
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Le Maroc vient d’écrire, ce 29 septembre 2026, une nouvelle page de son histoire politique. Au lendemain des élections législatives du 23 septembre, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a nommé Mme Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice de la direction collégiale du Parti Authenticité et Modernité (PAM), cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel Exécutif, conformément à l’article 47 de la Constitution.
Cette nomination est historique à plus d’un titre. Elle fait de Mme El Mansouri la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain depuis l’indépendance. Elle intervient également à l’issue d’un scrutin qui a placé le PAM en tête avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants, devant le Rassemblement national des indépendants avec 66 sièges et le Parti de l’Istiqlal avec 65.
Mais au-delà du symbole, commence maintenant le temps de l’action.
UNE NOMINATION CONFORME À LA CONSTITUTION.
L’article 47 de la Constitution prévoit que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, au vu de leurs résultats.
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri s’inscrit donc dans le cadre constitutionnel issu de la réforme de 2011. Elle n’est pas simplement la conséquence de la victoire électorale du PAM : elle ouvre la procédure de constitution d’un nouvel Exécutif appelé à gouverner durant la prochaine législature.
Mme El Mansouri devra désormais transformer une victoire électorale en majorité gouvernementale. Or, avec 97 sièges, le PAM est loin de disposer à lui seul de la majorité absolue des 395 sièges. La constitution d’une coalition sera donc une nécessité politique et parlementaire.
Les consultations qui s’ouvriront dès ce mercredi auront ainsi une importance particulière. Elles détermineront non seulement la composition du gouvernement, mais également l’équilibre politique de la prochaine majorité.
DE LA DIRECTION D’UN PARTI À LA DIRECTION DE L’ENSEMBLE DU GOUVERNEMENT.
Une autre question mérite d’être posée.
Fatima Ezzahra El Mansouri était, depuis 2024, coordinatrice de la direction collégiale du PAM. Elle a donc exercé une responsabilité centrale dans la conduite de son parti. Elle devient désormais cheffe du gouvernement de l’ensemble du pays.
Cette nouvelle fonction implique nécessairement une autre posture.
Une fois nommée, la cheffe du gouvernement n’est plus seulement la responsable politique d’une formation arrivée en tête du scrutin. Elle devient la responsable de la coordination de l’action gouvernementale dans son ensemble, avec des ministres provenant éventuellement de plusieurs formations politiques.
C’est là que se trouve l’un des premiers enjeux de la nouvelle expérience gouvernementale : Mme El Mansouri devra se situer à la même distance politique de tous les membres de son équipe, y compris ceux qui seront issus de son propre parti.
Autrement dit, le passage de la direction partisane à la responsabilité gouvernementale suppose un changement de registre : de la logique de parti à celle de l’État.
LE PREMIER DÉFI : CONSTRUIRE UNE COALITION QUI NE SOIT PAS SEULEMENT ARITHMÉTIQUE.
Les négociations qui vont commencer ne devraient donc pas se réduire à une simple répartition des portefeuilles ministériels.
Une coalition gouvernementale durable ne peut reposer uniquement sur l’addition des sièges nécessaires à l’obtention d’une majorité parlementaire. Elle doit également reposer sur une vision commune, des priorités clairement établies et un minimum de cohérence dans l’action publique.
La première véritable tâche du nouveau gouvernement devrait ainsi être l’élaboration d’un programme gouvernemental suffisamment précis pour permettre aux citoyens de savoir ce que la nouvelle majorité entend accomplir durant les cinq années de la législature.
Les Marocains ne se sont pas seulement prononcés pour des formations politiques. Ils attendent désormais des réponses concrètes à leurs préoccupations quotidiennes.
L’emploi, particulièrement celui des jeunes, l’éducation, la santé, le pouvoir d’achat, la protection sociale, l’eau, l’habitat, la réduction des disparités territoriales, le développement rural, l’investissement et l’amélioration des services publics figureront nécessairement parmi les grands dossiers du prochain Exécutif.
À ces priorités s’ajouteront les grands rendez-vous internationaux et nationaux auxquels le Maroc doit se préparer, notamment les échéances liées à l’organisation de la Coupe du monde 2030.
LE PARADOXE D’UNE VICTOIRE DANS UN CONTEXTE DE CONFIANCE FRAGILE.
Le nouveau gouvernement commencera pourtant son mandat dans un contexte électoral qui appelle à la lucidité.
Le PAM est arrivé en tête avec 97 sièges, mais la participation nationale au scrutin du 23 septembre s’est établie à 38,08 %, contre 50,86 % en 2021.
Ce chiffre ne saurait être interprété comme une explication unique de la relation des citoyens à la politique. Il constitue néanmoins un indicateur important à prendre en considération.
