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Quand la poule pond et que le voisin s’en brûle. Anatomie d’un déni médiatique

Par: KHEIR ALLAL

Par: KHEIR ALLAL

« الدجاجة تبيض والفروج يحرقو قاعو » Quand la poule pond et que le voisin s’en brûle (Proverbe marocain)

Le proverbe, dans sa verdeur populaire, dit avec une économie saisissante ce que des heures de plateaux télévisés peinent à formuler : il est des réussites qui, au lieu d’être discutées, sont immédiatement ressenties comme des offenses. La réaction n’est plus alors analytique, elle devient viscérale. Les médias et algériens et leurs parrains cristallisent bien cet état des lieux.

La séquence médiatique qui a accompagné l’attribution de la CAN 2025 au Maroc — et, plus encore, ses prolongements récents — offre une illustration presque paradigmatique de ce phénomène. Vous êtes légitiment habilité à me rétorquer qu’on est ,hélas, habitués!

Seulement voilà: ce qui frappe, à l’examen des prises de parole de certains commentateurs influents — au premier rang desquels Hafid Derradji — ainsi que de plusieurs plateaux de Canal Algérie ou de la chaîne El Heddaf TV, ce n’est pas la critique en elle-même : c’est sa structure, sa répétition, et surtout son postulat implicite.

« Le Maroc ne gagne jamais vraiment. »

Ce postulat pourrait se résumer ainsi : s’il obtient l’organisation d’une compétition, c’est qu’il l’a « arrachée » en coulisses. S’il influence une instance, c’est qu’il la « contrôle ». S’il bénéficie d’une décision, c’est qu’elle était «écrite d’avance». La réussite est ainsi systématiquement déplacée du registre du mérite vers celui de la manœuvre. On ne réfute pas un dossier, on en conteste l’existence même.

Du désaccord à la délégitimation

Cette logique ne date pas de l’annonce officielle de septembre 2023, mais elle s’y cristallise. Avant même que la Confédération africaine de football ne tranche, certaines voix affirmaient déjà que le résultat était joué, que l’issue était verrouillée, que toute candidature concurrente relevait de l’illusion. Après la décision, le lexique s’est durci : « farce », « capture », « enlèvement » — autant de termes qui ne décrivent plus une compétition entre dossiers, mais une scène de dépossession.

Ce glissement lexical n’est pas anodin. Il traduit un passage du désaccord à la délégitimation. Il ne s’agit plus de dire : « nous contestons cette décision », mais : « cette décision n’a pas de réalité légitime ». En d’autres termes, l’événement lui-même est frappé de nullité symbolique.

La séquence la plus récente, liée aux controverses autour des décisions de la CAF en 2026, a poussé cette logique à son point d’incandescence. Parler d’un titre « gagné sur le papier », c’est plus qu’une critique juridique : c’est une tentative de désincarnation du réel. Le fait existe, mais il est vidé de sa substance. Il devient un artefact.

La grammaire du soupçon

On objectera, non sans raison, que certains contentieux — comme celui du maillot de la RS Berkane — ont donné lieu à des décisions juridiques favorables à la partie algérienne- Le Maroc en a pris acte sans décréter un deuil national- Précisément : c’est dans le passage du cas particulier au soupçon généralisé que niche le problème. D’un litige ponctuel, on infère une loi globale. D’une décision contestable, on déduit un système corrompu. Le raisonnement n’est plus inductif, il devient obsessionnel.

Ce qui se donne alors à voir n’est pas une ligne éditoriale au sens classique, mais une véritable grammaire du soupçon. Elle repose sur quelques mécanismes simples : personnaliser l’adversaire — réduit à quelques figures incarnant à elles seules un système —, saturer l’espace médiatique de formules accusatoires, et surtout répéter inlassablement la même hypothèse explicative — celle de la manipulation — jusqu’à lui conférer une apparence d’évidence, une vérité implacable.

Non une consigne explicite, mais une convergence implicite, nourrie par un climat où la réussite voisine devient immédiatement suspecte.

Faut-il y voir la preuve d’une coordination formelle, dictée par un centre politique ? Tout porte à créditer ce postulat, des ministres ont jugé judicieux, dans un numéro de danse du ventre verbale de crier au scandale à chaque réussite marocaine. Par conséquence, il serait naïf de ne pas voir la cohérence d’ensemble. Ce que l’on observe, c’est une consigne explicite nourrie par un climat, des réflexes, une culture du rapport à l’autre où la réussite voisine devient immédiatement suspecte.

Un handicap analytique majeur

Au fond, cette séquence dit quelque chose de plus profond que la rivalité sportive. Elle révèle une difficulté à penser la réussite de l’autre autrement que comme une débâcle personnelle. Or, dans l’espace africain contemporain, où les équilibres se recomposent, où les États investissent massivement dans le sport comme levier d’influence, cette incapacité à reconnaître les dynamiques réelles devient un handicap analytique majeur.
Car enfin, il faudrait poser une question simple, presque naïve : et si le Maroc réussissait, parfois, parce qu’il en a les moyens — infrastructures, diplomatie sportive, stratégie continentale — plutôt que parce qu’il aurait contourné les règles ? Refuser d’envisager cette hypothèse, c’est s’interdire de comprendre le réel.

La poule pond. Le fait est là. Mais au lieu d’en examiner les conditions, certains préfèrent se brûler eux-mêmes à la chaleur de ce qu’ils refusent de reconnaître.

C’est peut-être là, en définitive, que se joue la différence entre une critique et un déni. La première interroge, discute, nuance. Le second répète, accuse, disqualifie. Et à force de nier les œufs, on finit par ne plus voir la poule.

 

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