
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, le Maroc entre dans une nouvelle séquence politique. Derrière la compétition entre partis, les alliances tactiques, les investitures contestées et les stratégies de communication, une question autrement plus profonde mérite d’être posée : le prochain scrutin doit-il simplement produire une alternance politique, ou doit-il ouvrir la voie à une véritable alternative ?
La nuance n’est pas sémantique. Elle touche à la nature même du changement attendu par une société marocaine en profonde mutation.
Car changer de majorité ne signifie pas nécessairement changer de politique. Changer de gouvernement ne garantit pas un changement de méthode. Et changer de couleur partisane ne constitue certainement pas, à lui seul, un renouvellement de la représentation nationale. L’histoire récente des démocraties établies nous enseigne que les alternances les plus marquantes furent celles qui s’accompagnèrent d’une refondation des pratiques, et non d’une simple permutation des équipes.
I. L’alternance : une nécessité démocratique, mais pas une fin en soi.
Dans toute démocratie représentative, l’alternance constitue un mécanisme vertueux. Elle permet aux citoyens de sanctionner une majorité défaillante, d’en choisir une autre et d’introduire de nouvelles priorités dans l’action publique. C’est le principe même de la responsabilité politique.
Mais l’alternance n’a de sens que si elle s’accompagne d’un véritable choix programmatique. Si les mêmes pratiques, les mêmes profils et parfois les mêmes personnes réapparaissent sous des étiquettes différentes, le citoyen peut légitimement s’interroger : où se trouve le changement ?
La mobilité politique observée à l’approche des législatives de 2026 illustre parfaitement cette ambiguïté. Certains changements de parti s’expliquent par des divergences idéologiques, des désaccords internes ou une volonté sincère de poursuivre autrement l’engagement politique. Mais lorsque la mobilité devient essentiellement électorale – ce que les observateurs qualifient de « transhumance » – elle risque de transformer les partis en simples véhicules permettant à des personnalités déjà implantées de préserver leurs positions.
Le problème n’est donc pas le changement de parti en lui-même. Le problème est l’absence de changement que ce changement de parti peut parfois dissimuler. Comme le rappelle le politologue français Pierre Rosanvallon, « la démocratie ne se réduit pas à la compétition électorale ; elle est aussi un régime de vérité et de responsabilité ».
II. Peut-on changer de majorité sans changer de culture politique ?
C’est probablement l’une des grandes questions du scrutin de septembre. Le Maroc a besoin de gouvernants capables de poursuivre les grands chantiers nationaux – l’élargissement de la protection sociale, la montée en puissance des infrastructures, la transition énergétique – mais également de corriger ce qui ne fonctionne pas suffisamment bien : le chômage des jeunes, les inégalités territoriales, la qualité des services publics, et la défiance croissante envers les institutions.
Il ne s’agit donc pas de rechercher le changement pour le changement. Il s’agit de déterminer si les forces politiques en compétition proposent une autre manière de répondre aux attentes des citoyens dans les domaines qui structurent leur quotidien : l’emploi, le pouvoir d’achat, la santé, l’éducation, la justice sociale, le développement territorial, la gouvernance et la confiance dans les institutions.
Une véritable alternative devrait être capable de répondre à une question simple, que tout citoyen est en droit de poser : « Si vous nous confiez la responsabilité de gouverner, qu’allez-vous faire autrement ? » Cette réponse devrait être suffisamment précise pour être mesurable, chiffrée et évaluable. Ce n’est qu’à cette condition que le débat démocratique peut s’élever au-dessus des postures et des promesses creuses.
III. Le citoyen ne demande plus seulement des promesses, mais des preuves.
La société marocaine a profondément changé au cours des deux dernières décennies. Les citoyens disposent aujourd’hui d’un accès considérable à l’information. Les jeunes générations comparent les performances du Maroc avec celles d’autres pays, suivent l’actualité en temps réel et sont beaucoup moins disposées à accepter les discours politiques traditionnels sans exiger des résultats tangibles.
Les enquêtes récentes sur la confiance politique sont à cet égard préoccupantes. Selon le baromètre de l’Institut marocain d’évaluation des politiques publiques, près de 70 % des Marocains expriment une défiance marquée à l’égard des partis politiques, et plus de 60 % estiment que le Parlement ne remplit pas correctement sa mission de contrôle et de représentation. Ce chiffre est en hausse de 12 points par rapport à 2016.
Mais cette défiance ne signifie pas un désintérêt total pour la chose publique. Au contraire, plus de 70 % des citoyens interrogés considèrent toujours le vote comme un devoir civique, et une majorité significative souhaite une meilleure information sur les programmes et les candidats.
Voilà le paradoxe : le citoyen peut être déçu par la politique sans avoir cessé d’espérer en la politique. C’est précisément cette espérance qu’il faut reconquérir, non par des discours, mais par des actes et des preuves de sincérité.
