
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À chaque saison électorale, la même scène se répète : festivals musicaux, troupes folkloriques, danses devant les caméras, et des foules mobilisées par le rythme plutôt que par le programme. En toile de fond, une machine de financement colossale, alimentée par l’argent public, sans que personne ne semble vraiment demander : où va cet argent, et pourquoi ne se traduit-il pas dans le portefeuille du citoyen qui le finance ?
Des chiffres qui ne collent pas avec le quotidien des ménages marocains.
Les chiffres officiels suffisent à eux seuls à poser la question. Le soutien alloué aux campagnes électorales est passé de 160 millions de dirhams en 2021 à 450 millions de dirhams en 2026, soit une hausse de plus de 181% en cinq ans. À l’inverse, personne ne peut prétendre que le pouvoir d’achat des ménages marocains se soit amélioré au même rythme — c’est même l’inverse qui se vérifie chaque jour dans les marchés et les factures des familles.
Plus troublant encore : le soutien annuel au fonctionnement des partis couvre désormais 58% de leurs ressources, alors que leurs ressources propres ont chuté de 38%. Autrement dit, les partis ne vivent plus de l’engagement de leurs militants ni de la confiance de leur base, mais du robinet de l’argent public. Et le plus grave est que 92,35% de ce soutien est dépensé en frais de fonctionnement — salaires, congrès, loyers, logistique — et non dans la production de programmes, d’études ou de solutions. Cet argent n’est pas investi dans « l’action », il est consommé pour la seule « survie ».
Vient ensuite un chapitre qui suscite davantage la colère : 35,92 millions de dirhams ont dû être restitués comme aide indue ou non utilisée, tandis que 21,85 millions de dirhams restent en souffrance auprès de 14 partis, sans véritable reddition de comptes. Ce ne sont pas des chiffres marginaux, mais l’indice d’un système de contrôle qui permet à l’argent public de s’évaporer sans que cela ne gêne personne, dans un pays où l’on demande par ailleurs à ses citoyens patience et austérité face à la vie chère.
Un audiovisuel public au service de la propagande partisane.
Le tableau se complète du côté des médias. Le budget de l’audiovisuel public a atteint 2,33 milliards de dirhams en 2026, dont plus de 1,1 milliard rien que pour la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (800 millions pour le fonctionnement, 300 millions pour l’investissement). Une partie non négligeable de cet argent public — censé servir le service public et le citoyen à égalité — est en réalité utilisée pour accueillir des dirigeants de partis dans des émissions à caractère électoral, qui ne font que recycler les mêmes promesses sous des formes différentes.
Alors que la subvention directe exceptionnelle à la presse partisane ne dépasse pas 1,4 million de dirhams, ces journaux bénéficient indirectement d’un système de soutien plus large, atteignant 35 millions de dirhams par an. L’époque où l’on se contentait de la presse papier subventionnée est révolue ; la machine s’est aujourd’hui étendue aux plateformes numériques, aux podcasts et aux réseaux sociaux, avec des budgets et une expertise marketing dépassant parfois ceux de véritables programmes sociaux.
La question que tout le monde évite.
Combien de millions dépensés pour inviter des dirigeants de partis dans des émissions radio et télé auraient pu être redirigés vers une famille démunie qui attend une solution à la crise de la vie chère ? Combien du budget de « fonctionnement » des partis aurait pu être transformé en études sérieuses sur l’emploi, la santé ou l’éducation, plutôt qu’en congrès, logistique et invitations sans fin ? Ce ne sont pas des questions rhétoriques, mais des questions de comptes que mérite chaque dirham d’argent public.
Quand la compétition devient spectacle plutôt que confrontation d’idées.
Le paradoxe le plus profond ne réside pas seulement dans les chiffres, mais dans la nature même du « terrain » lui-même. Au lieu que les campagnes électorales deviennent un espace de confrontation des programmes et de décorticage des solutions proposées à des problèmes chroniques — chômage, pouvoir d’achat, services publics —, elles se sont transformées en festivals de divertissement : musique de tous genres, danse, foules attirées par le rythme plutôt que convaincues par les idées. Le candidat qui organise la fête la plus réussie prend parfois l’avantage sur celui qui porte une vision plus claire d’un problème de logement ou de santé publique.
Ce mode de compétition ne se contente pas de distraire le citoyen : il dispense l’acteur politique de son devoir de dialogue sérieux avec lui. Quand le discours électoral se réduit au rythme et au spectacle, il devient facile d’éviter les questions difficiles : pourquoi les promesses précédentes n’ont-elles pas été tenues ? Et où est passé l’argent qui a financé la campagne précédente ?
Cela suffit-il à dépasser la crise ?
La réponse, en toute franchise, est non. Un système qui dépense des centaines de millions en propagande et en spectacle, tandis que 92% des budgets des partis sont absorbés par des dépenses de survie, et que plus de 20 millions de dirhams se perdent sans redevabilité, ne peut pas être un système capable de faire face à une véritable crise sociale. Le citoyen marocain n’a pas besoin d’un festival de plus sur la place publique, mais d’un débat franc sur la manière dont son argent est dépensé — pendant qu’il continue, lui, d’attendre, tandis que la machine électorale, elle, est financée sans compter.



