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Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Aides sociales au Maroc : protéger sans enfermer dans la dépendance

Par : Aziz Daouda

Le défi n’est pas seulement d’aider les plus pauvres, mais de faire en sorte que le travail reste toujours plus avantageux que l’assistance. Le Maroc peut-il construire un modèle social qui protège les vulnérables sans les enfermer dans une précarité durable ?

La généralisation des aides sociales au Maroc répond à une nécessité. Dans un pays marqué par des inégalités importantes, des revenus souvent irréguliers et une forte vulnérabilité aux accidents de la vie, l’État a le devoir de protéger les populations les plus fragiles.

Mais cette solidarité doit aussi être économiquement soutenable. Les aides redistribuent une partie de la richesse nationale, des taxes et des impôts ; elles ne remplacent ni l’investissement, ni la création d’entreprises, ni l’emploi, ni la productivité. Un pays ne peut pas durablement augmenter le nombre de bénéficiaires de transferts publics sans élargir parallèlement le nombre de personnes qui produisent, cotisent et contribuent aux recettes de l’État.

Le risque de la trappe à pauvreté

Le principal danger est ce que les économistes appellent la « trappe à pauvreté » : lorsqu’une personne qui reprend un emploi perd presque autant en prestations qu’elle ne gagne en salaire, le retour au travail cesse d’être financièrement intéressant.

Imaginez une famille bénéficiaire d’une aide sociale. Si l’un de ses membres trouve un emploi peu rémunéré, il devra assumer les transports, respecter des horaires et, parfois, financer la garde de ses enfants, tout en voyant son aide supprimée. Le gain réel peut alors être faible, voire négatif. Dans ces conditions, refuser l’emploi ou rester dans l’informel devient rationnel, non par manque de volonté, mais parce que le système est mal conçu.

Le principe devrait donc être simple : personne ne doit être pénalisé pour travailler davantage, déclarer ses revenus ou formaliser son activité. Le travail doit toujours améliorer la situation économique d’un ménage, même modestement.

Trois expériences utiles

Plusieurs pays ont cherché à résoudre cette contradiction en accompagnant progressivement les bénéficiaires vers l’autonomie.

La France a créé la prime d’activité en 2016. Les travailleurs aux revenus modestes peuvent continuer à bénéficier d’un complément de revenu. L’aide ne disparaît donc pas dès la reprise d’un emploi ; elle accompagne la transition.

Le Royaume-Uni, avec l’Universal Credit, réduit progressivement les prestations à mesure que les revenus augmentent, plutôt que de les supprimer brutalement à partir d’un seuil. Chaque livre supplémentaire gagnée réduit l’aide de 55 pence. Le bénéficiaire conserve donc 45 pence, avant prise en compte des autres prélèvements.

Le Brésil, avec le programme Bolsa Família, prévoit une période de protection. Une famille dont les revenus augmentent peut conserver une partie de son allocation, jusqu’à 50% pendant 18 mois, afin de stabiliser sa situation avant une sortie complète du dispositif.

Ces expériences ne sont pas transposables telles quelles au Maroc, mais elles partagent une même idée. La sortie de la pauvreté doit être progressive, et non brutale.

Le défi marocain : l’informel

Au Maroc, la question est rendue plus complexe par l’importance de l’économie informelle. Une partie de la population active travaille sans contrat ou tire des revenus non déclarés. Il devient alors difficile d’évaluer la situation réelle des ménages. Dans une même famille, un travailleur du secteur informel peut percevoir des revenus largement supérieurs à ceux de sa sœur ou de son frère, salariés déclarés.

Le risque est donc paradoxal. Celui qui accepte un emploi déclaré, cotise à la CNSS et régularise son activité peut perdre une partie de ses aides, tandis que celui qui reste dans l’informel les conserve. Une telle configuration décourage, sans aucun doute, la formalisation. À l’annonce de la généralisation des aides sociales, certains salariés auraient ainsi demandé à leurs employeurs de ne plus les déclarer, devenant ainsi éligible à l’aide sociale.

L’OCDE a d’ailleurs attiré l’attention sur ce point dans son étude économique du Maroc de 2024, en relevant que le système de notation utilisé pour déterminer l’éligibilité aux aides peut pénaliser les ménages affiliés à la sécurité sociale. Le dispositif doit donc être corrigé afin que la déclaration et la formalisation ne deviennent pas des choix financièrement pénalisants.

Cela suppose de l’honnêteté, des contrôles efficaces, une actualisation régulière des données, des croisements d’informations légalement encadrés et des sanctions proportionnées. Mais il faut aussi distinguer la vulnérabilité économique de la fraude volontaire. Une personne qui exerce une petite activité informelle pour survivre n’est pas nécessairement un fraudeur organisé.

Six pistes pour un modèle plus équilibré

Le Maroc pourrait faire évoluer son système autour de six orientations.

* Instaurer une progressivité des aides. La reprise d’un emploi ne doit pas entraîner la suppression immédiate des prestations, mais une baisse graduelle selon les revenus.

