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La fracture du Parti de l’Istiqlal : manœuvre tactique ou crise d’identité ? Lecture des arrière-plans de la division autour du gouvernement du PAM.

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Moins d’une semaine après l’annonce des résultats définitifs des élections législatives du 23 septembre 2026, le Parti de l’Istiqlal s’est retrouvé à un carrefour qu’il n’avait pas connu depuis des années. D’un côté, la logique des chiffres le pousse à rester au sein de la majorité gouvernementale désormais dirigée par le Parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM) ; de l’autre, des voix s’élèvent en son sein pour appeler à passer dans l’opposition, allant jusqu’à réclamer la tenue d’un Conseil national extraordinaire afin de trancher la décision, au lieu de la déléguer à la direction. Cette fracture n’est-elle qu’une manœuvre tactique visant à relever le plafond des exigences ministérielles, ou reflète-t-elle une crise plus profonde de l’identité du parti et de sa place dans le paysage politique marocain ?

Premièrement : le cadre général — des élections qui redessinent la carte partisane

Les résultats des élections législatives annoncés par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, ont produit une nouvelle carte parlementaire au sein d’une Chambre des représentants composée de 395 sièges. Le PAM est arrivé en tête avec 97 sièges, devançant le Rassemblement National des Indépendants (RNI), qui a reculé à 66 sièges après en avoir obtenu 102 lors des législatives de 2021, puis le Parti de l’Istiqlal, qui est passé de 81 à 65 sièges, tandis que le Parti de la Justice et du Développement (PJD) a réalisé un retour remarqué avec 54 sièges, contre seulement 13 lors du mandat précédent.

Le chercheur en droit constitutionnel et sciences politiques Abdeljalil Bouhachlaf a décrit ces résultats comme « un vaste réaménagement des rapports de force », dépassant la simple avance du PAM pour aller vers « une nouvelle ingénierie de la puissance partisane ». Mais l’indicateur le plus préoccupant reste le taux de participation, qui s’est établi à environ 38,08 %, en recul par rapport à 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016, ce qui place les partis devant une question profonde sur leur capacité à mobiliser les citoyens.

Dans ce contexte, le scénario le plus probable, selon le professeur de sciences politiques Rachid Lazrak, demeure la reconduction de la coalition tripartite précédente entre le PAM, le RNI et l’Istiqlal, avec une majorité confortable de 228 sièges, malgré le risque de « reproduire la majorité précédente en changeant seulement la place de la direction ».

Deuxièmement : la fracture du Parti de l’Istiqlal — entre demande d’opposition et attente royale.

À peine le ministre de l’Intérieur avait-il annoncé les résultats définitifs que des voix se sont élevées au sein du Parti de l’Istiqlal pour réclamer la tenue d’un Conseil national extraordinaire avant de trancher la question de la participation ou non du parti au prochain gouvernement. Cette demande a été portée par le dirigeant Rachid Afilal, membre du Conseil national, qui a écrit sur sa page officielle que cet appel était devenu « une nécessité afin d’évaluer les résultats de ces échéances, d’examiner les dysfonctionnements et les irrégularités qui les ont entachées, ainsi que de discuter de ce qui nous unit et de ce qui nous sépare du Parti de l’Authenticité et de la Modernité ».

 

 

Les propos d’Afilal comportent une tonalité interrogative acérée sur l’identité du parti et ses choix : « Voulons-nous nous ranger aux côtés des attentes du peuple et de ses aspirations, ou aux côtés de celui qui dirigera le gouvernement, alors que ne nous lient à lui ni les mêmes idées ni le même parcours politique ? » Il insiste sur le fait qu’une décision de cette ampleur « doit relever de la compétence du Conseil national et être prise par un vote explicite de ses membres, et non par la délégation de cette compétence à la direction du parti ».

En face, la direction actuelle, présidée par Nizar Baraka, dément toute précipitation vers les portefeuilles ministériels. Des sources privées citent un dirigeant de premier plan affirmant que « la bataille des portefeuilles ministériels » n’a pas encore commencé, soulignant que le parti attend « la nomination par le Roi du chef du gouvernement chargé de sa formation » avant toute démarche. La même source considère que ce qui circule au sujet de la ruée vers les postes « reste des propos sans fondement ».

Mais d’autres sources révèlent que Nizar Baraka lui-même aurait confié à ses proches au sein du Comité exécutif qu’il préférait « aller dans l’opposition pour bâtir un parti capable d’occuper la première place » lors des prochaines élections, tout en confirmant que la décision finale reste entre les mains des instances délibérantes. Une session extraordinaire du Conseil national s’est tenue par visioconférence, avec pour seul point à l’ordre du jour l’évaluation des résultats électoraux et les perspectives des alliances politiques futures.

