ACTUALITÉPOLITOSCOPE

Israël : la brèche Eisenkot et la carte marocaine

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Porté par soixante-sept recommandations, dont celles des deux listes arabes, l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot hérite d’un mandat que son passé militaire ne laissait guère prévoir. Pour Rabat, l’équation ouvre un espace diplomatique que le royaume pratique depuis Hassan II.

Un général sans illusions pacifistes

Gadi Eisenkot n’a jamais appartenu au camp des colombes. Praticien et théoricien d’une guerre d’une brutalité rare, l’ancien patron de Tsahal a formulé, au lendemain de la guerre du Liban de 2006, une doctrine qui fait de la destruction massive des quartiers hostiles un instrument de dissuasion. Soixante-sept députés ont pourtant porté son nom devant le président Herzog, quand quarante-six seulement restaient fidèles à Benyamin Netanyahou. Parmi eux figurent les élus de Raam et de la Liste arabe unie, issus d’une tradition qui tenait depuis des décennies les partis arabes à l’écart des coalitions israéliennes.

L’arithmétique a parlé

Le bloc sortant a fondu de soixante-huit à cinquante-trois sièges, et les suprémacistes qui dictaient la ligne du gouvernement perdent leur levier. Rien ne garantit qu’Eisenkot transforme cette défaite en politique. Liberman et Bennett refusent tout exécutif adossé aux partis arabes, et un gouvernement minoritaire soutenu de l’extérieur contraindrait le général à négocier chaque vote. Ahmad Tibi lui a tendu un miroir redoutable en invoquant Rabin, qui avait fait adopter Oslo grâce aux voix arabes de la Knesset : le rappel a valeur de mise en demeure.

La sociologie du pouvoir vacille elle aussi. Fils d’immigrés marocains, traité de « singe » manipulé par l’élite ashkénaze par un commentateur de la Chaîne 14 acquis à Netanyahou, Eisenkot deviendrait le premier chef de gouvernement mizrahi de l’histoire d’Israël. L’insulte suffit à mesurer la hiérarchie que son ascension dérange.

Le canal marocain

Rabat n’a pas attendu ce scrutin pour avancer ses pions : en septembre, les bureaux de liaison ont été élevés au rang d’ambassades, sous un gouvernement Netanyahou. Le royaume dispose surtout d’un capital que peu d’acteurs arabes peuvent revendiquer. La présidence du Comité Al-Qods lui confère une légitimité religieuse sur le dossier le plus inflammable du conflit. Sa diplomatie s’inscrit dans une lignée qui remonte aux contacts secrets ayant préparé le voyage de Sadate à Jérusalem en 1977, puis à Ifrane, où Hassan II reçut Shimon Peres en 1986. La confiance des deux parties s’est vérifiée sur le terrain en 2022, lorsque sa médiation a obtenu l’ouverture permanente du pont Allenby, seul débouché des Palestiniens de Cisjordanie vers l’extérieur. Le siège de Mohammed VI au Conseil de paix voulu par Washington lui ouvre enfin la salle où se fixe l’agenda régional.

Face au roi, un Premier ministre dont les parents sont nés dans le royaume, et dont le père travaillait dans une mine de cuivre avant de partir au début des années 1950, ajouterait à ce canal ancien une familiarité qu’aucun protocole ne fabrique.

Les verrous

Encore faudrait-il que le général inscrive un horizon palestinien dans un programme qui n’en dit mot. Ses conditions de coalition portent sur la conscription universelle, la reconnaissance d’Israël comme État juif et la qualification du Hamas comme organisation terroriste. Une majorité suspendue aux voix arabes devra en outre survivre à l’audace qu’exige toute négociation. Quant à la crédibilité de Rabat auprès des Palestiniens, que ses adversaires contestent depuis Alger, elle se jouera sur sa capacité à arracher des gestes concrets.

L’éviction de Netanyahou et de ses alliés ne redessinera pas seule la carte du conflit. Elle rouvre pourtant un jeu que l’extrême droite israélienne avait verrouillé, et où le Maroc occupe une place que sa diplomatie a patiemment construite. L’espoir reste mince ; il dispose désormais d’une arithmétique et d’un intermédiaire.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci