
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Depuis le milieu des années 1970, le Maroc construit son cheminement démocratique sur les bases du pluralisme partisan. La Constitution de 2011 et la loi organique 29.11 ont consacré les fonctions essentielles des partis : encadrer les citoyens, les former politiquement, exprimer la volonté des électeurs et contribuer à la gestion des affaires publiques. Mais à l’approche des échéances électorales décisives – les élections législatives du 23 septembre 2026 (Chambre des représentants) et les élections de la Chambre des conseillers en 2027 – une question cruciale s’impose : où en sont la responsabilisation et la reddition des comptes ?
Premièrement : entre cadre universel et spécificité marocaine
À l’échelle mondiale, les partis politiques sont considérés comme le « thermomètre de la démocratie » : ils encadrent les citoyens, produisent les élites, transforment les revendications en politiques publiques et forment une majorité responsable ou une opposition constructive qui contrôle et propose des alternatives. Au Maroc, le chapitre 7 de la Constitution et la loi organique 29.11 consacrent les mêmes principes. Pourtant, la comparaison avec les usages démocratiques de pays établis (Royaume-Uni, Allemagne, France) révèle des écarts structurels préoccupants :
● Élaboration des programmes : ailleurs, les programmes sont construits dans des centres de réflexion indépendants sur plusieurs années. Ici, ils sont souvent rédigés dans l’urgence précédant les campagnes, ce qui explique leur similitude et leur absence de différenciation idéologique.
● Démocratie interne : ailleurs, culture de l’alternance fluide des dirigeants via les urnes internes. Ici, persistance du phénomène du « leader permanent » qui freine le renouvellement des élites.
● Financement : ailleurs, dépendance aux cotisations et au soutien populaire. Ici, forte dépendance au financement public, ce qui affaiblit l’indépendance et alimente un pragmatisme des alliances dépassant souvent la logique idéologique.
Deuxièmement : un demi-siècle en chiffres.
Depuis le lancement du processus démocratique au milieu des années 1970, le Maroc a connu 20 gouvernements dirigés par 17 premiers ministres ou chefs de gouvernement différents. Malgré des succès relatifs (contribution aux réformes constitutionnelles et juridiques), les indicateurs révèlent des échecs accumulés, dont le plus frappant est la baisse de la participation électorale aux législatives. Après avoir atteint un pic de 82,36 % en 1977, elle est tombée à 58,3 % en 1997, puis a continué de baisser à 42,29 % en 2016, avant de remonter légèrement à 50,35 % en 2021. Ce recul de plus de 30 points, malgré la timide amélioration récente, reflète l’élargissement du fossé entre le discours partisan et la réalité quotidienne des citoyens.
Troisièmement : l’épidémie des scissions – un état des lieux précis des principaux partis.
Le phénomène de la « balkanisation » n’a épargné aucun grand parti, bien que les contextes de chaque scission diffèrent :
● Parti de l’Istiqlal (PI) : en 2009, le Parti de l’unité et de la démocratie, dirigé par Ahmed Fitri, s’en est séparé.
● Union socialiste des forces populaires (USFP) : ce parti, qui a marqué la vie politique durant des décennies, a connu plusieurs scissions successives, dont les plus notables sont : le Parti de l’avant-garde démocratique socialiste (1983), le Congrès national ittihadi (2001), jusqu’à sa contribution à la formation du Parti socialiste unifié après une série de fusions et scissions détaillées ci-après.
● Organisation de l’action démocratique populaire (OADP) et la gauche marocaine : en 1996, le Parti socialiste démocratique, dirigé par El Ouedghiri, a fait scission de cette organisation. En 2002, l’organisation mère s’est engagée dans un projet de fusion avec d’autres formations sous le nom du Parti de la gauche socialiste unifiée, qui deviendra plus tard le Parti socialiste unifié (PSU) actuel.
