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Le Maroc avance, sa presse tergiverse…

Ce texte ne s'écrit pas contre les journalistes. Il s'écrit pour eux.

Par : Hedi KENDIRE 

Le Royaume a gagné quinze places au dernier classement de Reporters sans frontières. Il serait pourtant imprudent de se décerner un satisfecit : élections, Sebta, séisme d’Al Haouz… à chaque rendez-vous décisif, la presse structurée s’est effacée ou brillait par ses présences timbrées, laissant le champ libre à une information sans boussole. Ce texte ne s’écrit pas contre les journalistes. Il s’écrit pour eux.

L’éloquence des absences en disent plus long que bien des discours. Lors des législatives du 23 septembre, vingt-huit partis sollicitaient la confiance de près de seize millions d’électeurs. Le citoyen qui espérait voir s’affronter des programmes, des visions, des chiffres, aura dû se contenter de peu : une intervention de cinq minutes au journal télévisé pour les formations les mieux représentées, trois pour les autres, et la couverture d’un unique meeting par parti, ramenée à deux ou trois minutes d’antenne. Quelques entretiens orphelins, des passes d’armes entre dirigeants relayées au gré de l’actualité, mais nul face-à-face, nul débat contradictoire, rien de ce qui, ailleurs, fait d’une campagne un moment d’éducation civique. Le taux de participation, arrêté à 38,02 %, le plus bas depuis près de vingt ans, ne s’explique pas par ce seul silence ; il serait tout aussi naïf de croire qu’il n’en procède en rien. On ne mobilise pas un électorat à qui l’on n’a rien donné à arbitrer.

Une agence en retrait

Le constat déborde largement la séquence électorale. Une agence de presse nationale a vocation à être le premier informateur du pays : celle qui établit les faits, donne le ton et devance la rumeur. Or, lors des entrées massives de la fin juillet à Sebta, tandis que les médias espagnols multipliaient reportages et analyses, la Maghreb Arabe Presse s’est faite si discrète qu’elle a laissé le récit à d’autres. Le séisme d’Al Haouz, en septembre 2023, avait déjà révélé cette inertie : dans les premières heures, c’est sur leurs téléphones, bien plus que sur les antennes nationales, que les Marocains ont cherché à comprendre ce qui leur arrivait. Une agence qui arrive après l’événement ne guide plus l’opinion ; elle la suit.

Le talent n’est pas en cause

Il faut le dire nettement : le problème n’est pas de compétence. Le Maroc ne manque ni de plumes, ni de professionnels aguerris, ni de jeunes journalistes formés et curieux. Ceux que j’ai pu interroger, au sein même des chaînes nationales, répondaient avec une gêne qui valait aveu. Le capital humain existe ; il est bridé.

Reste à savoir par qui. La censure frontale est devenue rare. Elle a cédé la place à un mécanisme plus insidieux, l’autocensure, cette frontière que le journaliste trace lui-même, souvent bien en deçà de celle qu’on attend de lui. À force d’intérioriser des limites supposées, une profession finit par s’interdire ce que personne ne lui a jamais interdit. Le paradoxe est cruel : l’ambition que porte le Royaume, ses réformes, son rang parmi les nations émergentes, appelle une presse capable de l’accompagner, de l’expliquer et, pourquoi pas, de la discuter. Un État sûr de lui ne redoute pas la critique ; il en fait un instrument de correction.

La presse informelle comble le vide

L’espace public ne reste jamais vacant. Ce que la presse structurée ne dit pas, d’autres s’en chargent. Sur les réseaux sociaux prospère une presse informelle : chaînes YouTube et pages improvisées, réglées sur le fait divers, le sensationnel, l’indignation calibrée pour retenir un pouce sur un écran. Le citoyen n’est pas dupe ; il glane, recoupe, doute. Mais une information glanée demeure une information sans hiérarchie, sans vérification, sans responsabilité.

Le prix en est double. À l’intérieur, une opinion désorientée. À l’extérieur, une aubaine pour ceux qui guettent chaque faille du Maroc : ses adversaires n’ont plus besoin de fabriquer l’image d’un pays en crise, il leur suffit de compiler ce qui circule faute d’avoir été traité par des professionnels.

Quand la « chkara » tient la plume

Il faut nommer ce que chacun constate. Celui que la langue populaire appelle moul chkara, l’homme au sac d’argent, n’a pas seulement envahi les listes électorales, où un chef de parti dénonçait encore, à quelques jours du scrutin, son emprise sur les investitures. Il a aussi pris pied dans les médias. Des sites, des « web TV », des pages à forte audience naissent sans ligne éditoriale, sans rédaction digne de ce nom, parfois sans un seul journaliste professionnel. Leur projet tient en deux mots : visibilité et influence. L’information y devient un produit d’appel, le scandale une marchandise, la vie privée un gisement.

Le dommage dépasse la seule qualité des contenus. Cet argent sans vocation impose sa grille : l’audience pour unique mesure, le buzz pour ligne éditoriale, la complaisance envers le bailleur pour toute déontologie. Les annonceurs suivent les clics, les rédactions sérieuses voient fondre leurs recettes, et le nivellement devient une loi économique. Alain Deneault a décrit cette médiocratie qui récompense le conformisme et décourage l’exigence ; elle trouve ici un terrain d’élection. Nourrie de faits divers et d’indignations fabriquées, une opinion finit par perdre le goût de l’analyse, et le pays celui du débat. Reporters sans frontières relève d’ailleurs une multiplication des campagnes de diffamation et de harcèlement en ligne visant des journalistes, avec un pic au cœur de la campagne électorale. Une tribune que l’on achète devient aisément une arme que l’on retourne.

