ACTUALITÉMONDENOS CHRONIQUEURS

La carte kurde : entre les sirènes américaines, les menaces de Téhéran et les leçons de l’histoire

Par: Mohammad KHOUKHCHANI

Par: Mohammad KHOUKHCHANI

Au cœur de l’embrasement qui secoue le Moyen-Orient, et plus particulièrement sur le front iranien, une question ancienne mais toujours brûlante refait surface : jusqu’où peut-on exploiter la carte kurde comme levier de pression, voire comme « combustible » humain, pour affronter le régime iranien et l’affaiblir ? Ce qui rend la situation encore plus complexe, c’est que la réponse ne vient plus uniquement de Téhéran ou de Washington, mais de l’intérieur même de la maison kurde, où des voix s’élèvent pour mettre en garde contre le risque pour ceux qui se voient comme « les chevaliers de la bataille » de devenir « le cheval de Troie » qui finira par être sacrifié.

Les données actuelles indiquent que l’utilisation des Kurdes comme levier pour contrer le régime iranien, voire œuvrer à son élimination, est désormais un scénario sérieusement envisagé dans les cercles décisionnels de Washington et de Tel-Aviv. Selon des rapports de la presse occidentale, l’Agence centrale de renseignement américaine (CIA) a fourni des armes légères aux groupes d’opposition kurdes iraniens basés dans le nord de l’Irak, dans le cadre d’un programme secret visant à déstabiliser l’Iran. Des responsables américains ont également indiqué que l’ancien président Donald Trump était ouvert au soutien de ces groupes prêts à prendre les armes pour renverser le régime.

De son côté, Israël n’a pas caché ses intentions. Un porte-parole de son armée a déclaré que l’armée de l’air avait mené des opérations intensives dans l’ouest de l’Iran dans le but d’ouvrir des points de passage et d’affaiblir les capacités iraniennes, ce qui pourrait potentiellement ouvrir la voie à une avancée des forces kurdes.

La « terre promise », mais à quel prix ?

Pour les Kurdes d’Iran, la guerre actuelle représente une opportunité historique qui pourrait ne pas se reproduire. Cinq groupes d’opposition kurdes iraniens ont fait un pas majeur en formant la « Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien » et ont placé leurs unités armées en état d’alerte près de la frontière, dans la province de Souleimaniye, prêtes à mener d’éventuelles opérations militaires à l’intérieur de l’Iran. C’est le rêve d’une autonomie, voire d’une fédération, qui se profile après des décennies de marginalisation.

Mais au même moment, des avertissements lourds de sens résonnent au sein même de la communauté kurde. C’est la « malédiction de l’histoire » qui resurgit chaque fois que les Kurdes décident de miser sur Washington. D’anciens et d’actuels responsables américains eux-mêmes mettent en garde contre la « désillusion ressentie par les forces kurdes après leur coopération passée avec les États-Unis, et leurs plaintes récurrentes quant au sentiment d’avoir été abandonnés par les Américains ».

Des leçons inoubliables : Syrie 2019 et Irak 1991.

Les Kurdes n’ont pas oublié que les États-Unis ont tourné le dos à leurs alliés kurdes en Syrie (Rojava) après plus d’une décennie de combats acharnés contre Daech, les laissant seuls face aux interventions turques. Plus tôt encore, en Irak en 1991, le souvenir est encore plus douloureux : l’abandon du soulèvement populaire (Intifada Shaabania) après la guerre du Golfe, qui a coûté la vie à des milliers de Kurdes, victimes des « équilibres » internationaux.

Le journaliste kurde Bashar Aziz décrit ce traumatisme avec franchise : « Cela pousse les Kurdes à se demander : les Américains soutiennent-ils les terroristes islamistes plutôt que leurs alliés ? » C’est une question existentielle qui rend les dirigeants kurdes plus exigeants que jamais, réclamant des « garanties tangibles et des accords formels, pour ne pas être simplement une force qui se bat pour le compte de la communauté internationale », comme le confie un responsable kurde.

