ACTUALITÉLégislatives 2026. Tous au vote!

La majorité absente

Première lecture des législatives du 23 septembre 2026

Par : Hedi KENDIRE 

On retiendra d’abord un chiffre : 97 sièges pour le Parti authenticité et modernité. Un autre chiffre pèsera davantage sur la législature qui s’ouvre : 38,08 %. Près de six millions de Marocains ont voté, sur 15,8 millions d’inscrits. Or l’inscription sur les listes n’est pas automatique. Rapporté à la population en âge de voter, le scrutin n’a donc mobilisé qu’un peu moins d’un quart des citoyens. C’est la participation la plus faible depuis 2007. On objectera, à juste titre, que le taux de 2021 (50,35 %) était gonflé par le couplage avec les communales et les régionales. Mais même comparée à 2016 (42,29 %), la baisse demeure. Elle ne relève pas de l’accident de calendrier. C’est une tendance de rejet qui s’installe.

Légalité intacte, légitimité entamée

Il faut d’emblée écarter un contresens. L’abstention n’est pas un vote. Elle ne produit ni sièges ni mandat. L’article 60 de la Constitution est clair : les parlementaires tiennent leur mandat de la Nation, et non des seuls électeurs qui se sont déplacés. Les 395 députés siègeront de plein droit, et le gouvernement qui naîtra de cette Chambre sera parfaitement légal.

Mais la régularité ne dit pas tout. Pierre Rosanvallon distingue la légitimité d’établissement, que confère l’élection, de la légitimité d’exercice, qui se gagne ou se perd dans l’action. Le 23 septembre a délivré la première, mais il a presque entièrement renvoyé la seconde à plus tard. Albert Hirschman offre une autre clé de lecture. Face à une organisation qui déçoit, on peut protester (voice) ou se retirer (exit). Quand la protestation paraît sans effet, le retrait devient la conduite rationnelle. L’abstention marocaine ressemble moins à de l’indifférence qu’à ce retrait raisonné.

Sa géographie le confirme. Dans les provinces du Sud, la participation atteint 77 % à Laâyoune-Sakia El Hamra et 61 % à Dakhla. Là-bas, voter engage la souveraineté, et chacun le sait. Dans la région de Casablanca -Settat, elle tombe à 34,6 %. Les enquêtes d’avant- scrutin désignaient déjà les classes moyennes urbaines comme les moins disposées à voter. La donnée générationnelle est plus préoccupante encore. Les 18-24 ans ne représentent plus que 4 % des inscrits, contre 8 à 9 % lors des trois scrutins précédents. La jeunesse qui s’était exprimée dans la rue sous la bannière GenZ 212, celle dont la crise de Sebta a révélé le désarroi à la fin juillet, ne s’est pas même inscrite. Pour une part de ceux qui ont le plus d’avenir devant eux, le Parlement a cessé d’être un lieu où cet avenir se décide.

Une alternance à l’intérieur de la majorité

Faut-il pour autant conclure au « blanc bonnet et bonnet blanc » ? En partie seulement. Les trois partis de la coalition sortante totalisent 228 sièges, bien au-delà des 198 de la majorité absolue. Sur les quinze membres du gouvernement candidats, quatorze sont réélus. La hiérarchie change, pas le périmètre. Le paradoxe de la campagne l’annonçait : les attaques les plus vives contre le chef du gouvernement sortant sont venues de ses propres partenaires. La majorité a fait campagne contre son bilan, tout en présentant les ministres qui l’avaient porté.

Deux signaux, pourtant, interdisent de réduire le scrutin à une simple valse des places. Le premier est le retour du PJD. Effondré à 13 sièges en 2021, il en obtient 54 après une campagne centrée sur la corruption. Une partie de l’électorat a donc cherché, et trouvé, un vote de sanction disponible. Le second tient au sort de quelques figures installées. Mohand Laenser, 81 ans, est battu à Boulemane. Le ministre délégué Karim Zidane termine quatrième à Youssoufia. Le360 y voit l’émergence d’un électorat plus exigeant. Le constat est juste, à condition d’ajouter que cet électorat exigeant est minoritaire. Deux formes de sanction ont coexisté le 23 septembre : celle qui s’exprime dans l’urne, et celle, trois fois plus massive, qui s’exprime en restant chez soi.

