
Par : Hedi KENDIRE
Cinq jours séparent les deux communiqués du Cabinet royal consacrés à la fin de la mission onusienne, intervalle suffisant pour que le discours marocain glisse de la prise d’acte vers l’organisation méthodique d’une phase dont la forme, plus encore que le fond, dessine la doctrine.
Rédigé au soir d’un double veto, le communiqué du 30 octobre prenait acte de l’extinction d’un mandat trentenaire et exigeait que personnel, véhicules, matériel et symboles de la mission quittent les provinces du Sud dans les jours suivants. Celui du 4 novembre, dont la portée tient moins à ce qu’il proclame qu’à la manière dont il répartit les rôles et arrête une méthode, adresse au monde la garantie que le premier laissait seulement entrevoir. Entre les deux, le mandat s’est éteint le 31 octobre, date à laquelle le Royaume célèbre désormais sa Fête de l’Unité, coïncidence que le calendrier national charge d’emblée d’une signification que nul acteur du dossier ne pouvait ignorer.
La souveraineté rendue visible
En présidant lui-même, au Palais royal de Rabat, une séance de travail consacrée à la période qui s’ouvre, le Souverain accomplit un geste dont la signification déborde le protocole. Le Sahara relevait certes du domaine réservé, mais cette réserve s’exerçait jusqu’alors dans une discrétion que le moment rendait inopportune, puisque la tutelle internationale se retirait et qu’il importait de montrer, aux citoyens des provinces du Sud comme aux capitales partenaires, qu’aucune vacance ne suivrait le départ des observateurs et que le dossier demeurait tenu au sommet par celui qui en conduit la stratégie depuis un quart de siècle.
En rattachant expressément cette séance aux priorités du 30 octobre ; intégrité territoriale, sécurité nationale, quiétude des populations du Sud, le second texte confère au premier une force exécutoire : les principes y deviennent des instructions, assorties de deux qualificatifs dont le choix n’a rien d’ornemental, la mise en œuvre devant être « ferme » et « vigilante », c’est-à-dire intransigeante sur l’essentiel et attentive à tout ce qui, aux confins du territoire comme sur la scène diplomatique, pourrait chercher à exploiter la transition.
Une rhétorique de la réassurance
Washington, qui a porté le projet de résolution, les capitales qui l’ont soutenu, le Secrétariat général chargé de conduire le retrait et les chancelleries qu’inquiéterait l’effacement d’un dispositif d’observation composent le lectorat implicite d’un texte construit, de bout en bout, comme un instrument de réassurance stratégique.
Le cessez-le-feu y est qualifié d’« engagement volontaire » que la fin du mandat « ne changera pas », formule par laquelle la retenue marocaine, que l’on pouvait croire adossée à la surveillance onusienne, se révèle procéder d’une volonté souveraine appelée à survivre au départ de l’observateur. Le rappel, d’une sobriété calculée, de l’incapacité de la mission à vérifier le respect de la trêve et à en sanctionner les violations suffit à désigner ceux qui en proclamèrent la fin en novembre 2020 avant de revendiquer des tirs jusque sur Es-Smara.
Le retrait lui-même emprunte l’idiome des Nations unies, « liquidation et retrait » , et se trouve confié au Bureau de coordination avec la Minurso, rattaché au ministère de l’Intérieur, chargé d’en faciliter les procédures « dans des conditions fluides et organisées » et « dans un esprit de responsabilité et de coopération ». Cette courtoisie procédurale mesure la distance parcourue depuis mars 2016, lorsque Rabat expulsait la composante civile de la mission en réponse aux propos de Ban Ki-moon : n’ayant plus de rapport de force à établir avec l’Organisation, le Maroc lui ménage une sortie digne, conscient que la pérennité d’un succès diplomatique dépend largement de la manière dont on l’administre.
La désignation de la mission obéit à la même économie. Le texte arabe ne la nomme que « mission des Nations unies » ou « mission onusienne », l’acronyme « Minurso », porteur de ce « R » de « référendum » qu’Alger s’était acharnée à préserver, n’apparaissant qu’une fois, enchâssé dans l’intitulé d’un bureau administratif ; et lorsque le communiqué déclare « dépassés » le contexte de naissance de la mission et ses fonctions originelles, c’est le « référendum » tout entier qu’il relègue aux archives sans lui accorder la dignité d’une réfutation. Le dernier alinéa, qui invoque une doctrine diplomatique vouée à la préservation de la paix et rappelle que l’autonomie s’impose désormais, aux yeux des pays amis et frères, comme la seule issue d’un « conflit régional artificiel » — épithète désignant, sans le nommer, celui qui l’a fabriqué —, achève de transformer le départ de l’arbitre en investiture du garant.
Une géométrie des compétences
La composition de la séance constitue à elle seule un énoncé politique. Autour du Souverain siégeaient la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra El Mansouri, le conseiller royal Fouad Ali El Himma, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, et le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales et commandant la Zone Sud, chacun investi d’un chantier que l’instruction royale assigne « chacun dans son domaine de compétence ».
La cheffe du gouvernement, chargée le 14 octobre de former le nouvel exécutif, incarne le temps long du développement, que le communiqué lie explicitement au modèle des provinces du Sud et à ses projets structurants, de Dakhla Atlantique à l’ouverture du Sahel sur l’océan, la souveraineté se consolidant aussi par l’investissement et l’emploi, terrain sur lequel le monde la jugera le plus durablement. Fouad Ali El Himma assure la cohérence de l’ensemble, articulant le Palais aux appareils et veillant à ce « consensus national » que le texte entend raffermir au lendemain d’une session parlementaire conjointe consacrée à la cause nationale. Abdelouafi Laftit, dont le département conduit la mécanique du retrait, prépare également ce qui lui succédera, l’autonomie, si elle se concrétise, devant d’abord relever de l’ingénierie institutionnelle et de la régionalisation avancée. Quant au général Berrid, qui commande le dispositif de défense et la profondeur s’étendant à l’est, désormais soustraite à tout regard extérieur, sa présence indique que la sécurité du territoire relève exclusivement des Forces armées royales, que la vigilance requise revêt d’abord une acception militaire et que la retenue, toujours en vigueur, n’a rien entamé de la capacité de réponse.
La méthode avant le discours
Alger, qui avait sollicité à Moscou le veto dont elle déplore aujourd’hui les effets, exprime son « profond regret » devant la disparition d’une mission dont elle défendait jusqu’au nom, révélant combien elle avait mal mesuré la portée de sa propre démarche. Rabat a préféré au triomphe la sobriété de deux communiqués, d’une séance de travail et d’une chaîne de responsabilités nettement tracée, dont le discours de la Marche verte, dans deux jours, précisera peut-être les prolongements, mais dont le communiqué du 4 novembre a d’ores et déjà fixé la méthode : celle d’une souveraineté qui, n’ayant plus de témoin à convaincre, se consacre désormais à servir le territoire sur lequel elle s’exerce.



