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Le Maroc entre la bénédiction des cieux et le défi de l’excédent : vers une vision stratégique de la gestion de l’abondance

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

​Après six années consécutives d’un stress hydrique aigu, le Maroc a amorcé, début 2026, un virage climatique exceptionnel. Les réserves globales des barrages ont bondi de 27,7 % l’an dernier à 53,9 %, soit une augmentation spectaculaire de 4,3 milliards de mètres cubes en une seule année. Si les grands ouvrages ont retrouvé leur vigueur — le barrage « Sidi Mohamed Ben Abdellah » affichant un taux de remplissage record de 99,9 % et celui d’ »Al Wahda » atteignant 80,57 % — cette abondance a engendré une réalité complexe sur le terrain. L’excédent, bien que porteur d’espoir, a placé les plaines côtières et les zones montagneuses face à des menaces directes, provoquant des dégâts matériels importants, dont la dégradation de centaines d’habitations et l’immersion de commerces dans des villes comme Safi ou Ksar El Kébir.

​La gestion de cette crise impose l’activation immédiate des mécanismes juridiques et sociaux, au premier rang desquels le régime de « couverture contre les conséquences d’événements catastrophiques » (Loi 110.14). Ce cadre juridique innovant ne se limite pas à une aide forfaitaire ; il repose sur un Fonds de Solidarité (FSEC) qui intervient pour indemniser les victimes non assurées. La procédure, qui doit être déclenchée par un arrêté du Chef du Gouvernement déclarant l’état de « catastrophe naturelle », permet une prise en charge des préjudices corporels et de la perte de l’usage du logement principal.

Les indemnisations sont calculées selon des barèmes précis basés sur l’expertise technique, avec une garantie de traitement dans un délai n’excédant pas 30 jours. Toutefois, le défi majeur demeure l’enclavement des zones reculées, exigeant une digitalisation des déclarations et le déploiement d’un « pont aérien solidaire » pour atteindre les sinistrés isolés.

​Sur le plan technique, l’enjeu est de transformer ce risque d’inondation en une réserve stratégique grâce à la recharge artificielle des nappes phréatiques. Au-delà du stockage de surface, il est impératif d’utiliser les excédents pour réalimenter les aquifères surexploités via des forages d’injection et des bassins d’infiltration. Cette méthode de « stockage souterrain » permet non seulement de limiter l’évaporation, contrairement aux barrages, mais aussi de créer une barrière naturelle contre l’intrusion saline dans les plaines côtières. En s’inspirant du modèle néerlandais et de son concept « Place pour la rivière » (Room for the River), le Maroc peut passer d’une défense passive à une gestion dynamique, où les zones de dérivation des eaux servent à la fois de zones tampons contre les crues et de sites de percolation pour régénérer nos réserves souterraines à long terme.

​Sur la base de ce constat, il est impératif que les décideurs adoptent des mesures d’urgence qui dépassent la simple logique caritative pour s’orienter vers des solutions structurelles. Cela implique une transition vers des « barrages collinaires » intelligents et l’équipement des plaines côtières d’autoroutes hydriques souterraines pour évacuer l’excédent. Parallèlement, il convient de simplifier les procédures du Fonds de Solidarité pour permettre aux agriculteurs de percevoir des indemnisations automatiques basées sur l’imagerie satellitaire, tout en lançant un programme national de réhabilitation des douars de montagne avec des matériaux résistants.

Cet excédent d’eau est un test de notre souveraineté hydrique : soit nous le gérons avec sagacité pour en faire un levier de croissance, soit il demeurera une plaie sociale dont les cicatrices mettront des années à se refermer.

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