Débâcle de l’islam politique aux législatives marocaines. Par Mansour M’henni, écrivain tunisien

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Un grand coup, celui que vient de marquer le Maroc par les résultats des élections législatives, régionales et communales du 8 septembre 2021! Un grand coup, celui encaissé et accusé par le parti islamiste, PJD, qui passe de 125 sièges à 12 seulement! Mais quelle lecture faire de ce résultat?

Franchement, il serait fallacieux et fastidieux de s’attarder outre mesure sur les accusations de manipulation par-ci, de fraude par-là, d’intimidation par ailleurs, etc. C’est le refrain habituel de toutes les élections et un peu partout dans le monde, depuis les démocraties classiques aux démocraties naissantes, de naissance naturelle ou provoquée. Ironie du sort, aujourd’hui c’est les islamistes qui sortent ces griefs, eux qui n’avaient jamais hésité d’en user, jusqu’à l’abus, au propre et au figuré. Et puis, vérification faite, ces griefs s’avèrent sans effet sur le résultat final et les résultats sont toujours validés. Le renversement est vraiment à 180 degrés, car celui qui était au plus haut de l’échelle s’est retrouvé au plus bas, incapable même de former un groupe parlementaire. Mieux vaut donc se tourner vers la juste explication des choses.

Une opération chirurgicale plus fine et sans dégâts

Pourtant, rien ne semblait acquis, la veille même des élections. Plusieurs Marocains, de différentes catégories sociales, échangeaient des avis et exprimaient presque tous leur scepticisme quant à un changement radical de la situation et du déroulement des choses dans le pays, lui aussi peinant sous le joug d’une crise socio-économique aggravée par la covid 19. Nombreux exprimaient leur hésitation à voter, pour d’autres, “sans grande conviction, j’ai fini par voter…”. Le taux de participation restait timide jusqu’à la mi-journée. Mais à la fin, les cinquante pour cent ont été franchis, dépassant ainsi les chiffres de 2011 et 2016.

Au résultat final, la plupart des Marocains sont contents et manifestement fiers de ce qu’ils ont réalisé, surtout les intellectuels éclairés, ouverts et modernistes, tout en restant solidement attachés à leur pays et à son identité historique. Je n’ai pas résisté à poser à des amis la question suivante: “Je pense qu’on peut féliciter le Maroc d’avoir fait un pas important dans la neutralisation de l’Islam politique, n’est-ce pas?”.

Une amie universitaire et spécialiste des Lumières, qui a voté sans grande conviction, ne cache pas son bonheur: “Je suis vraiment heureuse pour notre pays après 8 années avec les barbus “mamsoukhin”, ils ont été démasqués et c’est le peuple qui les a choisis et c’est lui-même qui les a chassés. Je souhaite la même chose aux autres peuples des pays islamiques. Belle délivrance! Vivement un avenir meilleur pour ce peuple asphyxié pendant 8 ans par le PJD !?!? Nous avons tout vu avec les deux gouvernements PJDEISTES sortant… J’espère que nous n’aurons pas à payer l’air que nous respirons avec le prochain!!!”.

Non moins enthousiaste, un autre ami universitaire, écrivain, traducteur et homme des médias, précise encore: “On s’est libéré du joug de l’islamisme mesquin qui n’a travaillé que ses propres intérêts. Et puis un islamiste n’a jamais le sens de la patrie! Vraiment bon débarras ! 12 sièges, aucune influence. Les Marocains sont des êtres à part qu’il ne faut en aucun cas prendre pour acquis. La leçon est grande et le changement est toujours positif. Aucun paravent pour justifier la défaite. Vote-sanction ou vote-prise-de-conscience, le vote a montré que les Marocains n’ont pas une mémoire courte, mais une mémoire vindicative. Toutes nuances gardées, le jeu politique a changé et sa carte avec. La pyramide renversée: le PJD passe de 125 à 12 sièges ! Une véritable révolution électorale ! La mise à mort des barbus, rasés de près cette fois-ci ! Le peuple en est le coiffeur ! C’est peut-être ce slogan qui a motivé ce grand revirement: j’aime tout le monde sauf toi !”

Un troisième intellectuel marocain et ami très proche, confirme et commente: “Oui, effectivement. Avec une opération chirurgicale plus fine et sans dégâts”.

Quant au quatrième ami interrogé, universitaire, traducteur et critique d’art, sa confirmation est doublée d’une sorte de retour de balle: “Absolument cher ami, c’est le début pour vous et ça ne tardera pas à se faire”.

Intéressant à l’occasion, ce clin d’œil vers la situation en Tunisie. J’avais écrit ici même que l’Afghanistan nous concernait directement, que dire alors du Maroc, un pays frère, associé dans une configuration régionale unioniste, le Grand Maghreb, qui attend les meilleurs jours de son affirmation.

C’est le début pour vous et ça ne tardera pas à se faire

Mis à part le fond culturel commun, preuve d’une alliance historique inaliénable quels que soient les politiciens qui gouvernent, le Maroc et la Tunisie de la dernière décennie sont passés, tous deux, par une expérience particulière, celle de 2011; mais ils l’ont gérée différemment. La Tunisie s’est jetée toute entière dans l’élan révolutionnaire, tant la confusion politique qui régnait ne pouvait s’accommoder d’une évolution réformiste qui eût épargné à la société mille et une douleurs et de terribles épreuves en sachant protégés les acquis et en repartant du bon pied pour édifier l’avenir.

N’y avait-il pas des voies qui appelaient à une révision et une correction de la constitution du 1er juin 1959, de façon à lui apporter tout ce qui nuisait à une avancée concrète dans le sens de la démocratisation ? Mais ces voix ne pouvaient être entendues dans la transe généralisée, essentiellement attisée par l’extrême gauche qui croyait être la première à tirer profit d’une assemblée constituante. Et c’est l’islamisme politique qui ramassa la cueillette et qui prit les rênes du pays – et ses rêves – jusqu’à un certain 25 juillet 2021 qui annonce un redressement de la situation et dont on attend l’aboutissement et ses résultats concrets.

Au Maroc, le Roi Mohammed VI avait anticipé les risques, introduisant des réformes majeures qu’il soumit à un référendum populaire le 1er juillet 2011. Le mouvement islamiste monta au pouvoir comme prévu dans la stratégie internationale toute tressée dans ce sens ; mais le Roi restait un arbitre décideur, empêchant une mainmise totale sur l’appareil de l’État, comme ce fut le cas en Tunisie. Le parti PJD était donc juste à l’épreuve de la gouvernance et non au bénéfice du pouvoir. C’est là que ce parti dévoila ses limites. Les résultats furent douloureux pour le peuple, exactement comme en Tunisie, même si de façon moins dramatique peut-être. Le peuple marocain en a tiré la leçon: “Tout sauf l’islamisme”.

Il s’avère donc aujourd’hui, pour les deux peuples, comme d’ailleurs dans d’autres pays, qu’il ne suffit pas de parader au nom de Dieu pour faire le bien-être des hommes. La part est à faire entre l’exercice de la foi et la gestion des sociétés, entre la religion et la politique. Et les frères marocains l’ont assez compris pour réussir le coup spectaculaire – et salutaire, espérons-nous – du 8 septembre 2021.

Pendant ce temps, la Tunisie attend d’avoir l’occasion de confirmer par un acte aussi sain: “Avec une opération chirurgicale plus fine et sans dégâts”, pour vaquer ensuite au vrai labeur de redressement du pays et de la remise en marche de sa dynamique du développement.

NDLR: Cet article a été initialement publié, en version papier, dans le journal Le Temps (Tunisie), du 11-09-2021.