
Par : HEDI KENDIRE
Il est des mots qui informent et d’autres qui assignent. Celui que les enquêteurs du Centre national de l’immigration et des frontières ont choisi appartient à la seconde catégorie. En écrivant que la réponse policière marocaine des 30 et 31 juillet fut « au minimum d’une totale permissivité », les rédacteurs du rapport n’ont pas étayé un fait : ils ont prononcé un verdict moral. Est permissif celui qui manque à un devoir. Est permissif le gardien qui laisse entrer, le surveillant qui ferme les yeux, le subalterne qui néglige la consigne. Le vocabulaire, ici, ne relève pas d’une institution, à priori, démocratique et déontologique : il relève de la hiérarchie, d’une verticalité vertigineuse !
Car il faut mesurer ce que ce mot suppose. Il suppose que la police d’un État souverain, déployée sur le sol de cet État, aurait pour mission première d’exécuter une politique migratoire décidée ailleurs. Il suppose que le Royaume du Maroc dispose d’une obligation permanente, illimitée, non négociée, de retenir chez lui des hommes et des femmes qui veulent partir. Il suppose enfin qu’un manquement à cette obligation constitue une faute justiciable d’un rapport de police étranger. Aucun de ces trois postulats n’existe en droit. Tous les trois existent dans les têtes.
L’inversion du regard
Soixante-dix mille personnes se sont dirigées vers une frontière. C’est un chiffre qui devrait provoquer, en Espagne comme au Maroc, un vertige politique et social. Il dit quelque chose de la jeunesse, de l’espérance, du travail, de la circulation des images et des promesses. Il dit quelque chose des deux rives à la fois.
Or ce chiffre n’a suscité, en quelques semaines, qu’une seule question : qui a permis ? Non pas « pourquoi partent-ils », non pas « qu’avons-nous construit ensemble, ou manqué de construire, pour qu’une jeunesse entière regarde le détroit comme une issue », mais « qui n’a pas suffisamment retenu ». La question de fond a été escamotée au profit d’une enquête en responsabilité. C’est la définition même du déplacement : on ne cherche pas à comprendre, on cherche un coupable, et l’on sait d’avance de quel côté du détroit il habite.
Rigueur oblige : le document en question est un rapport interne, fondé pour l’essentiel sur des déclarations de migrants interrogés après leur entrée, et sur des séquences vidéo diffusées en ligne. La direction générale de la police espagnole a démenti l’existence d’un rapport imputant l’assaut aux forces marocaines. Le ministère de l’Intérieur a rappelé qu’à ce jour, l’auteur intellectuel de la mobilisation demeure inconnu. Un faisceau d’impressions n’est pas une preuve, et une fuite dans la presse n’est pas une instruction contradictoire. Que des témoignages soient recueillis, personne ne le conteste ; qu’ils vaillent démonstration d’une politique d’État, c’est un saut que la police espagnole elle-même n’a pas franchi. D’autres l’ont franchi pour elle, en une soirée.
Le calendrier commande
Il faut donc regarder ailleurs que dans le rapport pour comprendre le rapport. Le président du gouvernement espagnol a, à plusieurs reprises, exonéré le Maroc de toute responsabilité. Il l’a fait sur la base des informations de ses propres services. Cela n’a rien arrêté. Un chef de gouvernement peut disculper son voisin : il ne peut pas désarmer ceux qui ont besoin d’un coupable.
Les sondages disent la suite : la crise de Sebta profite à ceux qui l’exploitent. La droite et l’extrême droite espagnoles se disputent la capitalisation d’une colère légitime — celle des habitants de Ceuta, débordés, inquiets, insuffisamment protégés. Cette colère est réelle et respectable. Ce qui l’est moins, c’est l’usage qu’on en fait. Transformer une crise humanitaire en plébiscite sur la politique étrangère, exiger la rupture avec Rabat, réclamer des sanctions : voilà une séquence électorale, non une politique de voisinage. Et dans cette séquence, le Maroc n’est pas un interlocuteur, il est un décor. Un décor qui a l’avantage de ne pas voter.
Je ne sonde pas les cœurs ni les âmes et je n’accuse personne de haine. Mais qu’on me permette d’observer une structure. Lorsqu’un pays de trente-huit millions d’habitants, doté d’un État millénaire, d’une administration, d’une diplomatie et de ses propres intérêts, n’est jamais décrit que par le degré de zèle qu’il met à garder la porte d’un autre, on n’est plus dans la relation entre États. On est dans autre chose, dont le nom est désagréable à écrire et plus désagréable encore à mériter.
Le dossier que le bruit occulte
Il y a enfin ce que ce vacarme permet de ne pas dire. Sebta et Melilia sont deux villes d’Afrique administrées par un État européen. Cette anomalie est ancienne ; elle n’est pas éternelle. Le Maroc n’y a jamais renoncé et n’a jamais choisi la force pour le rappeler : il a choisi le temps, la patience et le droit. En maintenant Rabat dans le box de l’accusé, on obtient un bénéfice considérable : le comparant ne demande rien. Celui qui doit s’expliquer ne peut pas interroger. Chaque accusation nouvelle repousse d’autant l’ouverture d’un dossier que Madrid préfère refermer, et transforme une question de souveraineté en question de bonne conduite.
À l’intelligence espagnole
Ce texte n’est pas écrit contre l’Espagne. Il serait absurde qu’il le fût. Aucun pays d’Europe n’est aussi intimement lié au Maroc, et la réciproque est vraie. Quatorze kilomètres d’eau, des siècles d’échanges, des centaines de milliers de familles marocaines installées de l’autre côté, des campagnes andalouses qui travaillent avec des mains marocaines, une coopération sécuritaire qui a démantelé des cellules et sauvé des vies, un commerce qui fait du Royaume le premier partenaire africain de l’Espagne. Ce lien n’est pas diplomatique, il est organique. On ne déstabilise pas l’un sans blesser l’autre.
L’Espagne a produit, sur le Maroc, quelques-uns des regards les plus fins d’Europe. Elle a eu Américo Castro pour lui rappeler ce qu’elle devait à ses siècles andalous, et Juan Goytisolo, qui choisit Marrakech pour y vivre et pour y mourir, parce qu’il avait compris que le Sud n’était pas la frontière de l’Espagne mais son autre mémoire. Cette Espagne- là existe encore. Elle se tait un peu trop.
Qu’elle parle. Qu’elle dise que la sous-traitance migratoire n’est pas une politique, que le partenaire n’est pas un vigile, que l’on ne bâtit rien de durable sur l’humiliation d’un voisin dont on a besoin tous les jours. Le Maroc n’a pas à se justifier d’être souverain, et n’entend pas monnayer sa souveraineté contre un certificat de bonne conduite délivré en pleine campagne. Il attend autre chose de l’Espagne : qu’elle se ressaisisse, qu’elle traite le fond, qu’elle discute d’égal à égal. Il n’est pas trop tard. Mais les mots qu’on emploie aujourd’hui décideront des relations de demain, et « permissivité » n’est pas un mot que l’on oublie.