Pendant que l’argent sans projet occupait l’écran, ceux qui en portaient un étaient poussés vers la marge. Qui se souvient que la deuxième chaîne réunissait naguère Abdallah Laroui et Mohammed El Gahs pour débattre, sans fard, d’éducation, de citoyenneté, d’organisation de l’État et du rapport entre religion et politique ? L’ancien directeur de la rédaction de Libération, plume polémiste et rigoureuse, est devenu ce qu’un confrère appelait un « présent-absent » de la scène nationale. Avec lui, tant de journalistes, hommes et femmes, dont l’impertinence dérangeait, ont été écartés moins pour leurs erreurs que pour leur liberté. Une profession qui relègue ses meilleures plumes et accueille sans examen ceux qui la défigurent adresse à sa jeunesse un message ruineux : l’insolence argumentée ne paie pas, la vulgarité rapporte.

Un classement à lire avec lucidité

Les indicateurs internationaux invitent à la nuance plutôt qu’au réquisitoire. Dans son classement 2026, Reporters sans frontières place le Maroc au 105e rang sur 180, contre le 120e un an plus tôt. La progression est réelle et mérite d’être relevée. Mais le détail instruit davantage que le total : le Royaume n’est que 127e sur l’indicateur économique, signe d’un modèle qui ne permet guère aux rédactions indépendantes de vivre, et l’organisation persiste à juger le pluralisme marocain plus apparent que réel.
La liberté de la presse n’est pas une faveur que l’on concède ; elle est l’un des indicateurs les plus fiables, et les plus universels, de la solidité d’une démocratie. Aucune n’est parfaite, et partout le pouvoir est tenté d’orienter l’information. Rien n’interdit à l’État de disposer de ses propres organes. Ce qui fait la différence, c’est l’existence, à leurs côtés, d’une presse capable de lui tenir tête.

La régulation, nœud du problème

Le Conseil national de la presse résume ces hésitations. Censé incarner l’autorégulation de la profession, il fonctionne depuis 2023 sous un régime transitoire. La réforme de son cadre juridique, reprise après l’intervention de la Cour constitutionnelle et adoptée en juin, n’a pas dissipé les réserves : le Conseil économique, social et environnemental avait regretté la disparition des représentants de la société civile et une prise en compte insuffisante des bouleversements numériques qui fragilisent le secteur. Autrement dit, on réorganise l’instance chargée de la presse de demain sans regarder en face ce qui menace celle d’aujourd’hui.

Ce qu’il faudrait oser

Les remèdes ne relèvent ni de l’utopie ni de l’importation. Le premier est une instance de régulation réellement indépendante, associant professionnels élus, juristes et représentants du public, dont l’autorité ne dépende ni du calendrier politique ni des inclinations d’un ministère. Le deuxième tient aux aides publiques : elles devraient être indexées non sur l’audience ou la proximité, mais sur la qualité, mesurée aux enquêtes, aux analyses, au respect de la déontologie, au nombre de journalistes professionnels employés. Le troisième est une exigence de transparence : publication de l’actionnariat et des sources de financement de chaque média, et critères professionnels stricts pour accéder à la carte de presse comme aux aides, afin que l’argent puisse financer un journal sans pouvoir s’en acheter un.

Le quatrième chantier est celui de la formation. Nos écoles de journalisme accusent un retard déconcertant sur les métiers qu’elles prétendent préparer : vérification, traitement des données, narration numérique, déontologie appliquée. La formation continue devrait y être la règle, non l’exception. Il faudrait encore faire du débat contradictoire entre têtes de liste une obligation ordinaire du service public en période électorale, ouvrir plateaux et colonnes aux sociologues, aux économistes, aux historiens, aux philosophes, à ces forces vives qui ne demandent qu’à participer à l’effort national, et confier à la MAP un véritable mandat de réactivité, avec une cellule de vérification et une production multilingue capable de porter le récit marocain hors de nos frontières.

Les causes nationales méritent mieux qu’un récit figé

La marocanité du Sahara n’est pas matière à débat : c’est un socle. Mais la manière de défendre cette cause, d’expliquer ses avancées diplomatiques, de répondre aux offensives d’Alger ou de penser la relation avec Madrid après Sebta, exige des journalistes capables d’argumenter, de contextualiser, d’anticiper. Un discours répétitif rassure les convaincus ; un journalisme rigoureux convainc les autres.
Il ne s’agit pas de calquer le modèle d’une autre démocratie. Le Maroc a ses traditions, ses normes, ses équilibres, et une presse digne de ce nom saura les intégrer. Ce qui s’impose, c’est une méthode : exigeante, élaborée, ouverte, rendant aux professionnels le goût du questionnement et même, lorsqu’elle sert l’intérêt général, une certaine impertinence.

Ces lignes ne s’adressent pas contre les journalistes, ni contre ceux qui ont la charge du secteur. Elles leur sont destinées. Une presse qui éclaire n’affaiblit pas un pays ; c’est son silence qui l’expose.

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