
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À une dizaine de jours du scrutin du 23 septembre 2026, le Maroc vit une campagne électorale d’une intensité inédite. Vingt-sept partis politiques sont en lice pour les 395 sièges de la Chambre des représentants, avec 702 listes de candidatures couvrant l’ensemble du territoire. De Tanger à Dakhla, les candidats de tous bords descendent dans les rues, multiplient les meetings et arpentent les marchés pour convaincre un corps électoral de plus de 15,8 millions d’inscrits. Mais derrière cette effervescence démocratique, un constat s’impose : cette élection ressemble moins à une compétition classique entre programmes qu’à un référendum de défiance envers une classe politique largement discréditée.
Les données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) dressent un tableau social alarmant. Au premier trimestre 2026, l’Indice de Confiance des Ménages s’est établi à 60,1 points, en recul par rapport au trimestre précédent. Près de 78,3 % des ménages estiment que leur niveau de vie s’est dégradé au cours des douze derniers mois. Plus préoccupant encore, 51 % anticipent une nouvelle détérioration dans l’année à venir. Seuls 2,6 % des ménages déclarent pouvoir épargner une partie de leurs revenus, tandis que 38,7 % indiquent devoir s’endetter ou puiser dans leur épargne pour couvrir leurs dépenses courantes. Le chômage, qui touche 1,62 million de personnes selon le HCP, reste la première préoccupation des citoyens, et 57,2 % des ménages s’attendent à une hausse du nombre de chômeurs dans les douze prochains mois.
C’est dans ce contexte de détresse sociale que les partis de gauche ont choisi de placer le social au cœur de leur campagne. Le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS), dirigé par Nabil Benabdallah, a ouvert le bal avec un programme ambitieux chiffré à 575 milliards de dirhams sur cinq ans. Sous le slogan « Osons ensemble », le PPS décline 220 engagements articulés autour de quatre axes : développement humain, économie et écologie, démocratie et géopolitique. Sur le plan fiscal, le parti propose la création d’un impôt sur la fortune — une première dans le débat politique marocain — une baisse de la pression fiscale sur les bas revenus, une pension minimale de 3 000 dirhams et un plancher de 1 000 dirhams pour l’aide sociale directe. Sur le front de l’emploi, le PPS promet la création d’un million d’emplois nets, le doublement des effectifs hospitaliers, l’extension de la couverture maladie aux 8,5 millions de personnes qui en restent exclues, et le recrutement de 12 000 cadres de l’éducation par an.
L’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), conduite par Driss Lachgar, mise sur vingt engagements structurés autour de trois piliers — Équité, Emploi, Dignité. Le parti socialiste place la jeunesse en première ligne, promettant d’insérer 200 000 jeunes par an dans l’emploi ou l’entrepreneuriat et de ramener le chômage des jeunes sous la barre des 10 %. L’USFP s’engage également à réaliser une souveraineté industrielle productive, avec la création de 250 000 emplois industriels, une augmentation des exportations de 40 % et un gain de 1,5 point de croissance par an. Sur le plan social, le parti promet une hausse de 20 % du salaire moyen et de 15 % du revenu net des salariés, ainsi qu’un soutien à 250 000 familles de la classe moyenne pour l’acquisition d’un logement. Point commun entre les deux formations de gauche : la dénonciation d’une croissance dont les fruits ne profitent pas équitablement à toutes les catégories sociales, et la conviction que la justice fiscale et le pouvoir d’achat doivent être les axes centraux de toute politique gouvernementale.
Face à cette offensive sociale, la majorité sortante — RNI, PAM et Istiqlal — apparaît fragilisée, minée par des tensions internes d’une rare intensité. Le Rassemblement National des Indépendants (RNI), parti du chef du gouvernement Aziz Akhannouch, tente de défendre un bilan économique que ses propres alliés contestent ouvertement. Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) et l’Istiqlal se renvoient la responsabilité de l’inflation, du chômage et de l’érosion du pouvoir d’achat, au point de transformer les divergences gouvernementales en véritable guerre électorale. Mohamed Aujjar, membre du bureau politique du RNI, a publiquement dénoncé le fait que des ministres du PAM et de l’Istiqlal adoptent un discours d’opposition alors qu’ils siègent au gouvernement, estimant « politiquement inacceptable » que certains évoquent l’inflation ou l’emploi comme s’ils n’avaient aucune responsabilité dans la politique gouvernementale. Cette querelle de responsabilités révèle un enjeu électoral majeur : qui devra payer le prix politique du bilan du gouvernement Akhannouch ? Le RNI tente de rappeler que plusieurs secteurs sensibles ne relèvent pas de ses ministres — l’Industrie et le Commerce sont aux mains de l’Istiqlal, tandis que l’Emploi relève du PAM.
Le PAM, sous la houlette de Faouzi Lekjaa, a présenté un programme chiffré à 350 milliards de dirhams entre 2027 et 2031, soit 70 milliards par an. Le pouvoir d’achat en absorbe 150 milliards, près de la moitié de l’enveloppe. Le parti propose la gratuité des factures d’électricité inférieures à 100 dirhams par mois, l’exonération de l’impôt sur le revenu pour les salaires bruts sous 15 000 dirhams, une pension minimale de 3 000 dirhams et 500 000 contrats de première expérience sur le quinquennat. L’Istiqlal, de son côté, tente de revendiquer le bilan gouvernemental tout en s’en démarquant, avec un programme centré sur la lutte contre la rente et les conflits d’intérêts — une pique à peine voilée contre le RNI.
