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Le Maroc a un horizon, l’Algérie a un voisin. Anatomie d’un régime qui ne sait plus exister que contre le Maroc

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Carl Schmitt tenait que le politique commence là où l’on distingue l’ami de l’ennemi. Umberto Eco, décrivant ce qu’il nommait l’« Ur-fascisme », le fascisme primitif et éternel, ajoutait qu’un tel pouvoir ne survit qu’en se croyant assiégé : il lui faut un complot, un ennemi au-dehors qui menace, un ennemi au-dedans qui trahit. Hannah Arendt, enfin, avait isolé la figure de l’« ennemi objectif », celui qu’on ne désigne pas pour ce qu’il fait, mais pour la fonction que le pouvoir lui assigne. René Girard a donné à ce mécanisme sa racine anthropologique : une communauté en crise se ressoude en expulsant sur un tiers la violence qui la ronge. Le bouc émissaire ne guérit rien ; il ajourne le règlement des comptes.

Il n’est pas besoin de défilés en chemises noires pour reconnaître cette mécanique. Il suffit d’observer un régime qui ne sait plus se définir que contre quelque chose. Le pouvoir algérien en offre aujourd’hui un cas d’école.

Une légitimité épuisée

Ce régime a vécu soixante ans sur deux rentes : la rente mémorielle de la guerre de libération et la rente des hydrocarbures. La première s’est usée à mesure que disparaissaient ceux qui l’avaient gagnée ; le Hirak de 2019 en a signé l’épuisement, lorsqu’une jeunesse qui n’avait connu ni la guerre ni ses héros a demandé, vendredi après vendredi, que l’armée rende le pouvoir aux civils. La seconde rente reste abondante tant que les cours la soutiennent, mais elle achète le silence plus qu’elle ne produit l’adhésion.
Un pouvoir privé de récit a besoin d’un ennemi. Celui-ci ne sert pas seulement à mobiliser : il dispense de rendre des comptes. Chaque pénurie, chaque incendie, chaque exode de jeunes diplômés trouve son explication hors de la responsabilité de ceux qui gouvernent.

Du voisin à l’ennemi

Il faut ici faire un aveu, parce qu’il dit l’essentiel. Pendant des décennies, le Marocain ordinaire n’a rien eu contre l’Algérien. Frontière fermée, contentieux saharien, guerres de communiqués : tout cela restait l’affaire des chancelleries. Dans les familles d’Oujda, de Fès ou de Casablanca, on parlait des « khawa » d’en face avec une tendresse lasse, celle qu’on réserve aux cousins brouillés dont on attend le retour. Interrogez aujourd’hui intellectuels, observateurs ou simples citoyens : beaucoup vous diront que quelque chose s’est rompu. Et presque tous situent la rupture au même moment : l’avènement, fin 2019, du tandem Tebboune-Chengriha.

Longtemps, la France a occupé le rôle d’adversaire fondateur. Elle le conserve à l’occasion, mais c’est un ennemi encombrant : les élites y placent leurs avoirs, y soignent leurs proches, y scolarisent leurs enfants. On ne hait jamais tout à fait ce dont on dépend. Le Maroc présente l’avantage d’être voisin, frère par la langue, la foi et l’histoire, donc idéalement situé pour ce que Freud appelait le narcissisme des petites différences : c’est envers le plus proche que l’on cultive l’aversion la plus vive, parce qu’il renvoie une image trop ressemblante de ce qu’on aurait pu devenir.

Les jalons de cette fixation sont connus. Rupture unilatérale des relations diplomatiques en août 2021, fermeture de l’espace aérien aux appareils marocains le mois suivant, non-reconduction du gazoduc Maghreb – Europe, budgets militaires portés à des niveaux sans précédent. Et, au centre du dispositif, l’entretien à Tindouf d’un mouvement séparatiste dont Alger finance l’existence, arme la diplomatie et fixe l’agenda, tout en prétendant n’être qu’un « observateur ». La rhétorique suit : le mot « Makhzen », devenu dans la presse officielle un signifiant vide, désigne tour à tour un État, une conspiration, une puissance occulte. On retrouve là l’un des traits relevés par Eco : l’ennemi est à la fois trop faible et trop fort. Le Maroc y est décrit comme un vassal sans consistance et, dans le même souffle, comme l’architecte de tous les malheurs algériens.