● Rassemblement national des indépendants (RNI) : le parti qui a effectivement fait scission du RNI est le Parti national démocrate, et non le Parti de l’environnement et du développement durable ni le Parti libéral marocain, ces deux derniers étant indépendants du RNI et non issus d’une scission.
● Parti du progrès et du socialisme (PPS) : le Parti du Front des forces démocratiques a fait scission de lui.
● Mouvement populaire (MP) : il a connu plusieurs scissions successives : le Mouvement populaire constitutionnel démocratique (1967) dirigé par Abdelkrim El Khatib, qui changera plus tard son nom en Parti de la justice et du développement ; puis le Mouvement national populaire dirigé par Mahjoubi Aherdane (1991) ; le Mouvement démocratique et social dirigé par Mahmoud Archane (1995) ; et enfin l’Union démocratique dirigée par Bouazza Yken (2001).
Cette multiplicité issue des scissions et des transformations, qui a touché l’Istiqlal, l’USFP, l’OADP, le RNI, le MP et d’autres, a fait de la scène partisane marocaine une mosaïque où le citoyen ordinaire peine à s’orienter. Cela explique en partie pourquoi le pluralisme partisan – malgré son importance théorique – n’a pas réussi à offrir une polarisation politique claire permettant d’assigner les responsabilités.
Quatrièmement : où se situe le dysfonctionnement ? Causes de la contre-performance des partis
1. Balkanisation et émiettement : le grand nombre de partis faibles affaiblit leur pouvoir de négociation et empêche l’émergence d’une polarisation claire (droite/gauche), produisant des gouvernements de coalition hybrides et élargis, ce qui rend difficile l’exercice de la responsabilité politique par le citoyen.
2. Technocratisation croissante : le recours répété à des compétences « non partisanes » dans les portefeuilles ministériels stratégiques tels que les Finances, l’Intérieur, Équipement, a réduit la marge d’influence politique des partis et les a parfois réduits à de simples courroies de transmission.
3. Crise de confiance : l’accumulation des promesses non tenues a poussé le citoyen à se détourner du vote, considérant que son suffrage ne change rien à sa réalité quotidienne.
Cinquièmement : le devoir du corps électoral – du consommateur au contrôleur.
À l’approche des élections de septembre 2026, il est temps de passer du rôle de « consommateur politique » passif à celui d’« évaluateur et comptable » à travers les étapes suivantes :
● Dépasser l’abstention : boycotter les urnes ne punit pas les partis faibles, il leur offre au contraire une chance de monter avec le moins de voix possible. La participation massive est le premier pas pour changer les rapports de force.
● Vote sanction et vote récompense : appliquer le principe de responsabilité et de reddition des comptes ; le candidat ou le parti qui n’a pas tenu ses engagements lors de la mandature précédente ne mérite pas d’être reconduit, tandis que celui qui a fait preuve de sérieux et d’intégrité doit être soutenu.
● Se concentrer sur le « programme mesurable » : dépasser les slogans émotionnels et les promesses vagues, exiger des partis qu’ils fournissent des chiffres, des mécanismes de financement clairs et un calendrier précis pour leurs projets.
● Lutter contre la corruption électorale : rompre avec toutes les formes d’« achat de votes » ou d’abus d’influence, et prendre conscience que le vote est un dépôt sacré qui engage l’avenir du développement local et national pour les cinq années à venir.
Conclusion.
Améliorer la performance des partis et faire d’eux un véritable « thermomètre de la démocratie » n’est pas la seule responsabilité des lois et du système politique. C’est le fruit d’une conscience collective qui impose la qualité et la responsabilité dans l’isoloir. Le corps électoral a le choix : rester otage du désenchantement et de l’abstention, ou se muer en force électorale de contrôle qui sort l’action politique du cercle de l’improvisation pour l’amener vers une institutionnalisation durable et une action fondatrice.
Le rendez-vous est dans quelques mois. Le choix vous appartient.