La réforme des retraites constitue un autre dossier brûlant. La commission technique des retraites a achevé son diagnostic des différentes caisses — CNSS, CMR, RCAR et CIMR — mais l’aboutissement de la réforme paraît peu probable avant la fin du mandat. Le gouvernement pousse une réforme paramétrique, tandis que les syndicats rejettent catégoriquement ce qu’ils appellent le « triangle maudit » : relèvement de l’âge de départ, augmentation des cotisations et baisse des pensions. Ce blocage, qui perdure depuis 2003, illustre l’incapacité des gouvernements successifs à traiter les chantiers structurels les plus sensibles.
Dans ce paysage politique fragmenté, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) joue une partie particulièrement délicate. Après avoir perdu plus de 90 % de ses sièges en 2021 — passant de 125 à 13 représentants — le parti islamiste dirigé par Abdelilah Benkirane mène une campagne qui ressemble à un test existentiel. Réélu à la tête du parti avec 69 % des voix, Benkirane mise sur son fort pouvoir de mobilisation populaire pour reconstruire une base électorale profondément érodée. Les observateurs identifient trois défis majeurs pour le PJD : un défi de crédibilité, celui de convaincre qu’il peut regouverner après la déroute de 2021 ; un défi générationnel, celui de parler à une jeunesse davantage préoccupée par l’emploi et le pouvoir d’achat que par les clivages idéologiques ; et un défi de leadership, celui d’éviter que le style polémique de Benkirane ne limite l’élargissement de son électorat. Le parti a dévoilé un programme de 467 mesures articulé autour de cinq axes, placé sous le signe de la « dignité du citoyen ». Il propose notamment une refonte du système électoral, l’application d’un taux de 40 % de l’impôt sur les sociétés aux entreprises opérant dans des secteurs en situation de monopole — carburants, télécoms, ciment — et la suppression de la limite d’âge de 35 ans pour les concours de recrutement des enseignants. Le PJD a également fait de la lutte contre la corruption l’un des axes centraux de sa campagne, espérant capitaliser sur les frustrations populaires.
La question de la préférence des Marocains reste, en l’absence de sondages fiables et publiés, difficile à trancher. Les études disponibles, menées par des instituts privés, dessinent un paysage contrasté. Une étude Sunergia révèle que 61 % des Marocains déclarent qu’ils vont voter, dont 54 % assurent qu’ils le feront « certainement ». Parmi ceux qui comptent voter, 51 % invoquent le devoir citoyen comme principale motivation, suivis par 38 % souhaitant un changement d’orientation politique, alors que seulement 8 % déclarent être convaincus par les programmes proposés. Plus révélateur encore : 53 % de ceux qui ne voteront pas mettent en avant le manque de confiance dans les partis politiques. Une enquête de l’association Les Citoyens révèle que si 66,6 % des Marocains jugent le vote important, seuls 13,6 % font confiance aux dernières échéances électorales. Un autre sondage Sunergia indique que 38,7 % des personnes interrogées ne sont même pas inscrites sur les listes électorales, et que les intentions de vote restent scindées en trois tiers : 42,3 % positives, 38,6 % négatives, 19,1 % indécises.
Face à cette défiance, les analystes évoquent davantage des scénarios probables qu’une préférence chiffrée. La reconduction de la majorité actuelle — RNI-PAM-Istiqlal — demeure le scénario jugé le plus probable, avec des ajustements internes. Une recomposition centriste, avec une possible entrée de l’USFP dans une majorité élargie, est également évoquée. Enfin, un retour du PJD dans une alliance avec l’Istiqlal et le PAM pour contrer le RNI est jugé politiquement souhaitable par certains observateurs, mais fragile faute de stratégie commune. Un article du Courrier International résume bien l’ambiance générale : le scrutin s’annonce moins comme un verdict programmatique clair que comme un référendum de défiance envers la classe dirigeante sortante, sur fond de coût de la vie, de chômage et d’érosion du pouvoir d’achat.
Il faut souligner une limite méthodologique importante : les données disponibles proviennent principalement de programmes officiels, d’analyses de presse et de rares études d’opinion menées par des instituts privés. Le Maroc ne dispose pas d’un système de sondages électoraux publics et transparents comparable à celui de nombreux pays. Cette absence de données fiables explique en partie la surprise qu’avait constituée la défaite du PJD en 2021, et elle rend toute prévision hasardeuse pour le scrutin du 23 septembre.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette campagne se déroule dans un climat de crise de confiance sans précédent. La jeunesse marocaine, qui ne représente que 4 % des inscrits — les 18-24 ans —, exprime un désenchantement profond que les partis peinent à adresser. Les événements de Sebta, en août dernier, ont révélé le désespoir d’une frange de la jeunesse prête à tout pour quitter le pays. Les partis politiques, plutôt que d’apporter des réponses sociales à cette détresse, ont parfois préféré surfer sur la vague d’un nationalisme marocain pour appeler à la récupération des enclaves de Sebta et Melilla.
À une dizaine de jours du scrutin, une question demeure : les Marocains se déplaceront- ils massivement aux urnes pour sanctionner ou pour renouveler une classe politique qui, de l’aveu même de nombreux observateurs, n’a pas su répondre aux urgences sociales du pays ? La réponse appartient aux électeurs. Mais une chose est sûre : le 23 septembre ne sera pas un scrutin ordinaire. Ce sera un test de crédibilité pour l’ensemble du système politique marocain, et peut-être, pour certains partis, une question de survie.