Troisièmement : lecture des arrière-plans — manœuvre tactique ou crise réelle ?

Cette division soulève une question essentielle : sommes-nous face à une manœuvre tactique par excellence, visant à arracher les meilleures conditions au PAM, ou la question dépasse -t- elle cela pour révéler une fracture réelle dans la structure du parti et ses références ?

Les données qui soutiennent l’hypothèse de la manœuvre tactique sont claires et fortes. Des sources informées ont révélé que le Parti de l’Istiqlal s’apprête à entrer dans les consultations pour la formation du gouvernement « avec un plafond de négociation élevé », en s’accrochant à la demande d’un partage à parts égales des portefeuilles ministériels avec le PAM. Cette exigence ambitieuse ne peut être formulée publiquement sans un levier de pression, et la menace de l’opposition est la carte la plus forte disponible. Certaines sources ont également lié la pétition interne aux manœuvres du « courant des Libéraux », c’est-à-dire l’aile proche du RNI au sein de l’Istiqlal, ce qui soulève des questions sur les arrière-pensées de certaines voix réclamant l’opposition.

Mais en face, il existe des données qui ne peuvent être réduites à la seule dimension tactique :

● Le recul électoral est réel et douloureux : la perte de 16 sièges dans le capital du parti crée un état d’inquiétude et de reddition de comptes interne, d’autant que le parti ambitionnait de dépasser le RNI et de ravir la place de deuxième parti.

● Le conflit sur les prérogatives décisionnelles est réel lui aussi : la demande d’Afilal de convoquer le Conseil national n’est pas une simple manœuvre, mais reflète une lutte sur la répartition du pouvoir au sein du parti entre la direction exécutive et les instances délibérantes. Cette demande peut aussi exprimer des contentieux plus anciens, notamment parce qu’Afilal s’était porté candidat face à Baraka au poste de secrétaire général lors du Congrès national de 2024.

● La crainte des conséquences de la participation est stratégique et non conjoncturelle : certains dirigeants avertissent que la participation à un gouvernement dirigé par le PAM, sans une présence forte dans les portefeuilles de premier plan, pourrait se répercuter négativement sur les performances du parti lors des prochaines échéances communales ; certains sont même allés jusqu’à qualifier les résultats de « catastrophiques ».

Quatrièmement : les développements politiques et leur interaction avec la crise de l’Istiqlal

On ne peut lire la crise du Parti de l’Istiqlal indépendamment des développements plus larges du paysage politique marocain après le 23 septembre. Le PJD, qui a porté son score à 54 sièges, a officiellement tranché en se positionnant dans l’opposition, refusant de participer à un gouvernement dirigé par le PAM. Cette décision rebat les cartes du prochain gouvernement, car elle constitue une opposition plus pesante qu’elle ne l’était lors du mandat précédent.

Dans ce contexte, le Parti de l’Istiqlal semble contraint de choisir entre trois scénarios principaux : rester dans la coalition tripartite avec le PAM et le RNI, avec une majorité de 228 sièges ; rejoindre une coalition avec le PAM, le PJD, l’Union Socialiste des Forces Populaires et le Parti du Progrès et du Socialisme ; ou passer dans l’opposition aux côtés du PJD et de la gauche.

Des analystes estiment que la reconduction de la coalition tripartite précédente reste le scénario le plus probable en pratique, mais qu’elle « comporte le risque de reproduire la majorité précédente en changeant seulement la place de la direction, d’autant que le maintien du RNI au gouvernement, malgré son recul électoral, pourrait affaiblir le niveau de responsabilité politique ».

Conclusion : une crise d’identité plus qu’une crise de sièges.

Ce qui se passe au sein du Parti de l’Istiqlal n’est pas une simple bataille pour des portefeuilles ministériels, ni une froide manœuvre tactique. Cela reflète une crise plus profonde liée à l’identité du parti et à sa place dans le paysage politique marocain. Un parti historique, porteur d’un héritage militant de plus de huit décennies, se retrouve contraint de s’asseoir à la table d’un gouvernement dirigé par un parti de création récente, alors que des voix internes lui demandent de revenir à sa position « naturelle » dans l’opposition.

Le plus probable est que la direction actuelle tentera d’utiliser cette division comme une carte de négociation pour arracher le maximum de gains, mais elle fait en même temps face à un risque réel : si elle ne parvient pas à bien gérer cette fracture, elle pourrait se retrouver devant une division horizontale menaçant son unité interne lors des échéances de 2030, alors que la tâche sera plus difficile avec la montée du PJD et le redressement de la gauche. La décision n’est pas facile, mais ce qui est certain, c’est que le Parti de l’Istiqlal vit un moment charnière qui déterminera ses traits pour toute une décennie.

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