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Le bûcher et le palimpseste

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

L’Espagne catholique et l’anéantissement du livre andalou. État des lieux d’un gâchis.

En hommage à Ahmed-Chouqui Binebine, conservateur de la Bibliothèque royale al-Hassaniyya, et gardien d’une mémoire.

Avant-propos

Je dois au lecteur une vérité, car elle est la source de ces pages. Ahmed- Chouqui Binebine que je connais en personne par l’intermédiaire de son frère et ami de trente ans, si Najib Binebine est un érudit au sens plein et presque révolu du terme, l’un des très rares codicologues que le monde arabe ait donnés à une discipline qui demeure, ailleurs, un monopole occidental, et il appartient à une famille dont le nom, au Maroc, est synonyme d’autorité culturelle. Nos rencontres à Paris étaient un événement : on en sortait plus savant et plus gai à la fois, car l’homme tient ensemble deux noblesses qu’on croit incompatibles, celle des Lettres et celle de la « noukta », en vrai Marrakchi pour qui la science la plus haute s’énonce dans le sourire, la « bahja »

Mais il faut dire ce qu’il est vraiment, et c’est l’âme de cet hommage. Binebine n’est pas seulement le conservateur de l’une des plus prestigieuses bibliothèques arabes, la Khizâna al-Hassaniyya de Rabat ; il est le gardien de quelque chose de plus vaste et de plus fragile, cet héritage du livre et manuscrit arabes que le monde néglige, et dont il défend, livre après livre, la mémoire menacée. On garde des codices ; lui veille sur une civilisation. Cet article, je le portais depuis longtemps à l’état de braise ; son entretien avec Yassine Adnan en fut l’étincelle. Qu’on le lise pour ce qu’il est : la dette d’un novice, néanmoins passionné par le Verbe envers un maître, payée dans la seule monnaie qui vaille entre gens du livre, d’autres pages. Et l’on y gardera pour ligne de mire une conviction : le génie marocain n’a pas été le satellite d’al-Andalus, mais son frère jumeau, son refuge, et parfois son unique survivant.

I. La science, son objet, et son sceau marocain

Avant le bûcher, il faut nommer l’instrument qui en mesure les cendres : la codicologie : l’archéologie du livre comme objet matériel, supports, encres, cahiers, réglure, écritures, reliure, marques de possession. Discipline du XXe siècle, née et nommée en Occident, elle s’applique pourtant à un trésor qui, pour l’essentiel, n’est pas occidental : il existe dans le monde quelque « deux millions et demi de manuscrits en écriture arabe », dont la moitié environ n’a jamais été étudiée. Devoir forger en arabe le nom même de cette science — on a proposé « ʿilm al-iktinâh », « science de la pénétration profonde » — mesure déjà l’ampleur de la dépossession. Or l’Andalou et le Maghrébin avaient leur vocabulaire technique du livre : la taʿqîba (la réclame, ce mot-guide reporté au bas de la page pour enchaîner les cahiers), le qirtâs, le kâghad (papier) opposé au raqq (parchemin), un métalangage que Docteur Binebine a passé sa vie à recenser. Reconquérir ces mots, c’est reconquérir un regard ; et c’est par ce regard que nous pouvons instruire le procès de la perte.

Mesurons l’objet du procès. Al-Andalus n’a pas seulement posséder des livres : elle en a fait l’axe d’une civilisation. Au Xe siècle, la bibliothèque califale d’al-Ḥakam II, à Cordoue, passe pour avoir réuni jusqu’à quatre cent mille volumes, chiffre omeyyade sans doute laudatif, mais qui dit l’ambition d’une cité où le moindre dignitaire mettait son honneur à se constituer une collection, phénomène de bibliophilie sans équivalent ailleurs dans le dâr al-islâm.