* Prévoir une période de protection. Après une reprise d’activité, le bénéficiaire devrait conserver une partie de ses droits pendant plusieurs mois, afin de stabiliser sa situation.

* Créer un complément de revenu pour les travailleurs modestes. À l’image de la prime d’activité française, ce mécanisme rendrait le travail déclaré financièrement attractif.

* Faciliter la formalisation. Des cotisations adaptées aux faibles revenus, une fiscalité lisible pour les petites entreprises, des démarches simplifiées et un maintien transitoire des aides encourageraient les indépendants à déclarer leur activité.

* Distinguer les situations. Les personnes âgées sans pension, en situation de handicap ou chargées de famille doivent être protégées sans condition d’insertion. Pour les autres, l’accompagnement vers l’emploi doit être renforcé, notamment par l’ANAPEC.

* Évaluer les résultats réels. Il ne suffit pas de compter les bénéficiaires ou les montants distribués et de s’en satisfaire. Il faut mesurer les retours à l’emploi, les régularisations d’activité, les sorties durables de la pauvreté et les cas de dépendance prolongée.

Ne pas copier, mais adapter

Le Maroc ne doit pas transposer mécaniquement les modèles français, britannique ou brésilien. Les niveaux de revenus, la structure de l’emploi, la capacité fiscale, le poids de l’informel et les capacités administratives sont trop différents.

Mais il peut en retenir les principes en complétant les revenus du travail, en évitant les ruptures brutales de prestations et en offrant une période de transition aux familles qui retrouvent une activité.

L’objectif est de passer d’une politique essentiellement fondée sur les transferts à une politique qui associe protection, incitation au travail et autonomie économique.

La condition du succès

Les aides sociales sont financées par la richesse produite par l’économie et, bien évidemment, par les taxes et impôts prélevés sur les revenus de ceux qui travaillent et produisent cette richesse. Ces derniers peuvent ressentir une certaine frustration en voyant leurs contributions financer durablement des personnes qui ne souhaitent tout simplement pas travailler. Aujourd’hui, tous les secteurs sont sous tension en matière d’embauche et, pourtant, le taux de chômage s’élève à 10%. C’est tout de même paradoxal.

Si le nombre de bénéficiaires augmente durablement sans amélioration parallèle de l’emploi formel, des revenus et de la productivité, le financement de la solidarité deviendra de plus en plus difficile. Il pénalisera toujours les mêmes contribuables, en privant une partie d’entre eux de ce qui pourrait améliorer leur pouvoir d’achat.

Le Maroc doit donc mener trois combats simultanés : protéger les plus vulnérables, élargir sa base productive et augmenter le pouvoir d’achat par une baisse substantielle de la fiscalité. Cela suppose davantage d’investissements, plus d’entreprises, plus d’emplois formels, une meilleure participation des femmes au marché du travail et une meilleure insertion des jeunes.

Il ne s’agit pas d’opposer les pauvres à ceux qui travaillent. Le problème n’est pas la solidarité, mais la conception des mécanismes qui l’accompagnent. Un salarié modeste ne doit jamais avoir le sentiment qu’il aurait été mieux loti en restant inactif ; un indépendant ne doit pas être pénalisé pour avoir cotisé ; une famille qui retrouve son autonomie doit pouvoir conserver une protection pendant la transition. Un haut cadre, quant à lui, doit avoir le sentiment de participer à la solidarité sans avoir l’impression qu’on lui prélève une part excessive de ses revenus.

La réussite de la réforme sociale ne se mesurera pas au nombre de familles aidées ni aux milliards distribués. Elle se mesurera à la capacité du système à faire reculer durablement la précarité, à encourager le travail déclaré et à élargir le nombre de citoyens économiquement autonomes.

La meilleure aide sociale n’est pas celle qui entretient indéfiniment la dépendance. C’est celle qui protège aujourd’hui, encourage le travail demain et permet progressivement à celui qui en bénéficie de ne plus en avoir besoin.

La valeur du travail doit redevenir un pilier central du système éducatif. L’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances. Elle doit principalement apprendre aux élèves le sens de l’effort, la persévérance, la responsabilité et la satisfaction de mener une tâche à son terme. Travailler, étudier et se former ne doivent plus être perçus comme des contraintes à éviter, mais comme les moyens concrets de gagner en autonomie, de construire son avenir et de participer à la société.

Il est essentiel de réhabiliter l’idée que le travail procure une reconnaissance, une utilité et une dignité. Ne pas travailler ne devrait jamais être présenté comme un avantage, ni la dépendance aux aides comme une qualité ou une aspiration. Cela ne signifie évidemment pas stigmatiser les personnes empêchées de travailler, malades, handicapées ou en recherche d’emploi : la solidarité reste nécessaire. Mais l’objectif doit être de rendre le travail à nouveau désirable, en valorisant l’effort, les compétences et la contribution de chacun.

Enfin, l’école doit montrer que la réussite se construit progressivement, par l’apprentissage, la discipline et la confiance en soi. En réhabilitant la valeur du travail, elle prépare les jeunes à affronter les exigences du monde professionnel tout en leur donnant les moyens de choisir librement leur parcours.

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