
Par: Mohamed KHOUCHCHANI

Du 1er au 10 mai, l’Espace OLM Souissi à Rabat accueille la 31e édition du Salon International de l’Édition et du Livre (SIEL). Placé sous le signe d’« Ibn Battuta et le récit du voyage » et porté par la désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre par l’UNESCO, cet événement planétaire interroge une question essentielle : comment donner aux jeunes, souvent happés par les écrans, le goût durable de la lecture et de l’écriture ?
Un constat partagé : les jeunes et la lecture entre défis numériques et nouvelles promesses.
Les jeunes boudent-ils vraiment la lecture ? La réalité est plus contrastée qu’il n’y paraît.
D’un côté, les chiffres historiques restent préoccupants. Selon la dernière enquête nationale du HCP (2012), les Marocains consacraient en moyenne seulement deux minutes par jour à la lecture. Plus récemment, le temps annuel consacré au livre place toujours le Maroc en queue des classements internationaux.
De l’autre côté, le téléphone portable a envahi le quotidien des adolescents. Une étude menée auprès de lycéens marocains confirme l’usage excessif des écrans, particulièrement le week-end, avec une nette différence entre filles (réseaux sociaux) et garçons (jeux vidéo).
Mais le tableau n’est pas uniformément sombre. Un phénomène récent bouleverse les habitudes : BookTok, cette communauté TikTok dédiée à la lecture, cumulait près de 370 milliards de vues en 2025. Au Maroc, les libraires constatent un véritable engouement des adolescents pour les romans « young adult » et le développement personnel, souvent lus en anglais. Preuve que les jeunes lisent, mais autrement, et que le numérique peut aussi devenir une porte d’entrée vers le livre.
Le SIEL et Rabat, capitale mondiale du livre : une réponse d’envergure.
C’est dans ce contexte contrasté que s’ouvre la 31e édition du SIEL. Et le timing est stratégique : Rabat a été désignée Capitale mondiale du livre 2026 par l’UNESCO, un label qui engage la ville à promouvoir la lecture auprès de tous les publics, sans distinction d’âge.
Le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mehdi Bensaïd, l’a rappelé : l’ambition est de faire de la lecture « une composante de l’identité visuelle et du quotidien des citoyens ». Cette vision se concrétise par un programme annuel de 342 activités réparties sur 12 axes, allant des hôpitaux aux orphelinats, des transports publics aux places urbaines.
Le SIEL constitue le point d’orgue de cette dynamique. Avec 891 exposants représentant 60 pays, plus de 130 000 titres et la France comme invitée d’honneur (avec la présence attendue d’Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature), le salon est une vitagne exceptionnelle de la création mondiale. Le thème « Ibn Battuta et le récit du voyage » invite à dépasser les frontières, qu’elles soient géographiques ou intérieures.
La jeunesse au cœur du dispositif : l’Espace « Le Petit Prince ».
Le SIEL n’oublie pas les jeunes. Bien au contraire, il leur dédie un Espace « Le Petit Prince » entièrement pensé pour eux. Avec une programmation immersive, ludique et pédagogique, ce lieu est conçu comme « une invitation au voyage, à la découverte et à l’imaginaire ». Des institutions comme la Fondation Mohammed VI pour la Protection de l’Environnement ou l’Observatoire National des Droits de l’Enfant participent également à cet effort, tandis que l’IRCAM met en avant la langue amazighe sous le thème « Le livre amazigh, une passerelle vers l’avenir ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : construire l’avenir. Et l’avenir de la lecture et de l’écriture passe par les jeunes d’aujourd’hui. Ils ne sont pas seulement des lecteurs potentiels : ils sont les auteurs, les conteurs, les éditeurs et les passeurs de demain. Si l’on ne transmet pas le goût du livre à cette génération, c’est tout un pan de la culture et de la pensée qui risque de s’étioler.
Des visites scolaires à l’écriture : ce que le ministère de l’Éducation peut faire.
La suggestion d’organiser des visites au SIEL dès cette édition ou y penser lors de la prochaine pour initier les jeunes à l’écriture est non seulement pertinente mais déjà partiellement expérimentée.
Le Parlement marocain, en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports, organise depuis cinq ans des séances de simulation parlementaire pour des élèves de différentes régions. Des ateliers de formation sont animés par des cadres pour initier les enfants aux mécanismes de législation.
Cette initiative prouve que le cadre institutionnel existe pour organiser des activités pédagogiques structurées lors du SIEL. Elle montre que le ministère de l’Éducation est déjà un partenaire actif. Une simple extension à l’écriture créative serait donc tout à fait réalisable.
Dès la prochaine édition, on pourrait imaginer :
● Des ateliers d’écriture encadrés par des auteurs jeunesse
● Des concours de nouvelles ou de poésie
● Des rencontres entre classes entières et écrivains
● Une découverte des métiers du livre (éditeur, illustrateur, libraire)
Mieux encore : généraliser ces visites à tous les élèves du primaire et du secondaire, au moins une fois dans leur scolarité. Non pas une sortie facultative, mais un temps intégré au cursus, au même titre qu’une visite au musée ou au théâtre.
Une contribution durable pour l’avenir de l’écriture et de la lecture.
À quel point le SIEL peut-il contribuer à la promotion de la lecture chez les jeunes ? La réponse est : considérablement, à plusieurs conditions.
1. Par l’effet de masse et de prestige : Être « là où ça se passe » crée une dynamique d’attractivité. Voir des milliers de personnes, dont des jeunes, passionnées par les livres, a un impact social puissant.
2. Par la diversité des formats : Le Pavillon France propose des expositions immersives et des formats numériques. Le livre et l’écran ne sont pas ennemis. On peut lire sur son téléphone, écouter des podcasts littéraires, regarder des vidéos BookTok, puis venir au salon pour rencontrer l’auteur.
3. Par la continuité dans le temps : Grâce au label « Rabat Capitale mondiale du livre », les activités se poursuivent toute l’année. Un jeune qui a découvert le SIEL en mai peut retrouver des ateliers d’écriture ou des clubs de lecture dans sa ville plusieurs mois après.
4. Par l’implication politique : Le ministère de l’Éducation a déjà montré sa capacité à organiser des visites et des ateliers. En étendant ce dispositif à l’écriture et à la lecture, il enverrait un signal fort : la lecture n’est pas un loisir de niche, mais une compétence fondamentale pour l’exercice de la citoyenneté et de la pensée critique.
Conclusion : les jeunes, mémoire vivante et créatrice.
La lecture ne meurt pas. Elle se transforme. Et les jeunes, souvent accusés de la délaisser, en sont en réalité les premiers inventeurs de nouvelles pratiques. Le SIEL 2026, avec Rabat Capitale mondiale du livre, a l’opportunité historique de faire des jeunes les acteurs centraux de cette mutation.
En organisant des visites scolaires, en multipliant les ateliers d’écriture, en invitant des auteurs jeunesse venus du monde entier, le salon peut devenir bien plus qu’un rendez-vous annuel : un véritable vivier de la création de demain. Car les garants de l’avenir de l’écriture et de la lecture ne sont pas les livres eux-mêmes, aussi beaux soient-ils. Ce sont les enfants et les adolescents qui, aujourd’hui, apprennent à les aimer – ou à les réinventer.
Pratiques
◇ Espace OLM Souissi, Rabat
◇ Du 1er au 10 mai 2026
◇ 10h – 20h
◇ Entrée libre