Et ce génie portait un sceau marocain, qui n’est pas un ornement de mon propos mais sa colonne vertébrale. La culture andalouse et la culture marocaine ne furent jamais deux blocs juxtaposés, mais un même espace de circulation des hommes, des écritures et des codices : l’écriture maghribie, aux hampes basses et déliées, est le vêtement commun du livre de Grenade et de Fès. Les preuves matérielles abondent, tel cet exemplaire du Muwaṭṭa’ de Mâlik copié à Marrakech en 1108-1109 par un prince sévillan déchu pour la bibliothèque du calife almohade. Les dynasties venues du Sud, Almoravides, Almohades, Mérinides, puis l’essor saâdien et alaouite, ne furent pas les barbares qu’une légende complaisante a peints, mais les héritiers et les continuateurs du legs andalou. Et lorsque l’Andalousie tombe, c’est vers Fès, Rabat et Marrakech que refluent les lettrés et les bibliothèques. Le génie qui rayonna sur l’humanité depuis Cordoue et Grenade fut, pour une part irréductible, un génie marocain ; et quand la rive nord sombra, ce fut la rive sud qui, parfois seule, en tint la flamme. Et ce ne sont pas les croassements aigris de quelques corbeaux qui altéreront cette vérité.

II. Une vérité préalable, que la rigueur impose

Par honnêteté intellectuelles, je dois énoncer ce que la polémique escamote : la première grande destruction du livre andalou ne fut pas chrétienne. Vers 979, al-Manṣûr (Almanzor), pour s’attacher les fuqahâ’ malékites qu’avait humiliés le règne philosophe d’al-Ḥakam II, fit épurer publiquement la bibliothèque califale de ses ouvrages de philosophie et de « sciences des Anciens ». Puis la fitna (1009-1013) en dispersa le reste, vendu à l’encan avant le sac de Cordoue par les Berbères. Les Almohades, plus tard, brûleront Ibn Ḥazm et l’Iḥyâ’ d’al-Ghazâlî.

Cette précision n’affaiblit pas la thèse : il en délimite l’objet, et prépare l’argument le plus subtil du Docteur Binebine « celui qui contrôle le récit de la destruction des livres contrôle l’accusation. » Le biblioclasme (Terme fascinant, il désigne la destruction délibérée de livres, de manuscrits ou d’autres supports écrits.) interne fut un fait politique et théologique, épisodique, contesté de l’intérieur. Ce que l’Espagne catholique inaugure après 1492 est d’une autre nature : non plus l’épuration d’un fonds par le pouvoir qui le détient, mais l’éradication méthodique, planifiée et durable d’une langue de civilisation entière sur le sol qu’elle entend purifier. La différence n’est pas de degré ; elle est d’intention.

III. Le bûcher de Grenade : le feu et la fable

Les Capitulations de 1491 avaient garanti aux vaincus leur foi, leurs biens et leurs livres. C’est l’impatience du cardinal Cisneros, archevêque de Tolède et bientôt Grand Inquisiteur, qui rompt le pacte : en 1499, puis en 1501, il fait porter au feu, sur la place de la Bibarrambla, les livres arabes de Grenade. Son biographe écrit qu’on en brûla « un cuento y cinco mil volúmenes »— plus d’un million. Le chiffre est très approximatif, et il faut le dire haut, car la légende dessert la cause : aucune ville ne contenait un million de codices, et les historiens estiment la perte à quelques milliers de manuscrits ( à vérifier également)— l’essentiel des fonds accessibles de la cité. On rapporte même que Cisneros épargna trois cents ouvrages de médecine, versés à son université d’Alcalá.

Mais ramener le million à quelques milliers n’efface pas le crime : il le précise, il l’ancre dans la crédibilité. Ces volumes n’étaient pas des imprimés interchangeables — l’imprimerie arabe n’existait pas — mais des témoins manuscrits souvent uniques, porteurs de variantes et de chaînes de transmission introuvables ailleurs, chaque manuscrit fut une bibliothèque entière. Et le tri dit tout : on garde l’utile, la médecine, instrument de pouvoir ; on voue à la flamme la forme religieuse et littéraire de l’autre. Le critère n’est pas la valeur, c’est l’appartenance. La Bibarrambla ne fut pas un excès de zèle, mais un rite d’annihilation symbolique, où l’autodafé du livre annonçait celui des corps. De la cendre des livres, et de la rupture des Capitulations qu’elle scella — naquirent la révolte de l’Albaicín ( ou al-bayyāzīn ) la condition morisque.

