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Retraités au Maroc : entre promesses électorales et abandon programmé

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Un État démocratique se juge à la manière dont il traite ses aînés.

La condition des retraités soulève des interrogations fondamentales sur la justice sociale, la solidarité intergénérationnelle et l’équité économique. Au Maroc, qui se veut un État démocratique, le traitement réservé à cette frange de la population révèle un décalage criant entre les promesses constitutionnelles et la réalité vécue. Alors que les élections législatives approchent, la question des retraités et de leurs familles ne saurait être réduite à un simple sujet de campagne : elle engage la crédibilité même de l’État de droit et la promesse faite à chaque citoyen que sa fidélité envers la nation ne sera pas trahie.

1. Le gel des pensions : une réalité silencieuse.

Dans les démocraties dotées de systèmes de sécurité sociale structurés, les pensions ne demeurent pas gelées à vie. L’indexation légale sur l’indice des prix ou l’évolution des salaires moyens vise théoriquement à préserver le pouvoir d’achat des pensionnés. Pourtant, lors de crises économiques ou de politiques d’austérité, certains gouvernements recourent à des gels temporaires ou à des plafonnements qui finissent par éroder durablement les revenus des retraités.

Au Maroc, cette réalité prend une acuité particulière. L’inflation cumulée a progressé de plus de 17 % entre 2017 et 2023, tandis que les pensions de retraite sont demeurées figées en valeur. Les pensions RCAR ont certes été revalorisées de +0,8 % à compter du 1er janvier 2026, mais cette augmentation reste symbolique face à l’envolée des prix de l’alimentation, de l’énergie et des soins de santé. Une revalorisation de +8 % sur trois ans est désormais évoquée pour les pensions CNSS, mais elle intervient après des années de stagnation, laissant les retraités du secteur privé dans une précarité croissante.

2. Le fossé entre salaires et pensions : une fracture sociale.

Lorsque le pouvoir d’achat diminue, les salaires de la population active bénéficient souvent de négociations syndicales et de revalorisations du Smig. Les pensions, en revanche, restent à la traîne. La logique actuarielle et budgétaire domine : les caisses de retraite, confrontées à des déficits structurels dus au vieillissement démographique, considèrent les pensions comme un coût rigide à maîtriser.

Les chiffres sont éloquents : le ratio cotisants/retraités est passé de 5,2 en 2010 à 3,1 en 2025, et devrait atteindre 2,2 d’ici 2035. La CNSS, plus gros régime avec 4,3 millions de cotisants et 970 000 retraités, affichera un déficit technique de 4,8 milliards de dirhams en 2025 contre 1,2 milliard en 2020. Sans réforme, la pérennité du système est menacée dès 2032.

Le contraste entre les régimes est saisissant : un retraité fonctionnaire (CMR) perçoit en moyenne quatre fois plus qu’un retraité du privé (CNSS). Cette mosaïque de caisses engendre des injustices béantes, où les uns bénéficient de régimes généreux tandis que les autres survivent avec des pensions plafonnées à des seuils anachroniques. La pension moyenne CNSS est de 2 168 dirhams, soit moitié moins que le revenu médian de 5 609 DH. La pension maximum CNSS est plafonnée à 4 200 DH/mois, un montant bien en deçà du seuil de décence.

3. Le sort des ayants droit : une protection fragmentée.

En cas de décès du retraité, le système de protection des proches varie considérablement selon les législations. À la CMR, la pension est reversée intégralement par moitié au profit du conjoint survivant d’une part et des orphelins à charge d’autre part. À la CNSS, une pension de survivants peut bénéficier au conjoint ou aux épouses à charge. La CIMR reverse 50 % de la pension au conjoint survivant.

Mais dans les faits, l’absence d’un droit de réversion universel et protecteur constitue une faille majeure. La disparition du chef de famille plonge trop souvent la veuve et les enfants dans une précarité extrême, transformant le deuil en double peine. Un pays qui laisse les familles des retraités basculer dans la précarité à la disparition de leur proche est un pays qui renie sa propre promesse de solidarité.

4. L’instrumentalisation électorale de la précarité.

Le constat est amer mais récurrent : la détresse sociale des retraités et de leurs familles subit une amnésie institutionnelle tout au long du cycle législatif, pour ne réapparaître qu’en période de campagne électorale. Les retraités sont alors courtisés comme un réservoir de voix, destinataires de promesses généreuses de revalorisation et de dignité retrouvée. Une fois les urnes fermées et les majorités constituées, les dossiers sont renvoyés aux calendes grecques.

Le gouvernement a officiellement annoncé le report de la réforme des retraites à l’après-élection. La ministre de l’Économie et des Finances a indiqué que « l’actuel gouvernement ne saurait arrêter une position définitive avant la fin de la législature ». Ce report, présenté comme une prudence, risque d’alourdir la facture et de réduire la marge de manœuvre du prochain exécutif. Chaque année de report est une année de plus où des milliers de retraités vivent dans l’incertitude, pendant que les caisses se vident et que la facture sociale s’alourdit.