Des programmes chiffrés, un horizon déjà fixé

On a reproché, à juste titre, aux partis de ne pas avoir de programmes. Un ou deux partis ont présenté quelques engagements plus ou moins chiffrés. Une pâle réplique d’anciennes promesses non tenues.
Ce qui interroge davantage, c’est l’architecture de ces programmes plutôt que son absence. Prenons le PAM, Près de 300 des 350 milliards doivent provenir des recettes supplémentaires d’une croissance elle-même promise. Et 360 000 des emplois annoncés sont adossés au Mondial 2030 et aux activités qui l’accompagnent.

Autrement dit, le programme ne trace pas un cap : il se greffe sur un cap existant. La Coupe du monde, l’autonomie du Sahara, la généralisation de la protection sociale, le dessalement, les ports de Nador et de Dakhla sont autant de chantiers conçus et impulsés au sommet de l’État, hors du jeu partisan. La Constitution de 2011 réserve d’ailleurs les orientations stratégiques de la politique de l’État au Conseil des ministres, que préside le Roi. Les partis l’ont intériorisé, et leurs programmes s’écrivent désormais comme des déclinaisons opérationnelles.

Cette division du travail a ses vertus : continuité des grands projets, stabilité des engagements internationaux, visibilité pour les investisseurs. Elle a aussi un coût, qui n’est pas économique mais politique. Si la direction est fixée en amont, le vote ne désigne plus qu’un gestionnaire. Une part de l’abstention lit sans doute très lucidement cette situation. Elle ne refuse pas les chantiers. Elle doute que son bulletin puisse en infléchir le cours.

Le choix du Roi

L’article 47 dispose que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, et non nécessairement parmi ses dirigeants. Deux profils se dégagent. Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice du PAM, maire de Marrakech, a conservé ses sièges dans sa ville. Elle incarne une légitimité partisane et élective, et deviendrait la première femme à diriger un gouvernement au Maroc. Fouzi Lekjaa, ministre du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football, a été la figure de proue de la campagne sans se porter candidat. Il incarne l’exécution budgétaire et l’horizon 2030.

Le choix dira quelle lecture l’emporte : un gouvernement de reconquête politique, ou un gouvernement de mission. Aucun des deux, à lui seul, ne répond à la défection du 23 septembre. On assistera fort probablement à une  » Daqqa berkania ou Reggada marrakchia ». 

La coalition, elle, reste à construire. Il manque au PAM 101 sièges, et Abdelilah Benkirane a déjà fermé la porte à toute participation du PJD. Si l’attelage sortant est reconduit, hiérarchie inversée, l’opinion y verra la confirmation de ses soupçons. Pour dissiper l’impression de reconduction, il faudra alors que la méthode change, faute de changement dans la composition.

Quel Maroc en 2031 ?

La législature qui s’ouvre s’achèvera en 2031, quelques mois après le Mondial. Ce calendrier fait de la Coupe du monde le juge du mandat, mais le vrai bilan se mesurera ailleurs : dans la capacité à faire revenir ceux qui sont partis. Quatre chantiers relèvent directement de la future majorité.

Le premier est l’inscription automatique sur les listes électorales, à partir de la carte nationale d’identité électronique. Tant qu’elle n’existe pas, le taux officiel masque l’étendue réelle du retrait. Rendre l’abstention mesurable est la condition pour la traiter.

Le deuxième est un contrat de résultats public. Il consisterait à publier chaque année, sous le contrôle du Haut-Commissariat au Plan, l’état d’avancement des engagements. Il faudrait notamment distinguer les emplois réellement créés par l’action publique de ceux que la croissance aurait produits de toute façon. C’est ainsi que se construit une légitimité d’exercice.

Le troisième est la convergence territoriale. Le Mondial ne doit pas creuser l’écart entre les villes- stades et le reste du pays, ce « Maroc à deux vitesses » que la crise de Sebta a rendu visible.

Le quatrième est l’ouverture des partis à la génération qui les ignore. Il ne suffit pas de lui adresser des promesses : il faut lui confier des places éligibles et des responsabilités.

Et peut-être un dernier point crucial, tant que l’on ne institutionnalise pas l’obligation du résultat et de rendre des comptes de chaque dirham dépensé, la suspicion envenimera toutes les bonnes volontés.

Le 23 septembre n’a pas désigné de vaincu évident. Il a désigné un créancier : la majorité absente. Le prochain gouvernement gouvernera en droit au nom de tous. Il disposera de cinq ans pour mériter, en fait, les voix qu’il n’a pas reçues.

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