
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À mesure que s’approche l’échéance des élections législatives, un malaise profond s’installe dans l’opinion publique. Celui d’assister, une fois encore, à un vaste marché des candidatures où les convictions s’effacent devant les calculs. Le phénomène n’est certes pas nouveau. Mais il prend aujourd’hui une ampleur qui interroge sérieusement la cohérence et la crédibilité de certaines formations politiques, au premier rang desquelles le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS).
Le spectacle du « jeu des quatre poteaux » est devenu banal. Des députés changent d’étiquette comme on change de veste. Hier estampillés Union socialiste des forces populaires (USFP) ou Parti authenticité et modernité (PAM), les voilà aujourd’hui candidats sous la bannière du PPS. Le principe idéologique, censé constituer l’ossature d’un parti politique, semble relégué au second plan. Ce qui importe désormais n’est plus l’adhésion à un projet de société, mais la capacité à garantir un siège.
Plus préoccupant encore est la stratégie attribuée à Mohamed Nabil Benabdellah, secrétaire général du PPS. L’objectif paraîtrait moins être la consolidation d’une ligne politique claire que la constitution d’un groupe parlementaire numériquement suffisant pour peser dans les négociations gouvernementales. Peu importe la provenance des candidats, pourvu qu’ils assurent un quota de sièges permettant de négocier quelques portefeuilles ministériels dans le futur exécutif, quelle qu’en soit la couleur politique — quitte à ce que le chef du gouvernement soit issu d’un courant idéologiquement opposé.
Une telle approche, si elle se confirme dans les faits, pose un problème éthique majeur. Elle revient à transformer le parti en simple instrument tactique, au détriment de ses militants historiques, de ses cadres formés dans la fidélité à une tradition progressiste, et de ses sympathisants qui continuent de croire que l’engagement politique est d’abord une affaire de convictions.
Sacrifier des militants au profit de personnalités parachutées, parfois issues de formations idéologiquement éloignées, fragilise la cohérence interne du parti. Cela nourrit également le cynisme ambiant : pourquoi croire encore aux programmes, aux discours, aux congrès, si l’essentiel se joue dans des tractations d’arrière-boutique ?
Pour mesurer l’ampleur du contraste, il suffit de revenir à l’histoire.
L’époque de la conviction : quand un seul député suffisait.
En 1977, attaché bec et ongles à ses convictions, le PPS ne récolte qu’un seul siège : celui de feu Ali Yata. Un seul député. Mais quelle stature !
Tout au long de sa mandature, Ali Yata demeure fidèle aux principes et valeurs progressistes du parti. À lui seul, il constituait un groupe parlementaire. Il était respecté par tous les locataires de la coupole parlementaire. Son poids ne venait pas du nombre, mais de la cohérence.
Il en fut de même lorsque Ismail Alaoui et Ali Yata étaient les deux seuls députés PPS. À eux deux, ils faisaient la pluie et le beau temps. À cette époque d’or, le parti de l’avant-garde s’en sortait parfaitement bien sur le plan de sa crédibilité.
La force ne résidait pas dans l’arithmétique, mais dans la constance idéologique. Le respect ne se négociait pas dans les coulisses ; il se gagnait par la fidélité aux principes.
Un parti peut survivre à la marginalité numérique. Il ne survit pas à la perte de son âme.
Le tournant PJD : l’alliance qui a brouillé les repères.
Le second moment décisif fut celui de l’alliance avec le Parti de la justice et du développement (PJD) sous la houlette d’Abdelilah Benkirane.
Lorsque le PPS s’est lancé dans les bras d’un parti islamique conservateur, les dégâts furent considérables. Une formation revendiquant l’héritage progressiste, laïque et moderniste s’alliant durablement avec une mouvance idéologiquement éloignée : pour beaucoup, la cohérence devenait illisible.
Certes, la participation gouvernementale peut se justifier au nom de la logique institutionnelle. Mais le coût politique fut terrible. Plus personne ne croyait réellement au discours progressiste du PPS lorsqu’il tentait ensuite de reconquérir sa virginité de parti de gauche.
La mémoire politique est tenace. On ne peut, sans conséquence, défendre un cap idéologique pendant des décennies, puis l’assouplir au gré des alliances, avant de prétendre revenir aux fondamentaux comme si rien ne s’était passé.
Entre héritage moral et tentation arithmétique.
Le contraste est saisissant.
Hier, un seul député suffisait à incarner une ligne politique respectée.
Hier, deux députés pouvaient peser davantage que des groupes plus nombreux mais sans colonne vertébrale.
Hier, la crédibilité était le capital principal du PPS.
Aujourd’hui, la tentation semble être celle du nombre : constituer coûte que coûte un groupe parlementaire, quitte à recycler des élus venus d’autres horizons, quitte à sacrifier une pléiade de militants et de cadres fidèles, quitte à diluer l’identité historique du parti.
La responsabilité première incombe à la direction. Un secrétaire général est comptable non seulement des résultats électoraux, mais aussi de la cohérence morale de son organisation. En privilégiant la quantité à la qualité, le calcul à la conviction, le court terme à la crédibilité, il prend le risque de compromettre durablement la confiance.
La question dépasse les personnes. Elle touche à la nature même de l’engagement politique :
Un parti est-il un simple véhicule électoral destiné à négocier des portefeuilles ministériels ?
Ou demeure-t-il une école de pensée, un espace de fidélité aux principes et une matrice d’idées ?
L’histoire du PPS montre qu’il peut exister dignement dans l’adversité numérique. Elle montre aussi qu’il peut perdre en crédibilité lorsqu’il privilégie l’arithmétique parlementaire à la constance idéologique.
L’électeur marocain n’attend pas des combinaisons tactiques. Il attend de la cohérence. Il attend de la constance. Il attend que les formations politiques respectent leur propre histoire.
Le PPS est aujourd’hui à la croisée des chemins : renouer avec l’exigence morale qui faisait la force d’Ali Yata et d’Ismail Alaoui, ou persister dans une logique où le nombre supplante le sens.
Car en politique, on peut perdre des sièges et garder l’honneur.
Mais lorsqu’on perd la crédibilité, il devient infiniment plus difficile de la reconquérir.