IV. Le siècle de l’effacement, et un visage marocain

Le feu ne fut qu’un commencement. De la chute de Grenade à l’expulsion des morisques (1609-1614), l’Espagne mène une politique cohérente d’effacement : l’Inquisition d’Aragon brûle au marché de Saragosse des milliers de Corans, et la possession d’un livre en caractères arabes devient présomption d’hérésie. Naît alors l’un des phénomènes les plus bouleversants de l’histoire du livre : la « clandestinité de l’écrit ». Privés du droit d’écrire leur langue, les morisques inventent l’aljamiado (Les manuscrits en écriture arabe et langue espagnole), le castillan transcrit en caractères arabes. Le codex aljamiado dit à lui seul tout le drame : papier occidental, réglure à l’arabe, écriture sacrée détournée vers la langue du vainqueur. Et comme l’écrit était devenu un crime, on le mura : on a retrouvé ces manuscrits emmurés dans les cloisons, glissés sous de faux planchers des maisons d’Aragon. Une bibliothèque réduite à survivre dans l’épaisseur d’un mur : je ne connais pas de meilleure image du sort d’une civilisation.

Ce drame a un visage, et il est marocain. Le traducteur officiel des Plomos del Sacromonte « ces « livres de plomb » prétendus antiques, forgés à partir de 1588 par des lettrés morisques pour inscrire l’islam dans le récit fondateur chrétien de Grenade, et que Rome condamnera en 1682 — fut Aḥmad ibn Qâsim al-Ḥajarî, dit Afoqay (de son nom de baptême forcé, Diego Bejarano), Morisque crypto-musulman né à Hornachos vers 1570. Sa trajectoire résume tout cet essai : fuyant l’Inquisition vers le Maroc en 1599, il entre au service des sultans saâdiens, d’Aḥmad al-Manṣûr à Mûlây Zaydân, comme traducteur et secrétaire à Marrakech ; envoyé en ambassade en France (1611) puis aux Provinces- Unies (1613) pour réclamer justice au nom des Morisques dépouillés par des corsaires sur la route de l’exil, il débat avec le prince Maurice d’Orange d’une alliance contre l’Espagne, et consigne tout cela dans une riḥla au titre de guerre, le Kitâb Nâṣir al-Dîn ʿalâ l-qawm al-kâfirîn (1637). La romancière Mouna Hachim a rendu cette figure à la fiction dans Les manuscrits perdus (Éd. Erick Bonnier), où la quête des livres exilés s’achève — la boucle est trop belle pour être inventée — dans la bibliothèque de Marrakech. Le proscrit d’Espagne avait trouvé, au Maroc, le dernier asile du livre andalou.

Mais Afoqay porte aussi l’argument du chapitre suivant. Car ce Morisque traqué, à Paris, enseigna l’arabe à Thomas Erpenius, futur titulaire de la chaire de Leyde et l’un des pères de l’orientalisme européen. Le génie chassé d’Espagne devint le précepteur de ceux qui, bientôt, le cataloguèrent.

V. Captation savante : l’orientalisme selon Dr. Binebine

Votre soupçon que l’Espagne se fût « attribué » l’héritage, L’éminent codicologue Dr. Binebine le déplace et l’approfondit en posant la question de l’orientalisme : l’intérêt occidental pour le manuscrit arabe fut- il découverte savante (kashf ʿilmî) ou rapine coloniale (satw istiʿmârî) ? Et, parce qu’il est savant et non pamphlétaire, il refuse de trancher d’un bloc. Il distingue : il rejette comme « complètement fausses » certaines thèses tendancieuses, mais reconnaît un labeur philologique réel, une œuvre d’édition critique (taḥqîq ) sans laquelle des pans du patrimoine seraient restés illisibles. Évaluer « loin de toute généralisation » : telle est sa méthode, et je la fais mienne.

Cette nuance rend l’accusation irréfutable en la déplaçant vers son lieu exact. Le grief n’est pas que l’Occident ait lu nos livres, mais qu’il les ait lus à notre place et sans nous, transformant la captation en origine. On en a vu le paradoxe inaugural : Erpenius apprit l’arabe d’un Morisque proscrit ; preuve que le savoir occidental sur l’Orient naquit, à sa racine, d’une transmission par les vaincus, aussitôt recouverte du nom des vainqueurs. On le voyait déjà à Tolède après 1085 : Gérard de Crémone, crédité de quatre-vingt-sept traductions de l’arabe au latin, ignore superbement qu’il est le contemporain d’Averroès, vivant à quelques journées de cheval. On prend le livre ; on efface l’auteur. Et les arabisants l’ont noté avec stupeur : aucun auteur espagnol des XVIe et XVIIe siècles, dans les nombreux éloges qu’il consacre à la bibliothèque, ne mentionne jamais les bibliothèques arabes qui l’avaient précédé sur ce sol. On a fait « comme si elles n’avaient jamais existé ». Voilà la forme achevée de la spoliation : non pas voler un livre, mais voler à un livre son nom de père.

VI. La khizâna de Zaydân, sommet du génie marocain et trésor au cachot

Si un seul dossier devait tout incarner, ce serait celui que Dr. Binebine connaît en gardien — car il préside l’institution qui aurait dû l’abriter. Aḥmad al-Manṣûr al-Dhahabî, vainqueur de la bataille des Trois Rois (1578), avait fait de Marrakech un foyer intellectuel de premier ordre et constitué une bibliothèque impériale considérable, enrichie par son fils, le sultan Mûlây Zaydân. C’était l’apogée d’un génie proprement marocain. En 1612, fuyant une révolte, Zaydân confie ses quelque quatre mille manuscrits à un capitaine français qui, faute d’être payé, met les voiles avec la cargaison ; le navire est arraisonné au large de Mehdya par l’escadre de l’amiral Luis Fajardo. La bibliothèque d’un sultan marocain devient butin de course, puis échoue dans les caves — les aqbiya, dira Binebine, et le mot dit l’enfouissement, de San Lorenzo de El Escorial.

La suite est un théorème de codicologie tragique. En 1671, un incendie ravage l’Escorial : sur des milliers de codices, deux mille à peine survivent. Pis : les index dressés à l’arrivée (Gurmendi, puis l’orientaliste écossais David Colville) brûlent eux aussi. Nous avons perdu jusqu’à la liste de ce que nous avions perdu, le savoir noyé deux fois, dans le feu puis dans l’oubli de son inventaire. Le codicologue dispose pourtant d’un fil pour reconstituer ce naufrage, et c’est le geste de Binebine : l’ex-libris. Les marques de propriété (tamalluk) d’al-Manṣûr ou de ses fils, étudiées par le projet SICLE et l’ouvrage Les livres du sultan (2022), prouvent que la collection de l’Escorial ne représente même pas la khizâna sultanienne dans son état d’origine : des codices issus du fonds de Zaydân ont été identifiés hors de l’Escorial, dispersés à travers le Maroc et l’Europe. La perte n’est pas un bloc : c’est une poussière d’exils, que la science du livre rassemble grain à grain.

Et depuis 1612, le Maroc n’a jamais cessé de réclamer ses livres. Zaydân offrit soixante mille dinars d’or ; en 1690, Mûlây Ismaïl proposa d’échanger cinq cents captifs chrétiens contre cinq mille manuscrits de l’Escorial. Chaque ambassadeur alaouite, trois siècles durant, remit la question sur la table — à quoi l’Espagne répondit souvent par un mensonge : l’allégation que l’incendie de 1671 avait tout détruit, que les catalogues survivants démentent.

VII. ʿInâya am jinâya : sollicitude ou forfaiture ?

Nous voici au cœur de l’entretien de Binebine, et de notre problématique. Le patrimoine manuscrit arabe gardé dans les coffres de l’Occident : ʿinâya am jinâya, soin, ou crime ? C’est l’objection la plus retorse qu’un adversaire honnête puisse opposer, et elle contient une part de vrai. L’institution qui a capturé la khizâna en a aussi préservé les rescapés ; l’incendie fut un accident, non un acte ; l’Escorial est à la fois tombeau et conservatoire.

La grandeur de Binebine est de tenir les deux bouts sans complaisance. « Oui », il y eut soin : le codicologue honnête ne crachera pas sur la main qui a sauvé deux mille manuscrits du feu et les a transmis. Mais le soin n’absout pas le forfait — il le présuppose. On n’invoque pas la qualité d’un coffre-fort pour légitimer le cambriolage. Conserver admirablement un bien pris par la course ne le rend pas légitime ; cela rend seulement la restitution possible et la dette plus claire. La ʿinâya est un argument pour le retour, jamais contre lui. La mémoire d’une bibliothèque se mesure à la fois aux fawâjiʿ al-nahb, les calamités du pillage, et aux juhûd al-ḥifẓ, les efforts de la sauvegarde : l’historien doit nommer les deux, sans que le second absolve le premier.

