
Par : HEDI KENDIRE
Ce que le silence d’un chef de gouvernement nous apprend de la pratique du pouvoir
Le 11 août 2003, le ministre français de la Santé, Jean-François Mattei, répondait au journal de vingt heures depuis sa maison du Var, en polo noir, pendant qu’une canicule tuait quinze mille personnes. L’image a survécu à la crise ; elle est devenue un chapitre de manuel. Mais la mémoire collective a retenu une fin qui n’a pas eu lieu. Mattei n’a pas démissionné. Il a proposé sa démission ; le Premier ministre l’a refusée. Celui qui est parti, le 18 août, c’est Lucien Abenhaïm, directeur général de la santé — le technicien, non le politique. Le ministre est resté jusqu’au remaniement de mars 2004, usé par une commission d’enquête, une presse insistante et l’attrition électorale. Quant au président de la République, il s’est exprimé le 21 août, à son retour de vacances.
Le 1er août 2026, au lendemain de la cérémonie d’allégeance de Tétouan, le chef du gouvernement marocain s’envolait en avion privé pour Majorque, en famille et entre proches, tandis que des dizaines de milliers de jeunes Marocains se jetaient à l’eau vers Sebta et que plusieurs dizaines d’entre eux y mouraient. Il est rentré moins de quarante-huit heures plus tard — sur instruction royale, selon la presse espagnole, sans que le Palais ni ses services l’aient confirmé. Sa première parole publique après ce retour a porté sur le recul du taux de chômage. Le premier bilan officiel des victimes côté marocain, onze morts, est tombé cinq jours après le début de la crise.
La dissymétrie n’est pas où l’on croit. Dans les deux cas, le chef politique s’est accroché ; dans les deux cas, le sommet de l’État a parlé tard. Ce qui diffère, c’est l’instance qui produit la sanction. En France, un circuit diffus, lent, en partie injuste : la presse, l’enquête parlementaire, l’usure électorale. Au Maroc, une correction verticale : le rappel serait venu d’en haut. Et tout est dit dans ce conditionnel. Nous n’en savons rien, et nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage, parce que l’imaginaire politique marocain a déjà distribué les rôles. Le pays n’a pas attendu la confirmation : il a supposé, spontanément, que seul le Roi pouvait rappeler un chef de gouvernement à ses devoirs. C’est ce réflexe- là qu’il faut interroger, bien plus que le voyage aux Baléares.
La faute est morale, mais le vice est dans le montage
Que le départ soit une faute, il faut le dire sans détour. Max Weber a donné à la politique une définition exigeante : elle est un métier dont l’éthique propre est celle de la responsabilité, c’est-à-dire l’obligation d’assumer personnellement les conséquences prévisibles de ses actes et de ses abstentions. Se taire quand des concitoyens meurent, ne pas nommer les morts, ne pas adresser de condoléances, partir : c’est manquer à cette éthique- là, quels que soient les prérogatives et les dossiers réservés. La compassion publique ne relève d’aucun domaine réservé.
Mais s’arrêter là serait confortable et stérile. Personnaliser une défaillance structurelle, c’est se donner un coupable et garder le système intact. La vraie question n’est pas : « pourquoi cet homme s’est-il tu ? Elle est : pourquoi son silence ne lui a-t-il rien coûté, jusqu’à ce que la correction descende d’en haut ? »
Parce que ce silence était rationnel. Un chef de gouvernement qui doit sa position moins à un suffrage qu’à un équilibre n’a pas d’intérêt à parler. Le dossier — frontière, sécurité, relations avec Madrid, arrière-plan saharien — n’est pas le sien dans la pratique, quoi qu’en dise l’article 89 de la Constitution, qui confie l’exercice du pouvoir exécutif au gouvernement. Entre le texte et l’usage, il y a un intervalle ; et dans cet intervalle, la prudence commande de ne rien dire. Parler d’un sujet qui n’est pas à vous, c’est risquer de dire ce qui ne doit pas être dit, d’engager ce qu’on ne peut pas tenir, de paraître occuper une place. Le silence, lui, ne coûte rien tant que l’on sait qu’une autre voix parlera.
