
Par : Hedi KENDIRE
Le Maroc a offert à l’Afrique la CAN la mieux organisée de son histoire. Stades aux normes mondiales, pelouses irréprochables, villes hôtes transformées en vitrines d’un continent qui réussit : les prochains organisateurs mesureront longtemps leurs efforts à cet étalon. Sur le terrain, les Lions de l’Atlas ont porté le poids d’un pays hôte sans jamais tordre une règle. Ce titre, ils l’ont mérité deux fois : en accueillant le continent et en respectant le jeu.
Le 18 janvier, à Rabat, l’arbitre accorde un penalty au Maroc après consultation de la VAR, dans les dernières secondes du temps réglementaire. Le sélectionneur sénégalais fait signe à ses joueurs de rentrer aux vestiaires. Ils obéissent. La finale s’arrête de longues minutes. Aucun coup de sang individuel : un ordre donné depuis le banc et vraisemblablement depuis d’autres alcôves et exécuté par toute une équipe. En sortant du terrain, le Sénégal a laissé derrière lui le fair-play, l’honneur et la décence qu’on doit à une finale suivie par des millions d’enfants. Première défaite consignée par l’histoire.
Johan Huizinga, dans Homo ludens, voyait deux ennemis du jeu. Le tricheur contourne les règles mais reconnaît encore le cercle où l’on joue. Le « briseur de jeu », plus dangereux à ses yeux, sort du cercle et montre que ce monde ne tient que par le consentement de tous. Le premier abîme une partie ; le second ruine le jeu lui-même. L’équipe qui quitte la pelouse pour faire plier l’arbitre appartient à la seconde catégorie : elle proclame que la règle ne l’oblige qu’à son avantage.
L’éthique fournit la mesure. Imaginons chaque équipe mécontente d’une décision désertant le terrain jusqu’à obtenir satisfaction : le football disparaîtrait en une saison. Une conduite qu’on ne peut généraliser sans détruire la pratique qu’elle prétend défendre ne mérite pas le nom de protestation.
Le Sénégal est revenu, a joué, a marqué en prolongation. Ce but ne lave rien. L’arbitre placé sous pression, le stade chauffé à blanc, le temps volé au jeu, le tireur marocain abandonné de longues minutes face à un penalty devenu supplice : tout cela a précédé le but et pesé sur lui. Le Sénégal a d’abord pris la finale en otage, puis il l’a “gagnée”. Couronner ce scénario apprendrait à toute une génération que le chantage rapporte, les caprices valent davantage que les règles.
Les instances du football l’ont compris. L’IFAB, gardienne des Lois du jeu, a voté à l’unanimité une règle permettant d’exclure tout joueur qui quitte le terrain pour contester l’arbitrage, et tout officiel qui l’y pousse. Le législateur du football ne réécrit pas ses lois pour une simple péripétie. Le sélectionneur sénégalais, suspendu, a lui-même admis qu’il n’aurait jamais dû donner cette consigne. Le jury d’appel de la CAF a appliqué le règlement de la compétition et attribué le titre au Maroc.
Aristote distinguait la justice distributive, qui partage, de la justice corrective, qui répare le tort commis. La décision de la CAF relève de la seconde. Elle ne prend rien à personne ; elle rétablit l’équilibre rompu à Rabat. Un trophée récompense une conduite autant qu’un score, et nul ne peut le revendiquer après avoir suspendu les règles communes.
Le combat se déplace désormais dans les colonnes des journaux. Ce 8 octobre, L’Équipe titre sur les raisons pour lesquelles le Sénégal « pourrait se voir attribuer la CAN 2025 par le TAS au détriment du Maroc », photo de joueurs sénégalais brandissant le trophée à l’appui. Depuis janvier, une partie de la presse française relaie presque exclusivement la version sénégalaise. « Au détriment du Maroc » : la formule transforme le champion officiel en usurpateur. L’image remet le trophée dans les mains auxquelles le droit l’a retiré. Le lecteur reçoit le verdict avant les arguments. Un grand quotidien sportif devrait défendre la règle avant de défendre un récit.
Le tapis vert protège le jeu contre ceux qui veulent le plier à leur colère. Sans lui, le dernier mot reviendrait toujours au plus bruyant.
Le Tribunal arbitral du sport tranchera. Il dira, au fond, quel football nous voulons : celui où l’on gagne malgré les règles, ou celui où l’on gagne grâce à elles. Camus disait devoir au football l’essentiel de ce qu’il savait de la morale. Le Maroc a défendu cette morale-là, sur la pelouse comme devant les instances. Rendre aux valeurs sportives leur noblesse n’humilie aucun adversaire : le respect de la règle reste la seule victoire que personne ne peut contester.
DIMA MAGHREB.