IV. L’alternative commence par les hommes et les femmes qui incarnent la politique.
Il serait difficile de parler de véritable renouvellement politique sans aborder la question du renouvellement des élites. Un Parlement ne peut être réduit à une assemblée de personnalités ayant simplement démontré leur capacité à remporter une circonscription. Le député doit être capable de comprendre les textes, d’évaluer les politiques publiques, de contrôler l’action gouvernementale, de défendre les intérêts de sa circonscription et de participer à la production d’une législation de qualité.
Le Maroc ne manque certainement pas de compétences. Les partis disposent dans leurs rangs d’universitaires, d’enseignants, d’ingénieurs, de médecins, de juristes, d’économistes, d’entrepreneurs, de cadres, de syndicalistes, de militants associatifs et de jeunes responsables qui pourraient enrichir considérablement la représentation nationale. Une cartographie rapide des compétences disponibles au sein des principales formations politiques montre que le vivier est là, mais qu’il demeure trop souvent sous-utilisé au profit des logiques de notabilité.
La question devient alors : pourquoi les compétences ne sont-elles pas davantage privilégiées dans le choix des candidatures ? La réponse tient en partie à la culture politique dominante, qui valorise la fidélité clientélaire et la capacité à « faire venir les voix » plutôt que l’expertise et la probité intellectuelle.
Le renouvellement ne signifie pas qu’il faudrait éliminer tous les parlementaires expérimentés. L’expérience constitue une richesse lorsqu’elle est mise au service de l’institution, et non de la conservation personnelle. Mais l’expérience ne doit pas devenir un privilège permanent, ni un rempart contre l’évaluation démocratique.
V. Changer de casquette n’est pas changer de député.
C’est ici que la mobilité politique à la veille des élections pose un problème particulier. Un député qui change de parti peut naturellement défendre sa décision, parfois avec des arguments valables. Mais le citoyen, lui, est en droit de demander : « Qu’est-ce qui a changé dans votre vision politique depuis votre dernière élection ? »
Si la réponse se limite au changement de logo, de couleur ou de positionnement électoral, alors il ne s’agit pas d’une véritable alternative. Le Parlement de demain ne pourra pas être qualifié de nouveau simplement parce que certains de ses membres auront changé de formation politique. Un Parlement renouvelé doit l’être dans ses profils, ses compétences, ses méthodes de travail et son rapport au citoyen.
L’histoire politique récente offre des contre-exemples éclairants. En France, la vague de 2017 a porté au pouvoir une génération de nouveaux élus, souvent issus de la société civile, avec un taux de renouvellement de 75 %. Si ce renouvellement a eu ses limites – et ses déceptions – il a au moins posé la question de la compétence et de la fraîcheur politique. Le Maroc peut-il s’inspirer de cette dynamique, à son échelle et selon ses spécificités ?
VI. Le cas de l’USFP : un renouvellement à observer.
Certaines formations semblent avoir compris cette nécessité. L’USFP affirme ainsi avoir renouvelé environ 80 % de ses candidats à Casablanca pour les législatives de 2026, en mettant notamment en avant de jeunes cadres, des intellectuels, des acteurs associatifs et des profils disposant de compétences diversifiées. Cette stratégie, si elle est confirmée, mérite d’être observée de près, car elle pose une question essentielle : comment préparer une nouvelle génération politique ?
Le véritable enjeu ne consiste pas seulement à gagner les élections de 2026. Il consiste aussi à préparer les responsables de 2030, 2035 et au-delà. Une démocratie qui ne renouvelle pas progressivement ses élites finit par transformer la politique en carrière plutôt qu’en mission. Le renouvellement générationnel est un indicateur de santé démocratique, et il ne peut se limiter à des discours incantatoires.
VII. De l’alternance électorale à l’alternative gouvernementale : les cinq piliers.
Une véritable alternative devrait reposer sur plusieurs piliers fondamentaux, qui méritent d’être explicités et débattus lors de la campagne électorale.
Premièrement : une vision économique renouvelée. Le Maroc a construit des secteurs industriels performants, comme l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables, et attiré d’importants investissements. Mais la croissance doit continuer à produire davantage d’emplois qualifiés, de valeur ajoutée nationale et de mobilité sociale. Le taux de chômage des jeunes, qui avoisine les 25 % selon le Haut-Commissariat au Plan, reste une blessure vive. Une alternative crédible doit proposer une stratégie volontariste pour l’emploi, articulée à une politique de formation continue et d’innovation.
Deuxièmement : une nouvelle politique sociale. La généralisation de la protection sociale constitue une transformation majeure, saluée par les institutions internationales. Mais elle doit s’accompagner d’une amélioration perceptible de la qualité des services publics, particulièrement dans la santé et l’éducation. Les grèves dans les hôpitaux et les écoles sont le symptôme d’un malaise profond qui exige des réponses structurelles, pas seulement budgétaires.