La prochaine majorité devra donc gouverner non seulement avec une majorité parlementaire à construire, mais aussi avec une exigence plus large : celle de reconstruire la confiance entre les institutions politiques et une partie de la société.
La réussite du prochain gouvernement ne se mesurera pas uniquement au nombre de lois adoptées ou aux équilibres internes de la coalition. Elle se mesurera également à sa capacité à donner aux citoyens le sentiment que la politique peut encore produire des réponses concrètes.
Une cheffe de gouvernement face à une nouvelle question : quelle place pour les femmes ?
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri donne naturellement une dimension particulière à la question de la représentation des femmes.
La Chambre des représentants issue du scrutin du 23 septembre compte 107 femmes, soit 27,1 % de ses membres. Parmi elles, 90 ont été élues sur les listes régionales réservées aux femmes et 17 ont remporté directement un siège dans les circonscriptions locales.
Ce dernier chiffre mérite une attention particulière : en 2021, seules six femmes avaient remporté un siège dans les circonscriptions locales. Elles sont désormais 17.
La progression est donc réelle, même si elle reste éloignée de la parité.
Dans ce contexte, la composition du prochain gouvernement constituera un indicateur particulièrement observé. Le Haut-Commissariat au Plan indique que les femmes représentaient 29,1 % des ministres en 2021 ; les données disponibles pour 2023 faisaient apparaître une proportion de 22,6 %.
La question est dès lors légitime : la première femme à diriger le gouvernement marocain fera-t-elle de la progression de la présence féminine dans l’Exécutif un objectif politique clairement assumé ?
Il ne s’agit pas seulement de compter les ministres femmes. Il s’agit aussi de leur confier des responsabilités correspondant à leurs compétences, leur expérience et leur capacité à conduire des départements stratégiques.
La présence d’une femme à la tête du gouvernement pourrait ainsi constituer l’occasion d’un nouveau débat sur la participation effective des femmes à la décision publique.
UNE RESPONSABILITÉ QUI DEPASSE LE SYMBOLE.
Il serait toutefois réducteur de considérer la nomination de Mme El Mansouri uniquement sous l’angle de la représentation féminine.
Elle devra être jugée, politiquement, sur la capacité du gouvernement qu’elle formera à répondre aux défis du pays.
La symbolique historique est forte. Mais elle ne dispense pas de l’exigence de résultats.
Le nouveau gouvernement devra notamment trouver le juste équilibre entre continuité et renouvellement, entre expérience et nouvelles compétences, entre impératifs économiques et exigences sociales, entre développement national et réduction des inégalités territoriales.
Il devra également répondre à une jeunesse qui demande davantage de perspectives, d’emplois, de qualité dans les services publics et de participation à la vie politique.
UN GOUVERNEMENT À CONSTRUIRE, UNE MÉTHODE À INVENTER.
La composition de la prochaine majorité sera donc observée avec attention.
Quels partis la rejoindront ? Sur quelle base programmatique ? Quelle sera la répartition des responsabilités ? Quelle place sera accordée aux nouvelles générations ? Quelle représentation sera réservée aux femmes ? Quels engagements précis figureront dans le programme gouvernemental ?
Mais une autre question sera peut-être encore plus importante : quelle méthode de gouvernement sera adoptée ?
La cheffe du gouvernement devra coordonner des sensibilités politiques différentes, arbitrer entre des priorités parfois contradictoires et faire vivre une solidarité gouvernementale qui ne soit pas seulement proclamée, mais effectivement pratiquée.
Elle devra également conserver une capacité de dialogue avec l’opposition et avec les différentes composantes de la société.
C’est à cette condition que la coalition pourra devenir davantage qu’une simple addition de partis.
UNE NOUVELLE PAGE, MAIS PAS UNE PAGE BLANCHE.
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri constitue incontestablement une première historique.
Mais l’histoire ne retiendra pas seulement qu’une femme a accédé pour la première fois à la direction du gouvernement marocain.
Elle retiendra surtout ce que cette première aura produit.
Le véritable enjeu commence donc aujourd’hui.
Après les urnes vient la gouvernance. Après la compétition électorale vient la responsabilité. Après les négociations de coalition viendra l’épreuve des résultats.
Le Maroc entre ainsi dans une nouvelle séquence politique avec une cheffe de gouvernement, une Chambre des représentants renouvelée et une majorité encore à construire.
À Mme Fatima Ezzahra El Mansouri et à l’équipe gouvernementale qu’elle formera revient désormais une lourde responsabilité : transformer l’espoir suscité par cette première historique en une politique publique capable de répondre aux attentes concrètes des Marocaines et des Marocains.
Bon vent au nouveau gouvernement.
Et surtout, que le vent de la nouveauté ne soit pas seulement celui des personnes, mais également celui des méthodes, des pratiques et des résultats.



