
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 constituent un moment charnière dans l’histoire politique moderne du pays. Avec le lancement de la campagne électorale, les regards se tournent vers 27 partis politiques qui rivalisent pour 395 sièges à la Chambre des représentants, avec la participation d’environ 16 millions d’électeurs inscrits. Mais ce qui distingue ce rendez-vous, ce n’est pas la compétition partisane en soi, c’est le contexte social et politique sensible dans lequel il se déroule. Les observateurs s’accordent à dire que la question centrale n’est pas de savoir qui va gagner, mais si ces élections permettront aux citoyens de se débarrasser des visages et des partis qu’ils tiennent pour directement responsables de la dégradation de leurs conditions de vie, ou si elles approfondiront la crise de confiance et de crédibilité qui frappe les institutions partisanes.
Une crise de confiance : rupture entre l’élite politique et la rue.
L’un des traits les plus marquants du paysage politique actuel, tel que le rapportent les journaux, est le recul important de la confiance des citoyens dans les partis politiques. Les chiffres indiquent ce que l’on peut décrire comme une « rupture froide » entre la rue et les institutions partisanes : 80 % des personnes interrogées expriment leur mécontentement à l’égard de la performance des partis. Cette rupture n’est pas nouvelle ; elle est le fruit d’années accumulées de promesses non tenues, ce qui a conduit le citoyen à considérer que les partis n’apparaissent qu’en période électorale avant de disparaître.
Cette crise se manifeste de manière flagrante dans l’abstention électorale croissante, notamment chez les jeunes. Parmi la tranche d’âge des 18-24 ans, les inscrits ne représentent qu’une part très faible des listes électorales. Cette abstention n’est pas une simple indifférence ; elle exprime un refus populaire des politiques publiques qui n’ont pas eu d’effet positif concret sur leur vie quotidienne.
La situation sociale et économique : une blessure profonde.
On ne peut parler des prochaines élections indépendamment de la dégradation sociale et économique, qui constitue l’arrière-plan essentiel de la campagne. Les catégories sociales modestes et moyennes souffrent du feu de la cherté des prix et d’une baisse brutale du pouvoir d’achat. Malgré les tentatives du gouvernement de soutenir le pouvoir d’achat par des mesures telles que l’aide sociale directe, plusieurs responsables, y compris au sein des partis de la majorité, estiment que cette aide a été vidée de son effet en raison de la hausse inédite des prix.
Les rapports du Haut-Commissariat au Plan confirment la persistance des inégalités sociales et territoriales, indiquant que les écarts sociaux ne cessent de s’élargir. Ces écarts, que le roi Mohammed VI a résumés dans le discours du Trône en affirmant que le Maroc « avance à deux vitesses », se traduisent par une réalité dramatique dans des secteurs vitaux comme l’éducation, la santé et l’emploi.
· Éducation : malgré des dépenses importantes, le système éducatif souffre de déséquilibres structurels persistants. Les débats évoquent l’absence d’encadrement juridique des projets de réforme et la confusion dans leur mise en œuvre, ce qui suscite des inquiétudes quant à leur pertinence.
· Santé : le secteur de la santé souffre d’une pénurie criante de ressources humaines, les hôpitaux publics manquant de plus de 32 000 médecins et 65 000 infirmiers, ce qui pousse les patients à recourir au secteur privé ou à affronter de longues files d’attente.
· Emploi : le dossier du chômage, en particulier chez les jeunes, constitue l’un des principaux défis. Malgré la baisse du taux de chômage national à 9,5 % au deuxième trimestre de 2026, ce chiffre cache de fortes disparités territoriales, avec une proportion élevée dans certaines régions et villes, notamment chez les femmes.
La campagne électorale : entre stratégies de mobilisation et absence de débat réel.
La campagne électorale a été lancée dans ce contexte tendu, où la coalition gouvernementale dirigée par Aziz Akhannouch mise sur le renouvellement de son rôle, forte de son bilan, tandis que les partis d’opposition, à leur tête le Parti de la justice et du développement, cherchent à capitaliser sur le mécontentement populaire, notamment chez les jeunes, pour revenir sur la scène. Les partis concentrent leurs campagnes sur les souks hebdomadaires et les zones rurales, tout en recourant de plus en plus aux plateformes de réseaux sociaux.
Mais, selon les analyses des journaux, la campagne manque d’un véritable débat politique sur les programmes et les alternatives. Certains universitaires estiment que le scrutin a été « dépouillé du minimum vital » d’échange d’idées et qu’il est devenu « une simple compétition entre notables ». Les promesses électorales sont qualifiées de « chimériques sur le plan financier » et manquent de clarté quant à leurs modes de financement, ce qui approfondit le doute chez l’électeur.
Les questions parlementaires : un reflet de la profondeur de la crise.
Les questions parlementaires, qui ont marqué la législature achevée, sont venues confirmer la profondeur de la crise que traverse le Maroc. Les groupes d’opposition ont adressé des critiques sévères au bilan gouvernemental, l’accusant d’ignorer les préoccupations des Marocains, de retarder l’activation des chantiers de protection sociale et d’échouer dans la réforme des secteurs de l’éducation et de la santé. Elles ont également mis en lumière « l’élargissement des inégalités sociales et territoriales, la fragilité du marché du travail et la persistance de la corruption et de la rente ». Ces critiques, dont les échos se retrouvent dans la campagne électorale, placent l’électeur devant une scène politique où il semble que les responsables de la situation actuelle soient les mêmes qui demandent le renouvellement de la confiance.
Vers quel avenir ?
À la lumière de ces données, il apparaît que les prochaines élections sont enfermées dans deux scénarios probables, aucun des deux n’étant réjouissant.
Premier scénario : l’aggravation de la crise de confiance. Si les partis, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, continuent de présenter le même discours et les mêmes visages, le résultat le plus probable sera l’approfondissement du fossé entre le citoyen et l’institution politique. Le citoyen pourra se rendre aux urnes, mais non par conviction ; il le fera par « vote punitif », comme cela s’est produit en 2021, lorsqu’un parti qui dominait la scène est passé de 125 sièges à 13 seulement. Ce type de vote ne produit pas de stabilité politique ; il produit davantage d’instabilité et de volatilité de l’humeur électorale.
Deuxième scénario : une délivrance illusoire. Les élections pourraient aboutir à un changement de visages et de partis au pouvoir, mais sans changement radical des politiques publiques. Certaines catégories considéreront cela comme une « délivrance », mais elle sera illusoire, car la performance partisane et parlementaire, comme le montrent les études, n’est pas soumise à une véritable reddition de comptes, et la responsabilité se dissout dans un système où les exécutifs échappent au contrôle parlementaire. Le citoyen continuera d’affronter les mêmes défis : cherté, chômage, santé dégradée et éducation en crise.
La délivrance des citoyens face aux situations préoccupantes ne se réalise pas seulement en changeant les partis au gouvernement. Elle se réalise en transformant les élections en un moment de véritable reddition de comptes, et en construisant une relation politique continue entre l’élu et le citoyen, qui ne se limite pas aux campagnes conjoncturelles. Elle passe aussi par une opposition forte et des programmes réalistes, applicables et susceptibles d’être évalués. En l’absence de ces conditions, les élections du 23 septembre 2026 ne seront qu’une étape de plus dans un long processus de désillusions, où le citoyen est appelé à voter tandis que les causes de sa souffrance restent sans traitement radical.