Ce n’est donc pas d’abord de la lâcheté : c’est une anticipation. Et c’est bien plus grave. Un homme défaillant se remplace ; un montage qui produit mécaniquement du silence produira le même silence avec le suivant.
B. Constant, ou pourquoi le mutisme des ministres fragilise le trône
Benjamin Constant a formulé, il y a deux siècles, la distinction dont nous avons besoin. Il y a le pouvoir actif, celui des ministres, qui décide, se trompe, rend compte et tombe. Et il y a le pouvoir neutre, arbitral, préservateur, qui ne gouverne pas au quotidien mais garantit la continuité et arbitre les conflits entre les autres pouvoirs. Notre Constitution, à l’article 42, désigne le Roi comme Arbitre suprême entre les institutions. La théorie du pouvoir neutre n’est pas une limitation de l’arbitre : elle est la condition de son autorité.
Or cette architecture repose sur une clause que l’on oublie toujours. L’inviolabilité de l’arbitre n’est tenable que si les ministres, eux, sont visiblement et effectivement responsables. Ils sont les pare- feux du système. Quand le gouvernement se tait, les fautes ne disparaissent pas : elles montent. Elles montent parce qu’elles cherchent une adresse, et qu’il n’en reste qu’une seule qui réponde. Chaque épisode de ce genre transfère au trône une charge administrative qui aurait dû être consommée en dessous. Walter Bagehot distinguait dans les constitutions la part digne, qui inspire le respect, et la part efficiente, qui fait le travail. Le risque marocain est celui d’une inversion : une part efficiente muette, et une part arbitrale contrainte de descendre dans l’ordinaire pour que les choses avancent. Le sacré s’use de l’ordinaire. Il ne s’use pas des grands moments — il s’use des dossiers qu’un ministre aurait pu traiter.
C’est pourquoi le plaidoyer pour une monarchie participative n’est pas une concession arrachée aux partis. C’est un argument de préservation, une raison d’État au sens strict. La réserve du trône est une ressource rare et non renouvelable à court terme. Chaque fois que le Roi doit faire ce qu’un chef de gouvernement pouvait faire, cette réserve s’entame. Une monarchie forte n’est pas celle qui décide de tout ; c’est celle qui peut se permettre, sans trembler, des ministres qui décident et qui paient.
La tétanisation est moins constitutionnelle que partisane
On invoquera le texte. Le texte permet déjà beaucoup plus que ce qui se pratique. L’article premier définit un régime de monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale. Le chef du gouvernement est issu du parti arrivé en tête, propose les ministres, peut demander leur révocation, préside le conseil de gouvernement, dispose du pouvoir réglementaire. Le Parlement dispose des commissions d’enquête, de la motion de censure, des séances mensuelles de contrôle, du pouvoir de se réunir en session extraordinaire. La régionalisation avancée a été votée. Les instruments existent, et ils rouillent.
S’ils rouillent, c’est que ceux qui devraient s’en saisir n’en ont ni le goût ni la formation. Le mal est en amont, dans le mode de sélection des élites. Des partis devenus des machines à investir des notables, qui ne débattent plus d’une doctrine, ne forment plus de cadres, ne produisent plus de contradiction interne, ne peuvent pas engendrer un chef de gouvernement capable de parler dans la tempête. Ils produisent un gestionnaire qui attend. La docilité n’est pas un accident de casting : elle est le critère de recrutement.
Montesquieu avait vu que la monarchie tenait par ses corps intermédiaires, et qu’en les détruisant on ne renforçait pas le monarque, on l’isolait. Nos corps intermédiaires modernes s’appellent partis, syndicats, assemblées élues, presse, société civile, université. Leur faiblesse n’est pas une garantie pour le Palais : c’est une servitude, parce qu’elle fait remonter jusqu’à lui tout ce qu’ils n’absorbent pas. Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement l’avait diagnostiqué dans des termes que personne n’a contestés : responsabilité diluée, reddition des comptes absente, décalage persistant entre les textes et les pratiques.