Troisièmement : une politique de l’emploi des jeunes qui sorte des discours incantatoires. Il ne suffit plus de considérer la jeunesse comme une catégorie électorale. Elle doit devenir une véritable force de proposition, de décision et d’innovation. Les jeunes Marocains sont parmi les mieux formés de la région ; encore faut-il leur offrir des perspectives à la hauteur de leurs compétences. La diaspora marocaine, riche de talents et d’expériences, doit elle aussi être mieux intégrée dans les dynamiques de développement.
Quatrièmement : une gouvernance territoriale équitable. Le développement du Maroc ne peut être durable si certaines régions ou villes continuent de considérer qu’elles sont à l’écart des grands projets et des opportunités économiques. La régionalisation avancée, inscrite dans la Constitution de 2011, attend encore sa concrétisation effective. L’alternative doit proposer un véritable transfert de compétences et de ressources, pour que le développement profite à toutes les régions.
Cinquièmement : une moralisation effective de la vie publique. La transparence, la lutte contre les conflits d’intérêts, la responsabilité des élus et l’évaluation des politiques publiques doivent cesser d’être uniquement des thèmes de discours. Les affaires récentes, qu’elles aient été jugées ou non, ont contribué à éroder la confiance des citoyens dans leurs institutions. Une véritable alternative doit intégrer des mécanismes contraignants de contrôle et de sanction, pour que l’exemplarité devienne la norme, et non l’exception.
VIII. Le véritable contrat proposé à l’électeur.
Le scrutin du 23 septembre devrait ainsi être l’occasion d’un nouveau contrat entre le citoyen et les partis. Ce contrat pourrait tenir en quelques exigences simples, que chaque candidat devrait accepter de signer :
● un programme plutôt qu’un slogan ;
● un bilan plutôt qu’une promesse ;
● une compétence plutôt qu’une notoriété ;
● une conviction plutôt qu’une opportunité électorale ;
● une responsabilité plutôt qu’un privilège.
C’est à cette condition que le vote pourra retrouver toute sa signification. C’est à ce prix que la participation électorale, qui a connu une baisse préoccupante lors des derniers scrutins (moins de 30 % aux élections régionales de 2021), pourra être revitalisée.
IX. Alternance ou alternative ? Une fausse dichotomie
Le Maroc n’a probablement pas à choisir entre les deux. Il a besoin d’une alternance lorsqu’elle est nécessaire – pour sanctionner l’échec, pour restaurer la confiance, pour introduire un nouveau souffle. Et il a besoin d’une alternative lorsqu’elle est possible – pour offrir aux citoyens un choix réel, une vision différente, un projet mobilisateur.
Mais surtout, il a besoin que l’alternance soit porteuse d’une alternative. Car remplacer une équipe par une autre sans modifier substantiellement les méthodes de gouvernance, les critères de sélection des élites et les relations entre les pouvoirs, ne produira qu’une alternance arithmétique, insuffisante pour répondre aux défis du pays.
À l’inverse, une véritable alternative suppose un projet politique différent, des priorités clairement identifiées, des profils renouvelés et une autre relation avec le citoyen – fondée sur la confiance, la transparence et la responsabilité.
C’est là que réside tout l’enjeu des élections de 2026. Le Maroc ne demande pas nécessairement à ses partis de faire table rase du passé. Il leur demande quelque chose de plus difficile et de plus exigeant : tirer les leçons du passé pour construire autrement l’avenir.
X. La question que tout citoyen devrait poser à son candidat.
Peut-être la question que chaque candidat devrait accepter d’entendre avant de solliciter le suffrage des Marocains est-elle finalement très simple, et pourtant redoutable dans sa simplicité :
« Qu’allez-vous changer, concrètement, si nous vous donnons notre voix ? »
Si la réponse consiste seulement à changer de parti, de majorité ou de casquette, alors le changement risque de n’être qu’une illusion. Si elle propose une nouvelle manière de gouverner, de représenter et de rendre des comptes, alors seulement nous pourrons parler de véritable alternative.
Le Maroc n’a pas seulement besoin de nouveaux élus. Il a besoin d’une nouvelle ambition politique, portée par des hommes et des femmes qui placent l’intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers, et qui acceptent d’être jugés sur leurs résultats, non sur leurs discours.
Conclusion.
Le scrutin du 23 septembre 2026 aura une portée historique, non pas tant par les sièges qu’il distribuera que par le message qu’il enverra. La société marocaine, qui a mûri et qui aspire à plus de justice, de transparence et d’efficacité, attend de ses responsables politiques qu’ils se hissent à la hauteur de ses attentes.
L’alternance, si elle advient, sera un signal démocratique positif. Mais seule une véritable alternative, fondée sur un projet cohérent, des compétences reconnues et une culture politique renouvelée, pourra répondre à l’exigence de changement qui traverse la société marocaine.
Le choix est clair : continuer à gérer la décennie à venir avec les outils du passé, ou oser inventer une nouvelle manière de faire politique. La balle est dans le camp des partis. Et le citoyen, lui, aura le dernier mot.
« Une alternative n’est pas un simple changement de locataire au poste de commande. C’est une refondation du contrat entre les gouvernants et les gouvernés. »



