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L’Espagne face au spectre brun : quand le fascisme cesse d’être un souvenir – Par: Marco BARATTO *

Par: Marco BARATTO *

Le fascisme ne revient jamais exactement sous la même forme. Il change de langage, de symboles et de stratégie. Il ne se présente pas nécessairement avec les uniformes et les chemises noires du siècle dernier. Il peut apparaître dans les rues, sur les réseaux sociaux, dans les stades, dans les discours politiques ou derrière une prétendue défense de l’identité nationale. C’est précisément ce qui rend sa résurgence particulièrement dangereuse.

En Espagne, certains signes devraient inquiéter tous ceux qui considèrent la démocratie, les libertés publiques et les droits humains comme des acquis fondamentaux. Les manifestations de l’extrême droite, les slogans hostiles aux immigrés et aux musulmans, la nostalgie assumée du franquisme et la réapparition de symboles issus de l’histoire autoritaire du pays témoignent d’une radicalisation qui ne peut plus être considérée comme un phénomène marginal.

Parmi ces symboles figurent notamment les drapeaux carlistes et certains drapeaux espagnols dépourvus du blason constitutionnel. Pour une partie de leurs utilisateurs, cette absence n’est pas anodine : elle constitue une manière de rejeter symboliquement l’ordre politique issu de la Constitution de 1978, considérée par certains milieux ultranationalistes comme une capitulation ou une trahison des valeurs historiques de l’Espagne.

C’est dans cet environnement que s’inscrivent des groupes comme le Núcleo Nacional, organisation d’extrême droite décrite comme néofasciste, qui rejette le système démocratique né de la transition espagnole et revendique une conception radicale de la nation. Leur discours participe d’un phénomène plus vaste : la transformation de la nostalgie franquiste en une nouvelle rhétorique nationaliste, identitaire et anti-immigration.

Le danger ne réside pas seulement dans l’existence de groupes extrémistes. Les démocraties européennes ont toujours connu des minorités radicales. Le véritable problème apparaît lorsque leurs idées cessent d’être confinées à la périphérie politique et commencent à influencer le débat public général.

Le vocabulaire de la « remigration », la dénonciation systématique de l’immigration, la désignation des étrangers comme responsables des difficultés économiques ou sociales, l’hostilité au féminisme et aux droits des minorités : autant de thèmes qui, lorsqu’ils deviennent ordinaires dans le débat politique, déplacent progressivement les limites de ce qui est considéré comme acceptable.

L’histoire européenne nous enseigne qu’une démocratie ne disparaît pas nécessairement en une nuit. Elle peut s’éroder lentement. Les institutions continuent d’exister, les élections continuent d’être organisées, les parlements continuent de fonctionner, tandis que le respect des contre-pouvoirs, de la presse libre, de la justice indépendante et des droits des minorités s’affaiblit progressivement.

L’Espagne n’est évidemment pas l’Espagne de 1936, et l’Europe de 2026 n’est pas celle des années 1930. Les comparer mécaniquement serait une erreur historique. Mais reconnaître les mécanismes de radicalisation qui ont précédé les grandes catastrophes européennes du XXe siècle n’implique pas de prétendre que l’histoire se répète à l’identique.

C’est précisément pourquoi l’évolution espagnole concerne toute l’Europe.

L’extrême droite européenne fonctionne aujourd’hui dans un espace politique transnational. Les mots d’ordre circulent rapidement d’un pays à l’autre. Les réseaux sociaux permettent à des organisations autrefois isolées de communiquer, de se coordonner et de diffuser leurs images et leurs récits bien au-delà de leurs frontières. Les mêmes thèmes — identité, immigration, sécurité, déclin national, rejet des élites, dénonciation du « politiquement correct » — apparaissent à Madrid, Rome, Paris, Berlin ou ailleurs.

Ce phénomène doit être pris au sérieux sans tomber dans la panique. Car la peur peut elle-même devenir un instrument politique. La meilleure réponse au fascisme n’est pas l’hystérie, mais la lucidité : connaître l’histoire, défendre les institutions démocratiques et combattre les discriminations sans renoncer aux principes de l’État de droit.

Le danger serait de considérer que la démocratie est définitivement protégée parce que les dictatures du XXe siècle appartiennent au passé. Rien n’est définitivement acquis. La liberté d’expression, la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi, les droits des étrangers et des minorités, l’indépendance de la justice et la liberté de la presse exigent une vigilance permanente.

L’Europe doit donc regarder l’Espagne avec attention, non pour la condamner, mais parce que ce qui se développe dans un pays peut rapidement trouver des échos ailleurs. Une société qui cesse d’enseigner son histoire devient plus vulnérable aux mythologies politiques. Une société qui méprise la connaissance devient plus facile à manipuler. Une société qui accepte que certains citoyens soient désignés comme des ennemis intérieurs prépare le terrain à de nouvelles formes d’autoritarisme.

Le fascisme contemporain ne portera peut-être pas le même uniforme qu’autrefois. Il n’aura peut-être pas besoin de reprendre les anciens emblèmes. Il peut se présenter comme une simple défense de la nation, de l’ordre ou des « gens ordinaires ». Mais lorsque la nation devient un prétexte pour exclure, lorsque l’identité devient une arme et lorsque les droits fondamentaux sont présentés comme des privilèges accordés à certains plutôt qu’à tous, le signal d’alarme doit retentir.

L’Espagne n’est pas condamnée à devenir fasciste. Mais elle doit, comme toutes les démocraties européennes, prendre au sérieux les signes de radicalisation qui apparaissent dans ses rues et dans son débat public.

Car le fascisme ne commence pas toujours par la prise du pouvoir.

Il commence souvent lorsque l’on s’habitue à ses mots.

* Essayiste et analyste politique italien

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