La Région du Kurdistan : la « neutralité impossible » en temps de tempêtes.

Au milieu de ces forces de traction et de poussée, la Région du Kurdistan d’Irak se trouve dans une position extrêmement délicate. Le président de la Région, Nechirvan Barzani, répète inlassablement que la Région « ne sera partie prenante d’aucun conflit » et qu’elle restera un facteur de stabilité. Mais la réalité est plus complexe : la Région est prise en étau entre le marteau de la pression américaine et l’enclume de la menace iranienne.

Un responsable de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) décrit ce dilemme dramatique : « Nous sommes dans une situation très délicate… Si l’offensive des Kurdes iraniens échoue, nous ne savons pas quelle sera la réaction de l’Iran contre la Région… Et en même temps, nous ne pouvons pas simplement refuser la demande de Trump, surtout quand il appelle personnellement pour la formuler. » C’est ce qu’on pourrait appeler la « neutralité impossible » en temps de tempêtes.

Téhéran ne plaisante pas : frappes préventives et menaces explicites.

L’Iran, quant à lui, observe la scène avec une vigilance absolue et ne se contente pas de paroles. L’armée iranienne a annoncé avoir pris pour cible à plusieurs reprises les quartiers généraux des groupes d’opposition kurdes dans la Région du Kurdistan irakien, utilisant des missiles et des drones. Un message clair signifiant que « toute coopération en vue de déployer des forces hostiles se heurtera à une réponse ferme », selon un porte-parole du quartier général « Khatam al-Anbiya » iranien.

Téhéran dément catégoriquement toute infiltration à travers ses frontières et qualifie les informations sur une éventuelle offensive terrestre kurde de « mensonges » relevant d’une « guerre psychologique ». Mais la réalité du terrain montre que l’Iran n’attend pas que ces informations se confirment ; il frappe de manière préventive pour anéantir toute opportunité pour les factions kurdes de se positionner ou de se déployer.

La Turquie, un facteur aggravant supplémentaire.

L’affaire ne se limite pas aux frontières de l’Iran et de l’Irak. La Turquie suit de près les activités du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PAK), lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et considère toute activité de ces groupes comme une menace pour sa sécurité nationale. Ankara a clairement averti qu’elle pourrait intervenir militairement dans le nord de l’Irak si nécessaire, ce qui ouvrirait potentiellement un nouveau front complexe dans la région et transformerait le rêve des Kurdes iraniens en un cauchemar multilatéral.

Entre le rêve et la peur : le scénario des « pions » va-t-il se répéter ?

En définitive, on peut affirmer que la carte kurde constitue bel et bien un levier de pression supplémentaire dans le conflit en cours avec l’Iran, et pourrait potentiellement contribuer à saigner les forces iraniennes et à les occuper sur un nouveau front. Cependant, miser sur elle comme carte maîtresse pour renverser le régime iranien semble être une aventure aux conséquences imprévisibles.

Le fossé des capacités militaires, le déséquilibre des armements, la défiance historique envers les soutiens occidentaux, le refus officiel de la Région du Kurdistan irakien de s’impliquer, et les préoccupations turques sont autant de facteurs qui rendent ce scénario difficile à réaliser, et pourraient même entraîner des répercussions régionales catastrophiques et incontrôlables.

La question la plus pressante demeure : les Kurdes tireront-ils les leçons du passé, ou la tentation américano-israélienne est-elle cette fois trop forte pour être refusée ? Et ont-ils la garantie de ne pas être, une fois de plus, un simple « combustible » qui s’enflamme pour que la guerre s’éteigne, laissant leurs cendres se disperser au vent ? Les jours à venir apporteront leur lot de réponses, mais les avertissements de plus en plus nombreux émanant des rangs kurdes suggèrent qu’au moins certains d’entre eux ont bien lu l’histoire… et n’ont aucune intention de la revivre.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci