
Par: Mohamed Khoukhchani

À l’approche des élections législatives de 2026, un scénario encore peu débattu publiquement, mais de plus en plus présent dans les cercles politiques et analytiques, gagne en crédibilité : celui d’un Parlement extrêmement fragmenté, dominé par un parti arrivé en tête sans dépasser le seuil symbolique des quarante sièges, tandis que les autres formations se partageraient des blocs oscillant entre vingt et trente élus. Une configuration qui remettrait au centre du jeu politique la perspective d’un gouvernement de large consensus, non par conviction idéologique, mais par nécessité institutionnelle.
Si ce scénario venait à se confirmer, il ne consacrerait nullement l’émergence d’un parti vainqueur au sens politique du terme, mais plutôt celle d’un parti simplement arrivé en tête, c’est-à-dire celui qui aurait le moins perdu dans un paysage marqué par la défiance électorale. Une première place sans véritable mandat populaire, sans légitimité politique forte, et surtout sans capacité réelle à conduire une majorité cohérente autour d’un projet gouvernemental structuré.
Cette hypothèse ne révèle ni une crise constitutionnelle ni une faille du système électoral. Elle met en lumière, de manière beaucoup plus préoccupante, une crise profonde de la représentation politique. Érosion de la confiance, affaiblissement du rôle de médiation des partis, appauvrissement du discours politique et déconnexion croissante entre programmes partisans et attentes sociales : autant de facteurs qui ont progressivement vidé l’acte électoral de sa substance politique, le réduisant à un mécanisme procédural de production institutionnelle.
Dans un Parlement éclaté entre six ou sept formations sans pôle dominant, la formation d’un gouvernement devient un exercice complexe, voire impossible, sans recourir à une logique de consensus élargi. La question centrale n’est alors plus de savoir qui gouverne, mais comment garantir un minimum de stabilité et de cohérence au sommet de l’exécutif.
Le retour du consensus, dans ce contexte, ne saurait être interprété comme une résurgence de l’expérience historique de l’alternance consensuelle, fruit d’un moment politique exceptionnel et de rapports de force bien spécifiques. Il s’agirait plutôt d’un consensus de contrainte, imposé par la fragilité des partis, dicté par les impératifs de continuité de l’État et encadré par la monarchie en tant qu’institution garante de la stabilité.
Dans ce scénario, la monarchie ne se substitue pas aux acteurs partisans, mais empêche leur effondrement. Elle encadre, arbitre et hiérarchise les priorités au sein d’un système politique où le gouvernement n’est plus l’unique centre de décision, mais l’un des maillons d’une architecture de gouvernance plus large et plus complexe.
Le véritable risque ne réside toutefois pas dans la formation ponctuelle d’un gouvernement de large consensus, mais dans la banalisation de ce modèle. Car lorsque le consensus devient la règle et non l’exception, la compétition politique perd son sens, et les partis se transforment en simples variables d’ajustement arithmétique, convoquées pour compléter une majorité plutôt que pour porter des choix de société différenciés.
Les législatives de 2026 pourraient ainsi constituer un moment de vérité : soit le point de départ d’une refondation profonde du rôle et de la crédibilité des partis politiques, soit l’installation durable d’un mode de gestion politique « par le haut », où le consensus finit par se substituer à la politique elle-même.
Dans les deux cas, une question demeure centrale et ouverte : les partis sauront-ils regagner la confiance des citoyens avant que le consensus ne devienne le dernier refuge du politique ?





