l’Intérieur, Nasser Bourita aux Affaires étrangères, Abdellatif Ouahbi à la Justice, Ahmed Toufiq aux Habous, Abdeltif Loudyi à la Défense. Nizar Baraka garde l’Équipement et l’Eau, auxquels s’ajoutent les Forêts. Ryad Mezzour conserve l’Industrie et récupère l’Investissement. Mohamed Mehdi Bensaid, Azzeddine El Midaoui et Abdessamad Kayouh demeurent à leurs postes. Fouzi Lekjaa, hier ministre délégué au Budget, prend les commandes de l’Économie et des Finances. Omar Hejira et Abdeljabbar Rachidi montent d’un cran. En tout, une dizaine de l’équipe sortante.
Autour de ce socle, deux revenants issus du PPS, Nabil Benabdallah à l’Éducation nationale et Charafat Afailal à l’Énergie, et une vague d’entrants. Certains sont connus du sérail, comme Hassan Tariq au Secrétariat général du gouvernement, Ahmed Rahhou au tout nouveau ministère de l’Intelligence artificielle, Abderrahim Chahid à l’Emploi ou Samir Belfkih, qui hérite de l’Habitat et de la parole gouvernementale. D’autres le sont beaucoup moins du grand public, à commencer par Youns Bjijou à la Santé, Khalid Hatimy à l’Agriculture et Jalal Charaf au Tourisme. Les citoyens découvriront leurs visages au moment même où ils devront juger leurs résultats.
Le procès en « réchauffé » vient spontanément. Il est pourtant incomplet. Les ministères régaliens n’ont jamais dépendu des urnes au Maroc, et personne ne s’attendait sérieusement à les voir changer de mains. Le véritable mouvement est ailleurs. Le RNI, passé de 102 à 66 sièges, n’est pas seulement affaibli : il est renvoyé dans l’opposition. L’USFP et le PPS, qui avaient passé toute la législature précédente sur les bancs d’en face, entrent au gouvernement aux côtés du PAM et de l’Istiqlal. Qu’un parti sanctionné dans les urnes perde aussi le pouvoir relève du principe démocratique le plus élémentaire. Il est rarement apparu de façon aussi lisible dans notre vie politique.
Reste à savoir ce que cette majorité pourra faire. Ses marges sont étroites. Avec 207 sièges sur 395, elle ne dépasse la majorité absolue que de neuf voix, face à une opposition qui n’a rien de décorative : le RNI, le Mouvement populaire et un PJD revenu de 13 à 54 députés. Surtout, la feuille de route a été tracée avant même la nomination des ministres. Le discours royal du 9 octobre a fixé les priorités, de la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire à l’intelligence artificielle, et placé la jeunesse en tête des politiques publiques. Le gouvernement est donc appelé à exécuter plus qu’à définir. Une question en découle : comment juger un exécutif sur des choix qu’il n’a pas entièrement faits ? Elle se pose avec d’autant plus d’acuité que l’éducation et la santé, épicentre de la colère de la génération GenZ 212 à l’automne 2025, reviennent en partie au plus petit partenaire de la coalition. Audace politique ou paratonnerre commode, l’avenir le dira.
L’audience royale du 14 octobre éclaire aussi le moment. En apparence, rien que de très protocolaire : la cheffe du gouvernement désignée rend compte de l’avancement de ses consultations. Le communiqué du Cabinet royal, pourtant, ne s’en tient pas aux vœux d’usage. Il insiste sur l’exigence d’une mobilisation globale et d’une action gouvernementale sérieuse et responsable. Or, à cette date, les conditions posées par le premier secrétaire de l’USFP retardaient le partage des portefeuilles et menaçaient le calendrier de la loi de finances. Deux jours plus tard, le gouvernement était nommé. Au Maroc, le calendrier est aussi un langage.
Où est donc l’ADN politique tant attendu ? Il se devine par endroits. Des chefs de groupe parlementaires deviennent ministres, et le Secrétariat général du gouvernement, traditionnellement confié à un haut commis de l’État, revient à un universitaire au parcours partisan. Mais les Finances, le Numérique et l’Agriculture restent entre des mains à profil technique. Et le parti vainqueur porte sa propre histoire : Le Monde a vu dans la victoire du PAM la consécration de Fouad Ali El Himma. Politique, ce gouvernement l’est davantage que le précédent. Autonome, c’est une autre question, que seul l’exercice du pouvoir tranchera.
Le chiffre le plus préoccupant de cette séquence ne figure d’ailleurs pas dans la liste des ministres. La participation est tombée à 38 %, contre près de 51 % en 2021 et 42 % en 2016. Le paradoxe est cruel. Jamais un scrutin n’a produit des effets aussi visibles, entre alternance à la tête de l’exécutif, sanction du parti sortant et retour d’une opposition islamiste consistante, et pourtant jamais aussi peu de Marocains ne se sont déplacés pour le provoquer. Le sens démocratique de l’élection n’a pas disparu. Il a migré, vers la rue en 2025, vers l’abstention en 2026.
Faut-il alors conclure que cette rupture dans la continuité serait pire que l’immobilisme, puisqu’au moins ce dernier ne nourrit aucune illusion ? La tentation est grande. Elle oublie que l’immobilisme ne protège pas de la désillusion : il la rend muette, et c’est précisément ce que dit une abstention de 62 %. Le danger véritable est ailleurs. Si ce gouvernement échoue sur l’école et l’hôpital, l’échec ne sera pas imputé au seul PAM, ni à ses alliés. Il sera imputé à l’idée même que changer de majorité peut changer quelque chose. Plus qu’une rupture, l’équipe El Mansouri est un test, peut-être le dernier crédit accordé à la médiation partisane. Le premier examen a un nom : la loi de finances 2027, dont le calendrier est déjà sous tension.



