
Par : Hedi KENDIRE
Le 16 septembre 2026 marque un tournant et achève le processus d’un mal nécessaire. A New York, Nasser Bourita, Gideon Saar et l’ambassadeur américain à l’ONU Mike Waltz ont acté l’élévation des bureaux de liaison de Rabat et de Tel-Aviv au rang d’ambassades et l’échange d’ambassadeurs. La veille, une réception célébrait les six ans des accords d’Abraham : Émirats, Bahreïn, Maroc, Israël, Kazakhstan. Le communiqué se lit comme un programme — protection réciproque des investissements et non-double imposition avant décembre, retour des vols directs opérés par des transporteurs marocains, trois ans après leur suspension consécutive au 7 octobre 2023. La presse a relégué en codicille la clause décisive : Washington et Tel-Aviv réaffirment la souveraineté marocaine sur l’ensemble du Sahara et le plan d’autonomie, à quelques semaines d’une session du Conseil de sécurité que Rabat garde dans sa ligne de mire.
Six ans de latence, puis l’accélération. Pourquoi maintenant ? L’été 2026 a rendu à la diplomatie marocaine une évidence que quinze ans de patience avaient recouverte : la « bienveillance » européenne ne constitue pas une rente, mais au mieux un prêt révocable, un vilain chantage souvent !
Les 30 et 31 juillet, Sebta a connu le franchissement le plus massif de son histoire, quarante à soixante mille personnes en vingt-quatre heures selon les estimations madrilènes, et l’Espagne y a déployé son armée. Crise moins bilatérale que révélatrice : Rome a réclamé la suspension de l’Espagne de Schengen, Madrid a convoqué l’ambassadeur italien, l’Italie a prononcé la suspension. Le voisin du Nord, qui se rêvait pont, s’est découvert marge. Madrid a répliqué par le durcissement symbolique. Albares jure devant le Parlement qu’aucune discussion sur la souveraineté des deux villes n’a jamais eu lieu ni n’aura jamais lieu ; Feijóo exige la convocation de l’ambassadrice marocaine, Sánchez la confirme, promet aux présides le statut de région ultrapériphérique, annonce l’allongement des jetées du Tarajal et de Benzú. Du béton opposé à de l’histoire.
Nommons ce que ces mois ont produit : l’intimidation est devenue grammaire. Aides suspendues à la demande de Vox, chantage migratoire retourné, campagnes de presse, extrême droite promue arbitre, et la rumeur savamment entretenue d’un Maroc prédateur, version contemporaine d’une très ancienne assignation. Deux réponses seulement s’offrent à pareille grammaire, la supplique ou le rapport de force. Rabat a tranché à New York. Alger a réagi sur-le-champ, et s’est trahi. Un « axe du mal » maroco-émirati-israélien dénoncé par l’ancien envoyé spécial Amar Belani, le mot de déshonneur décliné par la presse officieuse, l’anathème pour seule doctrine, pas une proposition. Le calendrier, pourtant, se montrait cruel : en une semaine, Alger rompait avec Abou Dhabi quand Rabat consolidait. Un isolement subi converti en isolement choisi.
Telle demeure la fatalité d’un pouvoir où le renseignement militaire écrit la diplomatie : confondre l’adversité avec l’identité. Croyant capitaliser sur l’émotion arabe, il cède au Maroc le monopole de l’efficacité et se retrouve seul devant le Conseil de sécurité. Tel-Aviv, de son côté, n’a rien dissimulé de son intérêt : Gideon Saar a invoqué les racines profondes de l’amitié entre le peuple marocain et le peuple juif, et vingt mille touristes israéliens sont attendus au Maroc d’ici décembre.
L’épisode espagnol enseigne davantage encore. Itamar Ben Gvir raillait publiquement Sánchez sur son engagement en faveur de la diversité humaine ; quelques semaines plus tard, la chargée d’affaires israélienne à Madrid dissociait son pays de l’entrée massive à Sebta tout en avertissant que refuser de coopérer avec Israël en matière de défense coûte cher aux citoyens espagnols. La mécanique se passe de commentaire. L’Espagne, qui a reconnu l’État de Palestine en mai 2024 et s’est posée en critique la plus vive de l’offensive israélienne (une réaction digne et honorable), apprend le prix de l’isolement quand on n’a que des principes et aucun levier. Non que la puissance vaille mieux que la morale : une morale sans levier ne protège personne, à commencer par ceux au nom desquels elle parle. Gaza demeure, et aucun intellectuel marocain n’écrit cette phrase à la légère.
La rue marocaine n’applaudit pas ; elle ne désavoue pas davantage. Elle refait le calcul de l’État : entre une solidarité qui n’a jamais desserré un seul étau et une architecture qui sanctuarise l’intégrité territoriale du Royaume, elle sait laquelle engage ses enfants. Lucidité cynique, dira-t-on ; lucidité tragique, ce qui diffère.
Le Maroc n’a pas abdiqué la cause palestinienne, il a cessé de croire qu’on la sert désarmé. La prudence reste de mise. Aucune date d’accréditation n’a filtré, la communication est venue pour l’essentiel de la partie israélienne, et ce processus a déjà connu bien des reports. Rabat a signé un contrat d’assurance ; restent les primes. Tenir sa doctrine sans s’y dissoudre, et se rappeler qu’un allié qui chiffre son prix à Madrid le chiffrera un jour à Rabat. La direction, elle, échappe désormais à la discussion. Six ans après la normalisation de décembre 2020, pensée et motivée par les instabilités régionales et la dégénérescence du régime militaire voisin.
Le Royaume a cessé de quémander à Bruxelles une garantie que Bruxelles ne sait où ne peut plus donner. Une digue s’allonge à Tarajal, une ambassade s’ouvre à Rabat. Entre les deux tient toute la différence entre un pays qui se protège de l’avenir et un pays qui le négocie.