5. Les solutions pour briser la logique d’abandon.

Pour remédier durablement à ce dossier délicat et tourner la page d’une gestion en « trompe-l’œil », il est impératif de s’inspirer des modèles des États sociaux où la protection des aînés est un pilier intangible de l’État de droit. La transition d’un traitement discriminatoire à une citoyenneté gérontologique respectueuse exige des réformes structurelles profondes et audacieuses.

Premièrement, l’indexation automatique et légale des pensions sur le coût de la vie. Dans les démocraties exigeantes, la revalorisation des pensions n’est pas une faveur accordée au gré du calendrier politique, mais un droit indexé par la loi. Chaque augmentation de l’indice des prix à la consommation doit mécaniquement et proportionnellement se répercuter sur l’ensemble des pensions, sans distinction entre secteur public et secteur privé. L’objectif est d’empêcher l’appauvrissement graduel des retraités.

Deuxièmement, la sanctuarisation d’un « seuil de dignité » universel. La lutte contre la pauvreté des seniors nécessite la mise en place d’un minimum vieillesse décent, découplé des logiques purement contributives lorsque celles-ci ont été rendues impossibles par des parcours professionnels hachés ou informels. Aucun retraité ayant accompli sa vie active ne devrait percevoir une pension inférieure au seuil de pauvreté.

Troisièmement, l’harmonisation des régimes et la suppression des disparités choquantes. La mosaïque des caisses de retraite engendre des injustices béantes. Il faut instaurer une convergence progressive vers un système unifié, garantissant des règles de calcul équitables, la portabilité des droits entre les secteurs et la suppression des plafonds obsolètes.

Quatrièmement, la refonte globale de la réversion. Le conjoint survivant doit pouvoir hériter d’une fraction significative de la pension du défunt (portée à des taux de 60 % à 75 %) sans conditions de ressources humiliantes. Les allocations d’orphelin doivent être étendues jusqu’à l’achèvement réel des études supérieures.

Cinquièmement, l’institutionnalisation d’un dialogue civil permanent. La création d’un Haut Conseil des Retraités et des Personnes Âgées, instance constitutionnelle indépendante dotée d’un pouvoir d’interpellation, associerait de véritables représentants des retraités aux arbitrages économiques du pays, hors de toute considération politicienne.

6. Des mécanismes de financement novateurs.

Ces réformes ont un coût, mais ce coût est celui de la dignité – et il est insoutenable de le reporter indéfiniment sur les épaules des plus vulnérables.

Plusieurs pistes de financement méritent d’être explorées :

● La taxation des secteurs à forte marge apparaît comme une option socialement juste. Les secteurs qui ont prospéré sur le dos de la croissance nationale – banques, télécommunications, distribution – pourraient contribuer à un fonds de solidarité intergénérationnelle. Une contribution modeste de 1 % à 2 % de leurs bénéfices mettrait des ressources considérables.

● La contribution de solidarité sur les revenus d’exception est une autre piste prometteuse. Le projet de loi de finances 2025 a déjà instauré une contribution de solidarité spécifique de 2 %. Cette logique pourrait être étendue et fléchée spécifiquement vers le financement des pensions, créant ainsi un lien direct entre la solidarité nationale et la protection des aînés.

● L’élargissement de l’assiette des cotisations au-delà des seuls salaires, en intégrant les revenus du capital et les plus-values, permettrait de diversifier les sources de financement des caisses de retraite et de réduire leur dépendance à un marché du travail en mutation.

● La lutte contre la fraude et l’évasion fiscales – fléau qui prive l’État de ressources considérables – doit être intensifiée. Chaque dirham récupéré pourrait être affecté à un « fonds de dignité des retraités ».

Conclusion : l’heure des choix

« Un pays qui oublie ses aînés se coupe de ses racines et compromet son avenir ; traiter les retraités avec équité, c’est offrir à la jeunesse la certitude que sa fidélité envers la nation ne sera pas trahie. »

La grandeur d’une démocratie ne se mesure pas seulement à la vitalité de sa population active, mais aussi à la dignité et à la protection qu’elle garantit à ceux qui ont bâti la nation. À la veille des élections législatives, les candidats et les partis politiques sont confrontés à un choix décisif : perpétuer une logique d’abandon et d’instrumentalisation, ou poser les jalons d’une véritable justice sociale intergénérationnelle.

Le dossier des retraites ne peut plus être renvoyé aux calendes grecques. Ce n’est pas un sujet technique, c’est un test de civilisation. Les retraités et leurs familles ne demandent pas des faveurs ; ils réclament ce qui leur est dû : la reconnaissance que le travail d’une vie ne saurait se solder par une précarité subie à l’âge de la vulnérabilité.

Les urnes parleront bientôt. Mais c’est dans les actes, et non dans les promesses, que se jugera la véritable ambition démocratique du Maroc.

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