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Corruption au Maroc : deux rapports de la Banque mondiale livrent des chiffres précis pour enfin agir

Par : Samir Bouzid*

Par : Samir Bouzid*

En tant que citoyen engagé depuis de nombreuses années dans la protection du bien public, la lutte contre la corruption et la promotion de la bonne gouvernance, j’ai accueilli avec un grand intérêt la publication récente de deux rapports de la Banque mondiale. Ces deux documents s’inscrivent dans le cadre du Nouveau Modèle de Développement (NDM) lancé en 2021, dont l’objectif est de doubler le PIB par habitant d’ici 2035. Ils ont été présentés officiellement le 28 avril 2026 au Policy Center for the New South à Rabat en présence de la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah.

Après une lecture attentive et une réflexion approfondie, j’ai souhaité partager avec vous les enseignements majeurs que j’en ai tirés. Ces deux documents constituent, à mes yeux, une avancée considérable dans notre combat commun pour plus de transparence et de justice au Maroc. Pour commencer, le premier rapport, intitulé « Renforcer la confiance institutionnelle au Maroc » (novembre 2023, 60 pages), s’appuie sur une enquête téléphonique menée auprès de 6 000 citoyens en mai et juin 2021. Il dresse un constat alarmant sur la défiance des Marocains envers leurs institutions. Selon le Baromètre arabe 2018 cité dans le document, 70 % des citoyens se déclarent insatisfaits du contrôle de la corruption, 80 % sont mécontents des services de santé, et 57 % estiment que les inégalités régionales ne sont pas suffisamment réduites.

Le chiffre le plus frappant est sans doute celui-ci : seuls 12 % des Marocains considèrent que la plupart des agents publics agissent de manière transparente et responsable. Par ailleurs, 79 % des personnes interrogées ont eu recours à des pots-de-vin ou des faveurs pour obtenir un meilleur traitement, et 75,9 % ont utilisé un intermédiaire pour obtenir un service dans l’administration. Les citoyens qui perçoivent ces pratiques comme nécessaires affichent un niveau de confiance institutionnelle inférieur de plus de 15 points de pourcentage.

Selon une estimation de la Banque mondiale citée dans la Note Technique, ce déclin de la confiance a représenté un manque à gagner cumulé de 2,21 milliards de dollars de croissance entre 2005 et 2014. En somme, près de neuf Marocains sur dix n’ont pas confiance dans l’administration, un chiffre qui ne peut plus être ignoré. Dans le même temps, le rapport détaille les niveaux de défiance envers les institutions politiques : 61 % des Marocains ne font pas confiance au Parlement, 54,7 % doutent de la gestion des ressources publiques par le gouvernement, et 49,1 % estiment que la lutte contre la corruption est insuffisante.

Ce constat est d’autant plus préoccupant que le pays s’est pourtant doté d’un cadre juridique ambitieux après le Printemps arabe, avec la Constitution de 2011, les lois de 2015 sur la décentralisation, la loi de 2018 sur l’accès à l’information, et la création de l’Instance Nationale de la Probité, de la Prévention et de la Lutte contre la Corruption (INPPLC) par la loi 113.12 de 2015, suivie de la nomination de son Conseil d’administration en 2022 par la loi 46.19.

Malgré ces avancées, le fossé entre les textes et la réalité demeure profond. Si le premier rapport mesure la perception et la défiance des citoyens à travers une enquête de terrain, le second s’appuie sur des données administratives (OMTPME, DGI) et sur des enquêtes auprès des entreprises. L’un et l’autre se complètent : l’un dit ce que les Marocains vivent au quotidien, l’autre révèle les distorsions structurelles qui expliquent pourquoi ils le vivent.

On le voit, la corruption au Maroc n’est pas monolithique : elle va de la petite corruption bureaucratique, vécue au quotidien par les citoyens, à la grande corruption structurelle, qui se manifeste par la capture des marchés publics et la faible concurrence dans les secteurs stratégiques. C’est précisément ce que documente le second rapport, le « Country Growth & Jobs Report – Scaling the Atlas » (avril 2026, 92 pages). Il révèle que le Maroc a enregistré un déficit annuel moyen de 215 000 emplois entre 2000 et 2024, un chiffre qui a explosé à 370 000 par an entre 2020 et 2024. Dans le même temps, le taux d’activité est passé de 53,1 % à 43,5 %, et il ne dépasse pas 19 % chez les femmes.

