
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
Au cœur du Maroc oriental, à Guercif, le franchissement de l’oued Moulouya a constitué un enjeu stratégique majeur au début du XXe siècle. Le fameux pont métallique de Guercif s’inscrit dans la période de « pénétration » du protectorat français vers l’est marocain, au tout début des années 1910. Il incarne à lui seul le passage d’une logistique militaire à voie étroite à un axe moderne de communication entre l’Algérie, colonisée depuis 1830, et le Maroc, placé sous protectorat français à partir de 1912.
I. Genèse : un pont pour la pénétration militaire française (1912-1915).
Après l’instauration du protectorat français en 1912, la priorité stratégique est de relier l’Algérie aux nouvelles possessions françaises du Maroc oriental. Le général Lyautey, premier résident général, impulse la construction d’un réseau ferré militaire à voie étroite de 0,60 m, de type Decauville, destiné à transporter troupes, matériel et ravitaillement vers l’est marocain. La ligne progresse rapidement depuis la frontière algérienne.
Dès 1913-1914, la voie ferrée atteint Guercif, sur la Moulouya. Un article du Génie civil de février 1914 note que le rail arrivait déjà à Guercif, sur la rivière Moulouya, à 160 km de la frontière algérienne, et qu’il approchait alors de Taza. Le franchissement de l’oued Moulouya devient dès lors indispensable. Le pont métallique est édifié par le Génie militaire à cet emplacement stratégique, au confluent de la Moulouya et de l’oued Melloulou.
La ligne Guercif–Taza est officiellement mise en service en juillet 1915, ce qui confirme que le franchissement de la Moulouya à Guercif était opérationnel à cette date. L’ouvrage permet alors de desservir l’axe vers Taza, Oujda et la frontière algérienne. Il s’inscrit dans la stratégie de « pénétration » du protectorat, durant laquelle un chemin de fer à voie étroite fut construit après 1912 et ouvert au trafic commercial en 1915.
II. Usages : des petits trains Decauville au pont mixte rail-route.
À l’origine, le pont de Guercif permettait avant tout la traversée des premiers petits trains mis en circulation entre l’Algérie et le Maroc. Ces convois Decauville, à voie étroite, assuraient le ravitaillement des postes militaires et le transport des troupes. Le pont était donc d’abord un ouvrage ferroviaire militaire, au service de la pacification et de la logistique.
Très vite, cependant, l’ouvrage est conçu ou aménagé pour un usage combiné : chemin de fer et route. Cette double fonction en fait un pont précurseur pour l’époque. Il permet le passage des trains, mais aussi celui des convois routiers, des piétons et des marchandises. Après la Première Guerre mondiale, la voie étroite est progressivement remplacée par une voie normale, et le pont continue de jouer son rôle pour le trafic ferroviaire commercial. L’axe Guercif–Taza est ouvert au trafic public en 1916, et la ligne est ensuite exploitée par la Compagnie des chemins de fer du Maroc.
Le pont devient ainsi un véritable axe de communication est-ouest et ouest-est, reliant l’est marocain au reste du territoire sous protectorat. Il contribue au développement économique de la région, en permettant l’acheminement des marchandises et des voyageurs entre l’Algérie et le Maroc. Au fil des décennies, il est renforcé, élargi et adapté à l’augmentation du trafic routier, jusqu’à devenir un pont moderne permettant à la fois aux trafics ferroviaire et routier de s’effectuer d’est en ouest et vice versa.
III. Héritage : un ouvrage charnière et sa postérité.
Le pont métallique de Guercif ne doit pas être confondu avec le pont routier construit en 1929 plus au nord, entre Zaïo et Berkane, sur la même Moulouya, qui reliait alors les zones espagnole et française. Il s’agit d’un ouvrage différent, souvent cité dans le même contexte régional, mais qui ne partage ni la même genèse ni la même fonction initiale.
L’héritage du pont de Guercif demeure pourtant bien vivant. L’emplacement historique continue de porter la route nationale n°6. L’ouvrage métallique d’origine a été remplacé par un pont moderne en béton, long de 160 mètres, dont la reconstruction a été lancée en 2024 pour un coût de plus de 47 millions de dirhams. Mais au-delà de l’infrastructure contemporaine, le pont de Guercif reste un symbole : celui du passage d’un rail militaire Decauville à un axe mixte rail-route entre l’Algérie et le Maroc.
Conclusion.
Le pont de Guercif sur l’oued Moulouya résume à lui seul l’histoire de la « pénétration » française au Maroc. Construit par le Génie militaire entre 1913 et 1915 pour les besoins de la pacification, il fut d’abord un pont ferroviaire destiné aux petits trains Decauville, avant de devenir un pont mixte rail-route, puis un axe routier majeur. Sa conception combinée et son rôle stratégique en firent un ouvrage précurseur, dont l’héritage perdure dans l’infrastructure moderne qui l’a remplacé. D’est en ouest et d’ouest en est, le pont de Guercif demeure le témoin d’une époque charnière, où le rail et la route ont contribué à dessiner les frontières et les circulations entre Algérie et Maroc.
Épilogue : mémoire et reconnaissance.
« Que d’eau a coulé sous les ponts », dit-on. Pour celui de Guercif, il est légitime d’ajouter : que de trains, que de véhicules, que de montures, que d’animaux domestiques et sauvages l’ont emprunté dans les deux sens, d’ouest en est et d’est en ouest, pour sillonner le Maroc oriental !
Non loin de lui, le mausolée de Sidi Abderrahmane qui, avec Sidi Benjaafar et Sidi Ayad, veillent — le premier sur ce pont prestigieux, et les trois ensemble sur l’oued Moulouya, sur Guercif le village et ses banlieues. Ce triplet de patrons est témoin des glorieuses années que les Grasfas, toutes générations et toutes tribus confondues, ont vues se dérouler sous les yeux de leurs aïeux… et au vu et au su des générations présentes.
À l’instar des êtres vivants — nos parents, nos voisins, nos amis entre autres —, le pont Barrabhia va disparaître à son tour, comme a disparu avant lui la fameuse tour métallique du dépôt mitoyen de la gare ONCF de Guercif.
Le problème ne réside pas dans la disparition un jour ou l’autre, mais dans le départ définitif sans n’avoir été d’aucune utilité pour autrui, comme l’a pourtant longtemps été le fameux pont de Guercif, qui était au service de toutes et tous sans rien demander ni réclamer en échange…
Paix à nos morts et gloire à celles et ceux parmi eux qui ont servi l’humanité, à Guercif ou ailleurs.