Radicaliser les modérés

Toute propagande vise à convaincre ses partisans. Celle d’Alger poursuit un but plus pervers : radicaliser ceux qui ne l’étaient pas, des deux côtés de la frontière. Orwell avait imaginé les « Deux Minutes de la Haine », ce rituel quotidien où l’on apprend à la foule à vouer à l’ennemi une fureur sans objet précis. Les plateaux algériens en ont fait un programme permanent. À l’intérieur, le Maroc devient la cause de chaque incendie, de chaque pénurie, de chaque défaite sportive. À l’extérieur, un mépris si constant est déversé sur les Marocains qu’il finit par produire son écho. Le calcul est d’une froide efficacité : si les peuples se haïssent, aucun dirigeant futur ne pourra rouvrir la frontière sans passer pour un traître.
Tariq ibn Ziyad, dit la légende, brûla ses navires pour interdire à ses hommes toute retraite. Le pouvoir algérien a retourné le geste : il brûle les barques du retour, non pour conquérir, mais pour que personne, après lui, ne puisse réparer. Chaque insulte diffusée à une heure de grande écoute est une passerelle incendiée d’avance.

Voilà sa victoire la plus redoutable, et la seule que nous puissions lui refuser. Céder à la haine qu’il fabrique, ce serait signer son œuvre.

Le miroir kabyle

L’ennemi intérieur complète le tableau. En 2021, le MAK a été classé organisation terroriste ; quelques mois plus tard, les incendies de Kabylie lui étaient imputés, et par ricochet au Maroc, présenté comme son parrain. La boucle était bouclée : l’ennemi du dedans devenait l’agent de l’ennemi du dehors. C’est exactement la figure décrite par Arendt : la culpabilité ne procède plus des actes, mais de l’appartenance à une catégorie désignée d’avance.

La contradiction est ici un aveu. Le même pouvoir qui érige l’autodétermination en principe sacré pour le Sahara la criminalise en Kabylie. Alger invoquera la doctrine onusienne de la décolonisation d’un côté, la sécurité nationale de l’autre. Mais un principe s’applique partout ou ne vaut rien ; seule une arme se retourne selon la cible.

L’indignation sélective

La même plasticité morale gouverne la question israélienne. La normalisation marocaine de 2020 a été dénoncée à Alger comme une trahison sans nom. Or le régime entretient des relations cordiales avec Le Caire, Amman ou Ankara, qui ont tous des liens avec Israël, sans que ses éditorialistes y trouvent matière à scandale. Ce qu’il tolère des autres avec prudence, il le reproche au Maroc avec fureur. Ce qui est condamné n’est donc pas un acte, mais le fait que ce soit le Maroc qui l’accomplisse. C’est la définition même de l’ennemi objectif : sa faute précède ses actes.

Un pays sans autre horizon

Il existe des régimes autoritaires qui ont un projet : industrialiser, conquérir des marchés, bâtir une puissance. Le pouvoir algérien actuel n’en a qu’un. Sa diplomatie se mesure aux coups portés contre Rabat, son budget militaire à la seule menace qu’il se désigne, sa mémoire à un récit où le Maroc a pris la place du colonisateur, son avenir à la perspective de voir le voisin s’effondrer. Passé, présent et devenir se sont contractés en une seule obsession. Schmitt voyait dans la désignation de l’ennemi l’acte fondateur du politique ; il n’imaginait pas un État qui s’y réduirait tout entier.