VIII. À qui profite l’oubli ? Le mythe d’Alexandrie et le mémoricide

Dr. Binebine porte alors un coup qui élève tout le débat. On récite partout que les musulmans auraient incendié la Bibliothèque d’Alexandrie ; les historiens savent ce récit apocryphe, il n’apparaît qu’au XIIIe siècle, sans aucune source contemporaine, et la grande Bibliothèque avait depuis longtemps disparu. Or cette fable sans preuve passe pour une évidence, tandis que les bûchers avérés de Grenade, de Saragosse, de l’Escorial sombrent dans le silence. Il existe une économie de la mémoire : on entretient le mythe qui fait du musulman un ennemi du livre, on efface le fait qui en ferait la victime d’un livre brûlé. La perte ne fut pas seulement matérielle ; elle fut narrative. On a brûlé les livres, puis écrit l’histoire de telle sorte que les brûlés, et non les brûleurs, passassent pour les incendiaires.

Comment nommer cela ? Le mot génocide vise, en droit, la destruction d’un peuple ; appliqué aux livres, il demeure métaphore. La doctrine lui préfère mémoricide, terme né de l’incendie délibéré de la Bibliothèque de Sarajevo en 1992, que l’UNESCO recouvre de l’expression « nettoyage culturel ». C’est exactement ce qui s’est joué dans la péninsule : non pas seulement tuer des hommes, mais tuer leur mémoire, pour qu’après eux le sol pût dire qu’ils n’avaient jamais été. Je propose donc de garder la force morale de « génocide culturel » — l’entreprise visait bien l’anéantissement d’une civilisation en tant que telle, tout en lui donnant son ancrage dans le mémoricide. Le vers de Heine décrit ici l’ordre inverse et plus terrible : on a brûlé les livres après avoir vaincu les hommes, pour que la défaite fût aussi un oubli.

IX. Ce que le numérique ne rend pas

En 2013, l’Espagne remettait au Maroc, devant Mohammed VI et Juan Carlos, les copies numériques de 1 939 manuscrits de la collection zaydânî. Geste réel, qu’il ne faut pas mépriser : il ouvre aux chercheurs un fonds qui leur était physiquement interdit. Mais le codicologue sait ce qu’une image perd : ni le grain du kâghad, ni l’odeur du cuir, ni l’ex-libris gravé dans la matière , c’est-à-dire l’objet même, que la codicologie a pour mission d’interroger. On a rendu au Maroc l’image de ses livres ; les livres, eux, sont restés. La numérisation est un accès, non une restitution ; elle apaise la consultation, elle ne clôt pas le deuil.

Et pourtant. Sous le texte que l’Espagne catholique a voulu écrire — une terre purifiée, un esprit sans Orient, une généalogie sans dette —, le texte gratté affleure toujours : dans le mot azulejo, dans la voûte de la Mezquita devenue cathédrale, dans deux mille codices rescapés d’une khizâna impériale, dans deux cents manuscrits emmurés d’une langue qui refusait de mourir. En 1934, Lévi-Provençal n’a retrouvé qu’un seul. manuscrit de la grande bibliothèque de Cordoue, dans une mosquée de Fès — et l’on n’a pu ré-identifier qu’une cinquantaine de titres de ce fonds immense. Un seul grain rescapé : mesure du gouffre, mais aussi preuve qu’il suffit à témoigner contre l’oubli. Et il n’est pas indifférent que ce grain ait été retrouvé au Maroc : c’est encore la rive sud qui garde ce que la rive nord a brûlé.

On peut brûler une bibliothèque. On ne grattera jamais assez fort le palimpseste d’une civilisation pour que l’écriture première disparaisse tout à fait. La relever est notre devoir — et c’est ici que je reviens à mon maître. Si Binebine est, comme je l’ai dit, le gardien non d’une simple collection mais d’un héritage négligé, c’est qu’il accomplit, dans le présent, le geste exact que ces pages réclament : rendre au génie marocain et andalou son nom, sa matière, sa place dans la mémoire de l’humanité. Le proscrit Afoqay avait sauvé le livre andalou en l’emportant vers Marrakech ; quatre siècles plus tard, c’est un autre Marrakchi, à Rabat, qui en tient la garde. La boucle, là encore, est trop belle pour être inventée.

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