« Les Marocains sont-ils mûrs ? »
La question est mal posée — et c’est la question que pose, en tout temps et sous toutes les latitudes, tout pouvoir tutélaire. Tocqueville en a fait la description définitive : un pouvoir doux, prévoyant, qui travaille au bonheur des hommes mais entend en être l’unique agent, et qui les maintient dans une enfance perpétuelle ; il ne brise pas les volontés, il les amollit. La maturité politique n’est jamais un préalable. Elle est un produit de l’exercice. On ne devient capable de se gouverner qu’en se gouvernant, disait John Stuart Mill ; l’école du citoyen, c’est la commune, le conseil, l’assemblée, l’association. On n’apprend pas à nager sur la plage — et il y a, cet été, une cruauté particulière à le rappeler.
Au demeurant, la preuve est déjà faite. Une opinion qui, en quarante-huit heures, identifie une faute politique, la nomme, la sanctionne symboliquement et impose au pouvoir un retour anticipé, cette opinion- là n’est pas immature : elle a parfaitement compris ce qu’est la responsabilité politique. GenZ 212 avait dit la même chose autrement. Ce qui manque à cette société n’est pas la maturité, c’est le canal — une adresse institutionnelle où l’exigence se convertisse en conséquence. Privée de cette adresse, elle s’adresse au Palais. Ou à la mer.
Le trône a-t-il les reins assez solides ?
L’histoire récente a déjà répondu, et par l’affirmative, à chaque fois qu’on lui a posé la question. La réforme du Code de la famille en 2004, l’Instance équité et réconciliation, la réforme constitutionnelle de 2011 conduite sous pression : dans les trois cas, prendre le risque de l’ouverture n’a pas affaibli l’institution, il a refondé sa légitimité. La monarchie marocaine n’a jamais rien perdu à ouvrir. Elle a perdu, en revanche, chaque fois qu’elle a laissé un appareil administratif s’interposer entre elle et le pays.
Il faut ajouter que cette souplesse n’a rien d’un emprunt. La bay’a n’est pas une soumission muette : la tradition juridique et politique marocaine en fait un contrat, avec des obligations réciproques, une communauté qui prête serment et un souverain qui s’engage en retour. Le devoir de conseil sincère, la « naṣīḥa », y est une obligation religieuse avant d’être une liberté politique. Une monarchie participative ne serait pas une importation : ce serait une réactivation.
Ce qu’il faudrait faire, concrètement
Cinq chantiers, dont aucun ne suppose de révision constitutionnelle.
– Une doctrine de la parole publique en situation de crise.
Un délai maximal , vingt-quatre heures, au terme duquel le gouvernement parle, donne un bilan provisoire, nomme le département compétent et s’engage sur une date de bilan définitif. Cinq jours pour annoncer onze morts constitue la faute majeure de cette séquence, bien avant Majorque.
– Une responsabilité ministérielle effective. Une démission proposée et refusée, comme à Paris en 2003, vaut encore mieux qu’un silence : elle établit publiquement qui répond de quoi. Il faut restaurer une culture de la démission, et donc une culture de la nomination pour compétence.
– Un Parlement qui se saisit. Session extraordinaire, commission d’enquête sur les événements de Sebta, audition des ministres concernés. L’outil existe depuis 2011 et n’a presque jamais servi.
– Une clarification par la coutume plutôt que par le texte. Non pas rouvrir la Constitution, mais fixer, par une charte de pratique gouvernementale rendue publique, ce que le gouvernement traite seul et sur quoi il s’exprime de plein droit. L’ambiguïté protège les timides ; elle ne protège pas l’État.
– La régionalisation, enfin appliquée. Fnideq, M’diq, Tétouan, tout le Nord : ces territoires devraient disposer d’une voix propre, élue, dotée de moyens, capable de dire l’état de sa jeunesse avant qu’elle ne se jette à l’eau.
L’image du polo a duré vingt-trois ans parce qu’elle disait quelque chose de vrai sur la distance entre ceux qui décident et ceux qui meurent. L’image de l’avion privé durera aussi. Mais la leçon n’est pas qu’il faille sacrifier un homme ; c’est qu’un pays ne peut pas demander indéfiniment à son Roi d’être son seul responsable. Le devoir de guider suppose que d’autres marchent.
Les Marocains ne demandent pas moins de Roi. Ils demandent des hommes d’État dotés d’une vision politique et doctrinale digne de cette monarchie.