Cette logique ne tolère pas la coexistence. Dans l’imaginaire qu’elle façonne, il n’y a pas de place pour deux puissances au Maghreb : il y a El Mouradia, et il y a ceux qui doivent s’y soumettre ou disparaître. Une génération a été nourrie à la formule présidentielle de l’Algérie « قوة ضاربة », force de frappe, répétée jusqu’à devenir article de foi. Une nation qu’on persuade d’être une force de frappe finit par chercher sur qui frapper. Et quand le réel refuse de confirmer le slogan, quand les capitales se rallient l’une après l’autre au plan d’autonomie marocain, il ne reste qu’à redoubler de fureur.

Le Maghreb selon El Mouradia

La Tunisie a éprouvé ce que signifie cette vision hégémonique. Un pays qui fut le laboratoire démocratique du monde arabe s’est retrouvé, au fil des prêts, des livraisons d’énergie et des pressions sécuritaires, placé sous une tutelle qui ne dit pas son nom. En août 2022, Carthage accueillait le chef du « polisario » avec les honneurs d’un chef d’État, rompant avec une neutralité tunisienne vieille de plusieurs décennies. En avril 2024, Alger réunissait à Tunis un sommet maghrébin à trois, sans le Maroc ni la Mauritanie, comme on redessine une carte en effaçant ce qui dérange. Il n’y a pas eu d’annexion formelle ; il y a eu mieux, du point de vue d’Alger : une souveraineté vidée de l’intérieur, qui garde son drapeau et perd sa voix.

Tel est le Maghreb que propose ce régime : non une union de peuples, mais un glacis autour d’un palais.

Le temple de Samson

Le plus troublant est que ce pouvoir sait. Il a vu Washington reconnaître la souveraineté marocaine en 2020, Madrid se rallier au plan d’autonomie en 2022, Paris en 2024, et le Conseil de sécurité consacrer ce plan, en octobre 2025, comme base de la négociation. Le vent diplomatique a tourné, et chacun le mesure à Alger.

Mais reculer supposerait de renoncer à ce qui le constitue. Un régime qui s’est défini par son ennemi ne peut l’abandonner sans se dissoudre ; admettre l’échec reviendrait à expliquer pourquoi tant de milliards ont été engloutis dans une cause sans issue, et au profit de qui. Les théoriciens des organisations nomment ce mécanisme l’escalade de l’engagement : plus on a investi dans une erreur, plus il devient coûteux de la reconnaître, et plus on s’y enfonce. La politique en connaît une version plus sombre. Tant que la rente coule, le régime peut acheter des armes, des votes et des silences. Il ne cherche plus à gagner ; il cherche à ce que sa défaite coûte le plus cher possible à tous, comme Samson ébranlant les colonnes pour que le temple s’effondre sur les Philistins et sur lui-même. Sa course ne s’arrêtera pas par lucidité, mais par épuisement des moyens.

Le prix, c’est d’abord le peuple algérien qui le paie : une jeunesse qui prend la mer, une économie jamais diversifiée en six décennies, une Union du Maghreb arabe réduite à un sigle, une frontière d’Oujda fermée depuis 1994 qui sépare des familles par quelques kilomètres qu’il faut contourner par des milliers. Un peuple a été hypothéqué pour l’ego d’une caste. L’histoire jugera sévèrement ceux qui ont fait ce choix ; elle jugera plus sévèrement encore ceux qui, de ce côté-ci de la frontière, les auront imités.

Ne pas leur donner raison

Car la réponse marocaine ne peut pas être le miroir de ce qu’elle combat. Girard l’a montré : la violence mimétique gagne dès que l’on imite celui qui la porte. Le Maroc n’a pas besoin d’ennemi pour exister, et c’est précisément ce qui le distingue. La fermeté diplomatique, la consolidation de ses provinces du Sud, l’appui de ses partenaires suffisent à désarmer l’offensive. La main tendue, notamment la proposition royale d’un mécanisme de dialogue sans conditions, est restée dans le vide ; elle doit le rester. La haine, elle, ne servirait qu’à accomplir le dessein de ceux qui l’ont semée.

Le jour viendra où ce régime tombera de lui-même, épuisé par ce qu’il a cru être sa force. Ce jour-là, le peuple algérien cherchera des passerelles. Notre devoir est qu’il en reste au moins une debout.

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