
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À travers une lecture analytique et minutieuse du texte publié par le journal « Anfas », et en le confrontant aux réalités historiques et politiques de la période ayant réuni Abdelilah Benkirane (secrétaire général du Parti de la justice et du développement) et Mohamed Nabil Benabdallah (secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme), il est possible de formuler une lecture approfondie et convaincante qui répond aux interrogations soulevées concernant la situation des habitants d’Essaouira et des tribus des Chiadma lors de cette double rencontre politique, aussi inattendue que non coordonnée.
Cette analyse se concentre sur le décryptage de cette relation binaire et l’impact de ses prolongements géographiques et identitaires sur la région, à travers une approche objective qui éclaire la réalité de la population locale et les polarisations politiques actuelles. Elle procède également à un réexamen critique de l’héritage gouvernemental de ces deux partis, à travers les axes suivants :
I. La polarisation géographique et sociale à Essaouira (la ville et le monde rural).
La scène politique révèle un paradoxe saisissant dans la manière dont les deux leaders communiquent avec la population locale de la région – un paradoxe qui contredit totalement l’idéologie officiellement affichée par chacun d’eux :
● Abdelilah Benkirane (leader du parti à référence islamiste) : a choisi de rencontrer ses partisans dans un espace « moderne » et au sein d’un « hôtel contemporain » en plein cœur de la ville d’Essaouira. Malgré ce cadre élitiste, la participation était « peu nombreuse », et son discours a manqué de profondeur politique pour se muer en un débat populiste et en attaques personnelles.
● Nabil Benabdallah (leader du parti à référence socialiste / de gauche) : a préféré – ou a été contraint de – rencontrer ses partisans dans la région nord des Chiadma, au cœur des zones rurales d’Essaouira, dans une atmosphère à dominante rurale. Le paradoxe ici est que la participation était « nombreuse » et dépassait les prévisions, mais elle était motivée par le désir de « spectacle populaire, artistique et patrimonial » (la présence du groupe du chanteur « Ahouzar ») plutôt que par une adhésion aux principes de l’ancien Parti communiste ou à son programme politique.
II. « Benkirane » et « Benabdallah » : La symbolique du nom et les manifestations de la condescendance envers la profondeur amazighe.
Il est impossible pour l’observateur de négliger la remarque formelle que les deux leaders partagent, à savoir les lettres « B » et « N » au début de leurs patronymes (Benkirane et Benabdallah). Cette similitude phonétique pourrait paraître comme une simple coïncidence linguistique, mais dans le contexte de cette double visite en terre des Chiadma amazighes, elle se transforme en un symbole révélateur d’un certain mode de pensée politique teinté de condescendance.
En effet, le préfixe « Ben » dans la culture arabe renvoie à la filiation et à la tribu, ce qui porte, dans le discours des deux leaders, une connotation implicite d’appartenance à une « élite lignagère » ou à une « arabité » qui se pose – sciemment ou non – au-dessus de la population amazighe autochtone, dont les noms ne portent pas la même symbolique. Cette similarité dans la structure patronymique, qui réunit deux hommes d’origines urbaines et arabes (ou arabisées), crée une sorte de « solidarité symbolique » implicite, qui se manifeste dans la manière dont ils traitent la composante amazighe de la région.
Benkirane a traité les habitants d’Essaouira comme de simples « récepteurs » de son discours populiste, ignorant leur profondeur historique et leur civilisation ancestrale. Quant à Benabdallah, il a traité les tribus des Chiadma comme un « objet » d’exploitation électorale, utilisant leur art populaire comme instrument de promotion, pour ensuite le rejeter dans le même discours, le qualifiant de « faute » à éviter. Cette double posture, adoptée par deux hommes partageant la même structure onomastique, reflète un problème plus profond lié à l’absence de représentation authentique de l’identité amazighe dans le discours des élites politiques, qui perçoivent les Amazighs comme des « porteurs de voix » et non comme des « partenaires dans l’identité ». C’est une condescendance structurelle qui se manifeste jusque dans les détails du nom, où la région amazighe devient un théâtre pour un discours qui ne reconnaît pas la centralité de sa culture et de son histoire, mais la considère comme une périphérie à conquérir, et non comme une profondeur à célébrer.
III. La situation des habitants d’Essaouira et des Chiadma entre « l’hallucination politique » et le reniement culturel.
La scène s’est avérée affligeante pour la population de la région (les habitants urbains d’Essaouira et les tribus amazighes des Chiadma), qui s’est retrouvée prise entre le marteau de l’ignorance des spécificités locales et l’enclume de l’exploitation électorale :
1. Les habitants de la ville d’Essaouira (la capitale) : victimes de l’attaque contre l’identité et l’histoire.
Les habitants d’Essaouira ont été confrontés au discours de Benkirane, caractérisé par la virulence et les attaques contre les symboles de la ville et son histoire pluraliste. Il a attaqué les conseillers du Roi, ciblant notamment André Azoulay en raison de son appartenance essaouirienne ou « souirie » et de sa position, ainsi que Fouad Ali El Himma pour des raisons que lui seul connaît, utilisant des termes empruntés au lexique de la tension politique et du langage des « zones », tels que « El Qandouh ». Le discours s’est également distingué par la falsification de l’histoire visuelle de la ville, en liant la couleur bleue et blanche des portes et des murs d’Essaouira à des interprétations hallucinées relevant d’une actualité politique contemporaine, ignorant que ce patrimoine visuel est une partie authentique et historique de l’identité de la ville et de son héritage archéologique et maritime. Ajoutons à cela son déni de l’histoire de la coexistence et de la pluralité hébraïque, oubliant que la composante judéo-juive est un afflux constitutionnel de l’identité marocaine, et qu’Essaouira a été historiquement un modèle mondial de coexistence entre musulmans et juifs.
2. Les habitants des Chiadma (le monde rural et l’extension amazighe) : victimes de l’exploitation électorale et de la condescendance culturelle.
Quant aux tribus amazighes des Chiadma, elles ont vécu une expérience qui a combiné l’exploitation tribale et la condescendance intellectuelle de la part des camarades de Benabdallah. Les habitants des Chiadma ont été mobilisés en exploitant leur amour pour l’art populaire amazigh (le groupe du chanteur « Ahouzar ») pour meubler une campagne électorale prématurée, pour ensuite être surpris par le reniement de Benabdallah dans ses déclarations de cette composante culturelle patrimoniale et sa promesse de ne pas renouveler de tels spectacles à l’avenir, les qualifiant indirectement de ce qui s’apparente à une « faute » partisane à éviter. Face à ce fossé idéologique, le « manifeste » politique des camarades de Benabdallah est apparu étranger et totalement déconnecté de la réalité sociologique et quotidienne des tribus des Chiadma, qui étaient venues pour le divertissement et le spectacle, et non pour des idéologies qui ne convainquent même plus leurs propres partisans.
IV. Retour sur la phase « d’harmonie totale » et dénonciation des contradictions dans la défense des démunis.
Pour comprendre cette rencontre et décrypter ses arrière-plans, il est indispensable de revenir sur les détails de l’expérience gouvernementale commune qui a réuni les deux hommes. L’alliance gouvernementale entre le Parti de la justice et du développement et le Parti du progrès et du socialisme a constitué la surprise majeure du paysage politique marocain, s’étendant sur presque huit années complètes (de 2012 à 2017).
Cette période a été marquée par une harmonie personnelle et intellectuelle profonde entre les deux leaders, au point que Benabdallah est devenu le défenseur farouche des choix du gouvernement Benkirane, peut-être plus encore que certains cadres du Parti de la justice et du développement eux-mêmes. Cependant, cette harmonie n’a pas été sans prix ; elle s’est faite au détriment de l’intérêt général des couches sociales vulnérables et défavorisées que le « Parti socialiste » prétend défendre historiquement et théoriquement. Le camarade Nabil Benabdallah et son parti ont oublié, ou ont délibérément ignoré, qu’ils ont soutenu et approuvé avec force un ensemble de décisions gouvernementales draconiennes qui ont anéanti les acquis de la classe ouvrière et des franges vulnérables, parmi lesquelles :
● La libéralisation des prix des carburants et la réforme du fonds de compensation : le parti a contribué, par l’intermédiaire de ses ministres, au vote et à la promotion de la suppression progressive du soutien du fonds de compensation aux produits de base. Cette décision a profondément frappé le pouvoir d’achat des citoyens modestes et a provoqué la hausse des prix de la plupart des biens de consommation, des services et des transports dans les villages et les douars, comme les Chiadma, où il se rend aujourd’hui dans le cadre d’une campagne électorale anticipée.
● La réforme des régimes de retraite : l’approbation et le soutien parlementaire et gouvernemental de ce qui a été appelé la « trinité maudite » de la réforme des retraites (augmentation des cotisations, relèvement de l’âge de la retraite, réduction du montant des pensions), ce qui a constitué un coup porté à l’ensemble des fonctionnaires et des petits salariés que le Parti du progrès et du socialisme est censé protéger.
● La légalisation du recours au contrat dans le secteur de l’éducation : l’adoption du décret sur le recrutement par contrat, qui a porté atteinte à la stabilité professionnelle et sociale de milliers de jeunes Marocains, et a engendré une crise structurelle persistante dans l’école publique, qui constitue le refuge des enfants des démunis dans les zones rurales des Chiadma et d’Essaouira.
Conclusion : La terre de la coexistence, théâtre d’un double discours qui ne sert pas la conscience de la population.
Aujourd’hui, cet héritage gouvernemental lourd pèse sur le discours des deux hommes dans l’opposition. La récente rencontre à Essaouira et ses environs témoigne de la poursuite de la même approche, mais sous une forme négative. Les camarades de Benabdallah pratiquent la « taqiya » politique et la fuite en avant à travers des campagnes électorales prématurées qui ne respectent pas la conscience de la population, tentant de se laver les mains du sang des décisions sociales impopulaires de leur ère gouvernementale. Pendant ce temps, Benkirane continue d’employer son discours populiste visant le divertissement et le conflit, au lieu de pratiquer une politique authentique fondée sur des règles et une éthique.
Les habitants d’Essaouira et les tribus des Chiadma ont ainsi servi, lors de cette double rencontre, de décor à un règlement de comptes politique et à la diffusion de discours populistes dénués de sérieux. Les citadins d’Essaouira ont subi le langage de la tension et les attaques contre leur histoire de coexistence, tandis que les habitants des Chiadma ont subi une condescendance culturelle et une exploitation électorale de leur attachement à l’art populaire amazigh. Les deux leaders, dont les patronymes partagent une structure similaire aux connotations lignagères, sont tous deux tombés dans le « piège de l’ignorance » des spécificités historiques et géographiques de la région où ils se sont rendus pour récolter les voix de ses habitants. Ils ont oublié que cette terre n’est pas une simple plateforme pour projeter leurs contradictions, mais un modèle vivant de pluralité et de diversité, le berceau d’un peuple amazigh authentique qui mérite un discours politique qui reconnaît sa centralité, et non des instruments électoraux qui se posent au-dessus de sa profondeur culturelle et civilisationnelle.