Le rapport pointe également la fragilité du monde rural, avec la disparition de 1,2 million d’emplois agricoles entre 2015 et 2024 sous l’effet des sécheresses. Il dénonce une croissance tirée par le béton plutôt que par la productivité : depuis 2010, 85 % de la croissance repose sur l’accumulation de capital (infrastructures, équipements publics), tandis que la productivité totale des facteurs stagne. L’économie marocaine est parmi les plus investisseuses au monde, avec un taux d’investissement d’environ 30 % du PIB, mais ce sont surtout les entreprises publiques qui en bénéficient, représentant entre la moitié et les deux tiers de l’investissement total. Cette situation draine l’épargne domestique et restreint le crédit aux entreprises privées innovantes.

Le rapport dresse également un portrait peu flatteur du tissu entrepreneurial marocain. En 2022, le Maroc comptait environ 363 000 entreprises déclarées, mais 94 % d’entre elles sont de très petites structures, concentrées dans des secteurs peu exportateurs comme le commerce et la construction. Les entreprises marocaines grandissent trop lentement : une entreprise qui survit dix ans n’atteint qu’un tiers de sa taille initiale, contre des croissances bien plus rapides dans des économies émergentes comme le Vietnam.

Plus inquiétant encore, les grandes entreprises marocaines sont souvent moins productives que les PME, une situation inverse de celle observée dans les économies développées. Le rapport évoque également le phénomène des retards de paiement systémiques, où les grandes entreprises se financent aux dépens des PME via des délais abusifs, ce qui asphyxie littéralement le tissu économique.

Malgré ces constats sévères, le rapport estime que des réformes coordonnées pourraient générer des gains significatifs. La mise en œuvre de réformes visant à améliorer l’efficacité des marchés, soutenir les entreprises dynamiques et renforcer la participation des femmes et des jeunes pourrait augmenter le PIB de 17 % d’ici 2035, créer 1,7 million d’emplois supplémentaires et améliorer les salaires réels de 15 %.

Le rapport identifie également des secteurs à fort potentiel, comme l’énergie solaire décentralisée, le textile bas carbone, les cosmétiques à base d’argan et l’aquaculture marine, où des réformes ciblées pourraient mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissement privé et créer plus de 166 000 emplois.

Pour renforcer la confiance, les deux rapports recommandent plusieurs pistes concrètes : la numérisation des services pour réduire les contacts humains et donc les opportunités de corruption, un engagement citoyen renforcé dans les domaines de la santé et de l’éducation, et une consolidation du Gouvernement Ouvert. Ils appellent également à une réforme de la gouvernance des entreprises publiques pour niveler le terrain de jeu avec le secteur privé, à une amélioration de la concurrence dans les secteurs clés, et à une fiscalité plus favorable aux entreprises productives.

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Ces deux rapports sont désormais des références opérationnelles pour quiconque travaille sur la protection du bien public. Le premier est accessible ici : https://thedocs.worldbank.org/en/doc/41a90846e830c014bba6f211e6213a91-0280012023/original/Note-Technique-Maghreb-9-FR.pdf ; le second ici : https://documents1.worldbank.org/curated/en/099042726151542692/pdf/P501282-154a850a-45ed-46c2-abcd-659a2b18e103.pdf. Il s’agit de fichiers PDF natifs, dont le texte est intégralement sélectionnable et extractible : aucun mot de passe, aucune restriction, aucun besoin d’OCR. Aucune barrière technique entre le citoyen et l’information. Il reste maintenant à passer de la possession de ces documents à leur usage effectif, car un arsenal livré n’est pas une bataille gagnée. En somme, si la lutte contre la corruption nécessite des munitions factuelles, la Banque mondiale vient de livrer une partie de l’arsenal. À nous, acteurs de la société civile, chercheurs, journalistes et citoyens engagés, de savoir l’utiliser avec intelligence et persévérance.

*Membre fondateur de l’Instance nationale de protection des biens publics au Maroc, Vice-président de 2006 à 2014, Secrétaire général du Centre Jacques Berque pour les droits de l’homme (CJDH)

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