ACTUALITÉPOLITOSCOPE

« الصبنيولي الحازق » (« l’Espagnol fauché »)… Ce que l’Espagne a oublié d’elle-même

Par: KHEIR ALLAL

Par: KHEIR ALLAL

 

Le 27 août 2026, sur une plage de Sebta, des habitants ont incendié les affaires de migrants marocains pendant que d’autres formaient un sit-in pour empêcher les véhicules de la Croix-Rouge de distribuer de la nourriture: d’autres fachos ont même osé déchirer le drapeau marocain !

Le 2 septembre, des dizaines de milliers d’Espagnols défilaient à Madrid, à Barcelone, à Valence, drapeau au poing, derrière un mot d’ordre : « contra la invasión ». Il faut regarder ces images en face, mais il faut surtout les regarder avec la profondeur de champ qui leur manque. Car il existe une archive que ces cortèges ne consultent pas, et pour cause : elle les concerne.

Jusqu’aux années 1980, l’Espagne fut, sans discontinuer, une terre de départ. Non pas marginalement. Structurellement. Trois grands mouvements, trois géographies, une seule et même cause.

I. L’exode atlantique (1880-1930)

Ce que l’historiographie espagnole elle-même nomme, après Nicolás Sánchez-Albornoz, l’émigration de masse commence dans les années 1880 et culmine avant la crise de 1929. Des centaines de milliers de Galiciens, d’Asturiens, de Cantabres, de Canariens embarquent vers Cuba, l’Argentine, l’Uruguay, le Mexique, le Venezuela, le Brésil. Ils ne fuient pas une guerre : ils fuient la structure agraire, le « minifundio » qui ne nourrit plus, la conscription, la faim ordinaire.

On notera au passage, puisque le mot d’invasion circule aujourd’hui si aisément, que ces départs ne furent jamais des allers simples nets. En 1925, l’Espagne enregistre près de 89 000 départs vers les Amériques et plus de 67 000 retours. Le migrant du XIX siècle espagnol est, comme celui du XXI siècle marocain, un être pendulaire, qui part pour revenir et revient pour repartir. La migration n’est pas une conquête. C’est une respiration.

II. Le versant africain, ou l’archive enfouie (1850-1962)

C’est ici que la mémoire espagnole devient franchement lacunaire, et c’est ici que le Maghreb a quelque chose à dire.

Entre 1885 et 1895, plus de 95 % de l’émigration espagnole totale ne se dirige pas vers l’Amérique : elle se dirige vers l’Algérie. Almería, Alicante, Valence, Murcie se vident vers Oran. Au recensement de 1896, sur environ 300 000 Européens établis dans l’Oranie, quelque 100 000 sont espagnols et 100 000 autres sont des Espagnols naturalisés français. Dans les années 1930, près de 40 % des Européens nés en Algérie sont d’ascendance espagnole. En 1962, sur les 900 000 pieds-noirs qui débarquent en France, environ 400 000 sont d’origine espagnole, dont près de 300 000 issus de la seule Oranie.

Traversons encore la frontière. Le Maroc — Tanger, Larache, Tétouan, Nador, mais aussi Casablanca — a accueilli des dizaines de milliers d’Espagnols venus travailler : maçons, pêcheurs, ferblantiers, domestiques, ouvriers de chantier. Puis, à partir de 1936, les réfugiés de la guerre civile. Les familles marocaines de Casablanca et du Rif se souviennent parfaitement de ces voisins- là.

Et la langue s’en souvient mieux encore. Le darija marocain a produit une expression pour désigner le miséreux, celui que la pauvreté a mis à nu : « الصبنيولي الحازق », « l’Espagnol fauché ». Un peuple ne forge pas un tel syntagme par malveillance. Il le forge par constat. Cette expression est un document d’archive à part entière : elle atteste qu’à une époque non lointaine, dans l’imaginaire populaire marocain, l’Espagnol était la figure canonique du pauvre qui traverse. Aucun historien espagnol ne peut la réfuter, parce qu’elle n’a pas été écrite pour lui.

III. La double migration du franquisme tardif (1950-1973)

Le troisième mouvement est intérieur avant d’être extérieur. Sous le « desarrollismo », l’Andalousie, l’Estrémadure, la Galice et les deux Castilles se déversent sur la Catalogne et le Pays basque. Ces migrants- là furent accueillis dans leur propre pays par un lexique dont il faudrait rappeler la brutalité — « charnegos » , « maketos », « coreanos », des bidonvilles de Barcelone et logés dans des baraquements que la mairie mettra trente ans à démanteler. La xénophobie espagnole a donc d’abord été une xénophobie interne, exercée contre des citoyens espagnols coupables d’être pauvres et de venir du sud.

Puis vient l’exportation. Le régime de Franco crée en 1956  » l’Instituto Español de Emigración » : un organisme d’État chargé d’organiser le départ de ses propres travailleurs, de négocier avec Bonn, Berne, Paris et Bruxelles des accords de main-d’œuvre, et d’encaisser les devises du retour. Environ un million et demi d’Espagnols rejoignent l’Europe industrielle entre 1960 et 1973 : « Gastarbeiter » de la Ruhr, saisonniers helvétiques au statut discriminatoire, maçons de la région parisienne. En 1959, on compte 100 821 départs vers l’Europe pour 95 600 retours : encore et toujours la respiration, jamais la vague.

Un État qui institutionnalise le départ de son peuple pour équilibrer sa balance des paiements, c’est très exactement ce que l’on reproche aujourd’hui aux pays du Sud. L’Espagne l’a fait. Elle l’a fait sous un régime que l’Europe recevait poliment.

