
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

« On a besoin d’Hommes et il n’est de richesses que d’hommes. D’Hommes qui agissent, interagissent, meneurs et surtout intelligents. » C’est en ces termes que se clôt l’article publié dans ecoactu.ma signé par Houssifi El Houssaine. Mais ces « Hommes qui agissent, interagissent, meneurs et surtout intelligents » se font désormais plus rares que l’eau dans le pays, surtout en cette période troublée des élections législatives du 23 septembre 2026.
Ce jeudi 10 septembre, le rideau s’ouvre officiellement sur une campagne électorale qui durera treize jours. Treize jours. Déjà ce chiffre, funeste s’il en est, n’encourage quiconque à arborer le moindre optimisme. Treize jours de rodéo médiatique, treize nuits de discours creux, treize journées où le mensonge se drapera dans les oripeaux de la promesse. D’ailleurs, que reste-t-il à dire à ces partis, vulgaires marchands d’investitures, qu’ils n’aient déjà ressassé ? Leurs programmes, dévoilés depuis des semaines, se valent tous par leur indigence. Ils incarnent la même litanie : « lendemains meilleurs », « justice sociale », « relance économique ». Des formules creuses, interchangeables, vidées de toute substantifique moelle. Ils ne sont pas en campagne ; ils sont en chasse. Une chasse à tout prix aux voix, quitte à vendre leur âme et à hypothéquer l’avenir du pays, pour décrocher un strapontin à la Chambre des représentants.
Treize longs jours et treize longues nuits de promesses mensongères. Les Marocaines et les Marocains, toutes catégories d’âge confondues, ont depuis longtemps jeté l’éponge. Ils savent, d’une certitude viscérale, que les partis politiques ont définitivement perdu leur crédibilité. Ils savent que ces candidats, qui ont « casqué » des sommes d’argent colossales – frais de dossier, frais de campagne, frais de « bienveillance » interne – pour arborer une simple photo sur un bulletin, ne sont pas dignes de la moindre confiance.
Face à cette impasse, à cette situation aberrante, à ce problème épineux, comment le commun des mortels devrait-il agir ?
La réponse, aussi cruelle soit-elle, est d’une simplicité désarmante : il n’a d’autre choix que d’assister, en spectateur hagard, à cette mascarade. Il est condamné à subir ces treize jours de saturer les ondes et les murs, où les affiches aux couleurs criardes pollueront son quotidien, tandis que les orateurs de plateaux téléviseront leur médiocrité avec la suffisance des imbéciles heureux. Pendant que le Maroc des chantiers – celui des réformes structurelles, du Nouveau Modèle de Développement, des efforts acharnés consentis à divers échelons pour sauver l’essentiel – tente vaillamment de frayer un chemin vers la résilience, la classe politique s’enfonce, elle, dans le marécage des intérêts égoïstes.
Les dossiers qui brûlent la peau des citoyens – la raréfaction de l’eau qui assoiffe nos plaines, l’école qui s’étiole et formate des générations entières, la santé qui vacille sous le poids des urgences, et le chômage qui ronge la dignité des jeunes diplômés – seront savamment occultés par des généralités creuses. Chaque candidat, fort de son investiture chèrement acquise, se prend pour un sauveur providentiel, alors qu’il n’est que le produit d’une logique comptable où le siège vaut son pesant de dirhams, non de compétences.
Où sont-ils donc, ces « Hommes qui agissent, interagissent, meneurs et surtout intelligents » ? Ils sont réduits au silence, étouffés par le poids des caciques, écartés par l’argent roi qui verrouille l’accès aux investitures. Ils ne se bousculent pas aux portes des sièges, car ils savent que l’intelligence et la probité sont des handicaps rédhibitoires dans une arène où ne triomphent que les intérêts bassement corporatistes et les fidélités tribales. Leurs voix, étouffées, ne portent pas ; leurs idées, trop novatrices, dérangent.
Face à ce vide abyssal, que reste-t-il à l’électeur marocain, sinon un amer désenchantement ? Il sait, au fond de sa conscience, que le bulletin qu’il glissera dans l’urne ne sera qu’un cri perdu dans le désert. Voter pour un candidat indigne, c’est trahir sa lucidité et cautionner le cirque. S’abstenir, c’est se résigner à une dictature de la médiocrité et offrir un blanc-seing aux profiteurs. Ce dilemme cornélien est le poison lent qui ronge les fondements de notre démocratie naissante et la réduit à une coquille vide.
Et pourtant, il est urgent que qui de droit – au plus haut sommet de l’État, dans les sphères de décision et au sein du ministère de l’Intérieur – prenne la mesure de cette défiance profonde et irréversible. Le 24 septembre, les affiches seront déchirées, les promesses envolées en fumée, et la Chambre des représentants risque fort de se transformer en une simple chambre d’enregistrement d’ambitions personnelles. On n’y enverra pas des hommes d’État, mais des quémandeurs de privilèges, des affidés au service de leurs intérêts particuliers plutôt que de l’intérêt général.
Nul besoin d’être prophète pour prédire l’issue : si rien ne change, ces élections de 2026 resteront dans les annales comme un rendez-vous manqué avec l’Histoire, un énième épisode d’une série où le Maroc hypothèque sa crédibilité et dilapide son temps. Les efforts consentis ailleurs – dans les infrastructures, la diplomatie ou la politique étrangère – seront inexorablement laminés par cette faillite morale du politique, qui infecte tout le corps social.
Alors, face à ce marché de dupes, le Marocain n’a qu’une arme : la mémoire. Qu’il se souvienne de ces treize jours de mensonges. Qu’il archive ces visages de circonstance et ces discours préfabriqués. Et qu’il exige, dès le lendemain du scrutin, des comptes. Pas des promesses pieuses. Des actes. Des réformes. Une refonte en profondeur d’un système qui n’est plus au service du peuple, mais qui se sert du peuple.
Il est grand temps que la politique cesse d’être une sinécure pour devenir un sacerdoce. Que l’on cesse de nous vendre du vent en période électorale pour nous livrer à la misère administrative le reste du temps. Car la patience des peuples, elle aussi, a des limites que les médiocres finissent toujours par atteindre. Et gare au ressac, si le 24 septembre ne marque pas une prise de conscience, mais un simple prolongement de l’indifférence. Le verdict est déjà écrit sans surprise. Mais les conséquences, elles, ne le sont pas encore. Et c’est là que réside la véritable menace.



