
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Les élections du 23 septembre 2026 sont désormais derrière nous. Elles ont laissé des résultats, des chiffres et une nouvelle configuration politique. Mais, surtout, elles ont laissé des questions auxquelles les partis sérieux ne peuvent se soustraire.
Une élection n’est pas seulement un moment destiné à déterminer qui gagne et qui perd. Elle constitue aussi un rendez-vous politique au cours duquel les partis sont confrontés à leur société, à leur capacité de convaincre, de se renouveler et de reconquérir la confiance.
De ce point de vue, les résultats de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS) méritent une attention particulière.
L’USFP obtient en 2026 26 sièges, contre 34 en 2021, tandis que le PPS en obtient 19 contre 22 lors du scrutin précédent. Les deux formations perdent donc ensemble onze sièges.
Ces chiffres ne signifient évidemment ni la disparition ni la fin politique de ces deux partis. Mais ils appellent incontestablement à une réflexion politique, organisationnelle et idéologique approfondie.
Le problème ne se résume pas au nombre de sièges
Il serait facile d’expliquer ce recul par des facteurs objectifs : le mode de scrutin, le poids des candidats locaux, l’influence des notables, le niveau de participation, la concurrence entre partis ou encore l’évolution des rapports de force dans les circonscriptions.
Tous ces éléments comptent.
Mais la question que les deux partis devraient se poser est plus exigeante :
Qu’avons-nous fait, nous-mêmes, au cours des cinq dernières années, pour convaincre l’électeur marocain que notre présence politique est une nécessité et pas seulement la survivance d’une histoire prestigieuse ?
Car l’électeur ne vote pas uniquement pour l’histoire.
L’USFP comme le PPS disposent, chacun à sa manière, d’un patrimoine historique considérable dans la vie politique marocaine. Mais le capital historique ne se transforme pas automatiquement en suffrages. Aucun parti ne peut vivre éternellement de ses gloires passées, aussi importantes soient-elles.
Il faut transformer l’histoire en projet présent et la mémoire politique en proposition pour l’avenir.
Un autre message est venu de l’intérieur même de la gauche
L’un des éléments les plus significatifs est que le recul relatif des deux partis s’est accompagné d’une progression du Pôle de la gauche, passé d’un siège en 2021 à huit en 2026.
Il serait évidemment excessif d’en conclure que cette progression provient intégralement du même électorat qui votait auparavant USFP ou PPS. Les réalités des circonscriptions, les candidats, les réseaux locaux et les alliances jouent leur rôle.
Mais le chiffre porte un message politique qui mérite d’être entendu :
la gauche marocaine n’est pas un électorat figé et l’électeur de gauche lui-même est désormais susceptible de redistribuer sa confiance.
C’est l’une des leçons importantes du scrutin de 2026.
Plutôt que de considérer la concurrence entre les composantes de la gauche comme un problème en soi, il conviendrait peut-être de poser une question plus large : pourquoi la gauche, dans ses différentes composantes, n’est-elle pas parvenue à devenir une force politique et sociale supérieure à la somme de ses partis ?
USFP : suffit-il de préserver sa position ?
Pour l’USFP, le passage de 34 à 26 sièges appelle davantage qu’un simple constat comptable.
La direction du parti a d’ailleurs reconnu le recul enregistré par rapport aux précédentes échéances et annoncé une évaluation des résultats au sein de ses instances.
Cette évaluation est nécessaire. Mais sa valeur dépendra de sa profondeur.
Une véritable évaluation politique ne devrait pas se limiter à rechercher des explications extérieures. Elle devrait commencer par le parti lui-même :
A-t-il réussi à renouveler son discours ?
A-t-il réussi à attirer de nouvelles générations ?
Ses structures locales sont-elles réellement présentes dans la société ?
Le militant local a-t-il le sentiment de participer effectivement à la décision ?
Et surtout, le parti a-t-il réussi à proposer à l’électeur un projet reliant son héritage socialiste aux nouvelles questions du Maroc : jeunesse, emploi, santé, éducation, logement, justice territoriale, transition numérique, environnement et économie productive ?
Une gauche qui ne se renouvelle pas risque, avec le temps, de devenir davantage la gardienne de sa mémoire que l’artisane de son avenir.
Le PPS face à la même interrogation
Pour le PPS, le passage de 22 à 19 sièges paraît quantitativement moins marqué que le recul de l’USFP. Mais il pose pratiquement la même question :
le parti a-t-il réussi à élargir sa base sociale et politique, ou mène-t-il désormais davantage une bataille de préservation de son capital qu’une bataille de conquête ?
Le PPS conserve une identité politique identifiable et une présence parlementaire significative. Cela ne le dispense pas pour autant de réexaminer le rapport entre son discours et la société.
Il ne suffit pas qu’un parti ait une position sur les grandes questions nationales. Le citoyen doit pouvoir trouver dans cette position une réponse concrète à ses préoccupations quotidiennes.
La gauche ne peut pas vivre de concepts seuls. Elle doit transformer la justice sociale, la démocratie, l’égalité et l’égalité des chances en politiques publiques compréhensibles et évaluables.
La jeunesse : une question qui ne peut plus être reportée
Il existe une question plus vaste que les résultats des deux partis : où se situe la jeunesse par rapport à la gauche ?
Le taux de participation annoncé pour les législatives de 2026 s’établit à 38,08 % au niveau national.
Quelle que soit l’interprétation donnée à cette participation, ce chiffre impose à l’ensemble des partis — et particulièrement à la gauche — de repenser leur relation avec des catégories importantes de la société qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans les formes traditionnelles de la vie partisane.
Faire figurer quelques jeunes sur les listes électorales est important, mais cela ne suffit pas.
Il faut que les jeunes passent du rôle de vitrine électorale à celui d’acteurs de la décision.
Cela signifie ouvrir réellement les structures partisanes à de nouvelles générations, leur confier des responsabilités et leur permettre de participer à la conception des programmes, au choix des candidats et à la définition des priorités.
La démocratie interne commence par le choix des candidats
Les partis ont adopté, durant cette campagne, différentes procédures pour sélectionner leurs candidats.
L’USFP, par exemple, avait annoncé une procédure spécifique pour la désignation des têtes de listes régionales, en affirmant que celle-ci s’inscrivait dans le respect de ses statuts et de son règlement intérieur.
Mais la question ne s’arrête pas à l’existence d’une procédure sur le papier.
La véritable question politique est celle-ci :
les militants ont-ils réellement le sentiment que le choix du candidat résulte d’une compétition démocratique et transparente, ou bien les considérations électorales, personnelles et locales finissent-elles par prendre le dessus sur les considérations politiques ?
La question ne concerne évidemment pas un seul parti. Mais elle est particulièrement sensible pour les formations de gauche, puisque la démocratie interne fait partie de leur identité politique et ne saurait être réduite à une simple procédure administrative.
Il faut redonner leur place aux structures locales
C’est peut-être l’un des enjeux les plus urgents.
Un parti politique ne vit pas uniquement à Rabat, Casablanca, Marrakech ou Fès pendant les périodes électorales.
Un véritable parti vit dans les quartiers, les villes, les provinces et les régions, au contact des citoyens, dans les syndicats, les associations, les universités et les espaces culturels et sociaux.
Lorsque les structures locales s’affaiblissent, les élections tendent progressivement à devenir une mobilisation temporaire qui commence avec les candidatures et s’achève avec la proclamation des résultats.
Or le parti qui veut reconquérir l’initiative doit être présent entre deux élections, et non seulement pendant la campagne.
Il ne s’agit pas de se livrer à une autocritique destructrice
Il ne faudrait pas transformer l’analyse interne en procès contre soi-même.
L’USFP et le PPS restent deux forces parlementaires importantes, totalisant 45 sièges. Les résultats de 2026 montrent par ailleurs que la scène politique marocaine demeure ouverte à de nouvelles recompositions, avec notamment le retour électoral du PJD et la progression du Pôle de la gauche.
La question n’est donc pas :
Les deux partis sont-ils finis ?
La question plus sérieuse est :
veulent-ils se contenter de préserver leur présence ou veulent-ils retrouver une capacité d’initiative, d’élargissement et d’influence ?
La différence entre les deux options est considérable.
La logique de survie ou la logique de projet ?
Le risque le plus sérieux pour un parti historique est de faire de sa présence au Parlement son objectif principal.
Or le Parlement est un moyen, pas une fin.
Les sièges sont importants parce qu’ils donnent au parti une capacité de légiférer, de contrôler l’action gouvernementale et d’influencer les politiques publiques. Ils ne peuvent toutefois remplacer une relation vivante avec la société.
C’est pourquoi les deux partis ont besoin, après les élections de 2026, de davantage qu’un changement de slogans ou de quelques visages.
Ils ont besoin de repenser leur projet politique.
Quel projet de gauche pour le Maroc d’aujourd’hui ?
Une gauche de la justice sociale ?
Une gauche de l’État social ?
Une gauche de la démocratie institutionnelle ?
Une gauche du développement territorial ?
Une gauche de la défense de l’école, de l’université et de la santé publiques ?
Une gauche de l’économie productive et de l’emploi ?
Oui, mais l’essentiel est ailleurs : comment transformer ces principes en un projet politique clair, compréhensible, crédible et évaluable ?
Et si le moment était venu de repenser la gauche dans son ensemble ?
Les résultats de 2026 placent l’USFP et le PPS devant une question qui dépasse chacun des deux partis :
la gauche marocaine peut-elle continuer à avancer séparément, ou la période actuelle exige-t-elle de nouvelles formes de coordination, de coopération et de reconstruction de la force de gauche ?
Il n’existe pas de réponse toute faite à cette question.
Mais les résultats du scrutin rendent sa formulation légitime.
La concurrence entre les composantes de la gauche peut être saine lorsqu’elle porte sur les idées, les projets et les compétences. Elle devient problématique lorsqu’elle contribue à disperser une même force sociale et politique.
La principale leçon des élections de 2026 n’est donc peut-être pas que l’USFP a perdu huit sièges et que le PPS en a perdu trois.
La leçon plus profonde est que la carte politique évolue et que l’électeur n’accorde plus nécessairement sa confiance sur le seul fondement de l’appartenance historique.
Celui qui veut reconquérir cette confiance doit commencer par la question la plus difficile :
Que demande aujourd’hui le citoyen marocain à la gauche ?
Puis il lui faudra écouter la réponse, plutôt que de se contenter de lui apporter la sienne.
Les élections du 23 septembre sont terminées.
L’examen des partis, et singulièrement celui de la gauche, ne fait que commencer.