IV. L’inversion et l’amnésie

Le basculement est récent et il est brutal. L’émigration permanente espagnole disparaît vers 1973-1974. L’adhésion à la CEE en 1986, puis le cycle de croissance 1998-2007, transforment le pays en destination : la population étrangère passe d’environ 1 % à plus de 12 % en une décennie. Une génération, une seule, sépare le pays qui exportait ses bras du pays qui bloque une plage.

Cette amnésie n’est pas un accident de la mémoire. C’est une opération. Elle est sélective parce qu’elle est fonctionnelle : le récit populiste a besoin d’un peuple sédentaire de toute éternité, soudainement assailli. Rappeler que l’Espagnol de 1890 partait à Oran pour les raisons exactes qui poussent le jeune de Fnideq à nager le long de la digue d’El Tarajal en 2026, c’est faire s’effondrer l’axiome. D’où le silence.

Ce n’est pourtant pas aux Marocains d’exhumer cette histoire ; ils la connaissent, ils l’ont vécue de l’autre côté, ils en ont fait un proverbe. C’est aux intellectuels, aux historiens, aux éditorialistes et aux responsables politiques espagnols qu’il revient de la ressaisir, de la marteler, et d’en tirer non pas de la culpabilité — la culpabilité est stérile et vite lassante — mais de l’humilité épistémique. Savoir d’où l’on vient ne dispense d’aucune politique migratoire. Cela interdit seulement de la formuler dans le langage de l’essence et de l’invasion.

V. La lucidité stratégique plutôt que la nostalgie

Reste que l’humanisme seul ne convainc pas les chancelleries. Alors parlons le langage que Madrid comprend.

L’Espagne est le pays européen dont l’intérêt national dépend le plus étroitement du Maroc. Sécurité du Détroit et du flanc sud, coopération antiterroriste, approvisionnement énergétique, câbles et interconnexions électriques, façade atlantique, ouverture sahélienne, agriculture, logistique portuaire — Algésiras et Tanger Med forment déjà, qu’on le veuille ou non, un système unique. Et en 2030, l’Espagne, le Portugal et le Maroc organiseront ensemble une Coupe du monde : le premier grand événement mondial coproduit par les deux rives d’un détroit que quatorze kilomètres séparent. Quatre ans nous en séparent.

Une Espagne qui laisse sa rue désigner le Marocain comme envahisseur se prépare quatre années d’un inconfort stratégique majeur, et une facture qu’aucune surenchère électorale ne couvrira. Relire son propre passé migratoire n’est donc pas un exercice de contrition : c’est un « calcul ». C’est reconnaître que le voisin du Sud n’est ni une menace ni une charge, mais la condition de la profondeur stratégique espagnole. Le pragmatisme, ici, coïncide avec la décence. Il est rare que cela arrive ; il serait absurde de ne pas en profiter.

VI. Ce que la mémoire ne saurait racheter

Un avertissement, cependant, et il est adressé aux deux rives.

Si la convocation de la mémoire migratoire espagnole devait servir de manœuvre de diversion, anesthésier la question de la marocanité de Sebta, de Melilia et des présides par une communion émue sur les malheurs partagés — elle serait contre-productive et, pire, malhonnête. Ce sont deux registres distincts. L’un relève de l’éthique et de l’histoire sociale. L’autre relève du droit et de la souveraineté. Ils ne se compensent pas.

Sur ce second terrain, l’Espagne a elle-même fourni le syllogisme. Lorsqu’il s’agit de Gibraltar, Madrid soutient, avec constance, avec vigueur, et depuis 1713 — que ni l’ancienneté de la présence britannique, ni la volonté exprimée par la population actuelle du Rocher, ni la durée de l’occupation ne sauraient « désespagnoliser  » ce territoire, parce que l’intégrité territoriale prime et qu’une amputation coloniale ne se prescrit pas par l’usage.

L’argument est recevable. Il est même excellent. Mais un argument n’est un principe que s’il vaut aussi contre soi. Si l’ancienneté n’espagnolise pas Gibraltar, alors l’ancienneté ne peut pas davantage « démaroquaniser » « Sebta et Melilia — j’introduis ce néologisme à dessein et j’en revendique la paternité, en miroir exact du verbe que la diplomatie espagnole emploie pour le Rocher. Ce qui est vrai à trente-six degrés de latitude nord ne devient pas faux quinze kilomètres plus au sud.

Coda

Il y a, entre l’Espagne et le Maroc, une symétrie que l’histoire a rendue implacable : chacun a été, pour l’autre, à des moments différents, la rive de l’espoir. Oran, Casablanca et Tanger ont nourri des Espagnols que leur pays ne nourrissait plus. Barcelone, Almería et Madrid nourrissent aujourd’hui des Marocains dans la même situation. Le Détroit ne connaît qu’un sens à la fois, mais il en change.

Une nation adulte est une nation qui se souvient d’avoir eu faim. L’Espagne, qui a produit « Don Quichotte », « Les Désastres de la guerre » et « Guernica », sait mieux que quiconque ce que coûte le refus de voir. Il ne lui est pas demandé de renoncer à ses frontières. Il lui est demandé de ne pas mentir sur son propre siècle.

Le reste — le statut des présides, la ligne médiane atlantique, le régime de circulation entre les deux rives — se traitera entre États, à froid, avec des juristes et des cartes. Mais cela se traitera d’autant mieux que personne, à Madrid, n’aura besoin de faire semblant d’avoir toujours été riche.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci