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Le grand « mercato » des Législatives 2026

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, la scène politique marocaine est secouée par un phénomène aussi récurrent que controversé : la transhumance des élus. Entre démissions précipitées, ralliements de dernière minute et recompositions tactiques, cette pratique interroge au plus haut point la crédibilité du renouvellement politique promis par les formations. Car une question centrale se pose : change-t-on réellement de projet politique, ou change-t-on simplement d’étiquette pour conserver une place ?

I. Un phénomène chiffré : l’ampleur de la transhumance.

Des chiffres qui donnent le vertige.

L’ampleur du phénomène n’est plus anecdotique. Un rapport du Centre indicateur pour les études et la recherche révèle qu’entre 2016 et 2021, plus de 30 % des parlementaires marocains ont changé de parti. Ce taux, qualifié d’« alarmant » par les observateurs, illustre la profondeur d’une pratique qui n’épargne aucune formation politique.

À l’approche du scrutin de 2026, la tendance s’est considérablement accélérée. Dès le début de l’année, une recrudescence des changements de partis a été observée. La Cour constitutionnelle a validé les démissions de onze parlementaires répartis entre les deux chambres, leur ouvrant ainsi la voie à un changement d’affiliation politique en vue des élections. Et la liste reste ouverte.

Le « mercato » des partis.

Ce « mercato » partisan a été inauguré par des figures politiques de premier plan. Mohamed Boudraa, ancien président du Conseil communal d’Al Hoceïma, a quitté le Parti authenticité et modernité (PAM) pour rejoindre le Parti du progrès et du socialisme (PPS), tandis qu’Abdelhadi Khairat, figure emblématique de l’USFP, a fait le même chemin. Karim Belamkadam, coordinateur national du secteur des médecins usfpéistes, a suivi le mouvement, donnant à cette migration une dimension quasi symbolique.

Le cas le plus emblématique reste celui de Driss Sentissi. Après trente ans de militantisme au sein du Mouvement populaire (MP), dont il dirigeait le groupe parlementaire à la Chambre des représentants, il a rejoint les rangs de l’Istiqlal pour briguer un nouveau mandat dans la circonscription de Salé Médina. Un parcours qui illustre parfaitement cette tension entre loyauté historique et opportunisme électoral.

II. Les ressorts d’une mobilité ambiguë.

Une rationalité d’opportunité.

Pour le politologue Mohamed Zineddine, la transhumance politique répond à une « rationalité d’opportunité » : les élus choisissent le parti offrant les meilleures chances d’investiture et de succès électoral, plutôt qu’une adhésion idéologique. Deux profils se distinguent : ceux qui quittent leur parti par ambition, et ceux qui partent par dépit, se heurtant à des blocages internes ou à des tensions organisationnelles.

Driss Sentissi lui-même justifie son départ par un « profond différend politique » avec une personnalité influente du MP, qu’il accuse de privilégier la préparation du congrès au détriment de la place du parti sur l’échiquier national. Un argument qui, s’il est recevable, n’en survient pas moins à quelques semaines des élections.

L’article 61 de la Constitution : un rempart contourné.

L’article 61 de la Constitution de 2011 prévoit la déchéance de tout parlementaire qui renonce à l’appartenance politique au nom de laquelle il a été élu. Mais cette disposition ne s’applique pas pendant l’entre-deux mandats, période où les transferts prospèrent sans contrainte juridique. Les parlementaires attendent donc la fin de la législature pour formaliser leur départ, contournant ainsi les sanctions.

Comme le souligne l’enseignant-chercheur en droit public Abderrahim Jdian, la persistance de ces pratiques « confirme que le problème n’est plus purement légal, mais qu’il est désormais lié à la structure même de l’action partisane, à sa culture interne et à ses mécanismes de fonctionnement ».

III. La transformation des partis : d’institutions à « espaces électoraux ».

La logique des « notables ».

Le phénomène révèle une mutation profonde des partis politiques marocains. Selon Abderrahim Jdian, ils sont passés « d’institutions d’encadrement politique et de production d’élites » à des « espaces électoraux principalement exploités pour rechercher des candidats capables de remporter des sièges ».

À l’approche de chaque échéance, le processus d’octroi des accréditations se transforme en un terrain de vive concurrence. « Le candidat disposant d’une base électorale, d’une influence locale ou de capacités financières importantes devient alors plus attractif que le militant partisan attaché à un programme ou à un référentiel idéologique clair », analyse Jdian.

L’électeur ne vote alors plus pour le parti ou le programme, mais pour la personne, son réseau local ou son statut socio-économique, ce qui renforce le caractère personnel de la représentation politique au détriment de la dimension partisane.

Un paradoxe généralisé.

Les directions des partis abordent la transhumance avec une logique duale, oscillant entre l’opportunité et la menace. D’un côté, elles ouvrent grand leurs portes aux « notables » ou aux élus bénéficiant d’un siège « garanti », espérant accroître leur poids électoral. De l’autre, elles dénoncent vertement cette pratique lorsque l’un de leurs propres élus les abandonne. Un paradoxe qui témoigne de la vacuité programmatique de ces formations.

IV. Comparaison internationale : des systèmes plus efficaces pour le renouvellement.

1. La limitation des mandats.

Plusieurs pays ont choisi de limiter le nombre de mandats pour favoriser le renouvellement. Aux États-Unis, les term limits imposent des restrictions au nombre de mandats que peut effectuer un élu. Au Mexique, la limitation des mandats parlementaires est également en vigueur, avec pour objectif affiché de « prévenir l’apparition de réseaux clientélaires et de pratiques corruptrices ».

En France, si la limitation des mandats n’est pas aussi stricte, le cumul des mandats a été interdit, et des propositions émergent régulièrement pour limiter la réélection des parlementaires. L’objectif est clair : empêcher la consolidation du pouvoir personnel et favoriser l’accès à la fonction.

2. Les quotas de renouvellement.

Certains pays ont instauré des quotas pour garantir l’entrée de nouvelles générations et de nouveaux profils. La Suède, le Danemark et l’Allemagne ont adopté des quotas partisans pour favoriser la diversité des candidatures.

Le Maroc a récemment emprunté cette voie. En décembre 2025, le Parlement a adopté des amendements imposant des quotas de 30 % de femmes et de 10 % de jeunes de moins de 35 ans au sein des partis politiques, assortis de sanctions financières. Une avancée significative, même si son effectivité reste à prouver dans un contexte où les « notables » continuent de dominer les investitures.

3. Les systèmes électoraux mixtes.

Le système électoral lui-même peut favoriser le renouvellement. Les systèmes mixtes, qui combinent scrutin majoritaire et proportionnel, permettent à la fois de garantir une représentation des territoires et d’assurer une ouverture vers de nouvelles forces politiques. Des pays comme l’Italie ou l’Allemagne ont adopté ce type de système.

À l’inverse, le scrutin majoritaire uninominal, en vigueur dans une partie des circonscriptions marocaines, tend à favoriser les candidats déjà implantés localement, renforçant ainsi la reproduction des élites.

4. Des taux de renouvellement contrastés.

En France, les élections législatives de 2017 ont vu 75 % de l’Assemblée nationale renouvelée, avec seulement 148 députés sortants reconduits sur 577. Ce « grand renouvellement » a été rendu possible par une conjonction de facteurs : la non-candidature de nombreux sortants, la vague de la « République en marche » et une prime à la nouveauté.

Au Maroc, le taux de renouvellement est historiquement plus faible, en partie à cause de la propension des élus à se maintenir en changeant simplement d’étiquette. La transhumance, loin de favoriser le renouvellement, contribue à la reproduction des mêmes visages sous des couleurs différentes.

V. Les risques d’un Parlement de « professionnels de l’élection ».

Confondre ancienneté et compétence.

Si la mobilité partisane peut parfois permettre à un élu de quitter un parti dont les orientations ne correspondent plus à ses convictions, elle devient problématique lorsqu’elle se réduit à une stratégie de conservation de siège. Le danger est alors double :

● La fidélité aux convictions s’efface au profit de la fidélité à soi-même.
● La crédibilité des partis s’érode, perçus comme de simples machines électorales.
● La confiance des électeurs s’affaiblit, face à des élus qui changent de casquette politique comme on change de chemise.

Le Parlement comme assemblée de « notables ».

Si les partis privilégient systématiquement les personnalités disposant déjà d’une implantation électorale, d’un réseau ou d’une forte capacité à mobiliser les voix, ils risquent de transformer le Parlement en une assemblée de professionnels de la conquête électorale, plutôt qu’en une assemblée de représentants capables de produire de la loi et d’exercer un contrôle démocratique efficace.

Or, comme le rappelle l’utilisateur, le Maroc dispose d’un immense réservoir de compétences : universitaires, enseignants, ingénieurs, médecins, économistes, juristes, entrepreneurs, cadres de l’administration, acteurs associatifs et jeunes militants qui connaissent les réalités du pays. Mais ces profils peinent à émerger face à la logique des « notables ».

VI. Le paradoxe de 2026.

Les partis parlent de renouvellement de la classe politique au moment même où certains cherchent à récupérer des élus déjà installés dans le paysage politique. L’Istiqlal lui-même a placé le « renouvellement des élites » parmi les thèmes de sa préparation électorale, tout en investissant des anciens députés comme Driss Sentissi.

Ce contraste mérite d’être interrogé. Car, comme il est essentiel de le souligner :

● Changer de parti n’est pas nécessairement changer de politique.
● Changer de député n’est pas nécessairement renouveler le Parlement.
● Renouveler les visages n’est pas encore renouveler la politique.

VII. Pistes pour un véritable renouvellement.

1. Renforcer les mécanismes de contrôle.

Au-delà de l’article 61, des propositions émergent. L’Istiqlal suggère de limiter la transhumance à une seule occurrence non renouvelable, tout en interdisant la sollicitation de « notables » durant les six derniers mois du mandat. Une piste à explorer, même si elle ne résout pas le problème de fond.

2. Valoriser les compétences.

Les partis doivent cesser de confondre « ancienneté politique » et « compétence », ou « notabilité » et « représentativité ». La sélection des candidats devrait reposer sur des critères clairs : expertise législative, bilan, intégrité, capacité à servir l’intérêt général.

3. S’inspirer des bonnes pratiques internationales.

L’instauration de quotas de renouvellement, la limitation des mandats ou l’adoption de systèmes électoraux mixtes pourraient être envisagées. Le Maroc a déjà fait un pas en avant avec les quotas de femmes et de jeunes ; il peut aller plus loin en imposant des critères de renouvellement au sein même des listes électorales.

4. Exiger des partis une transparence sur leurs critères.

Les élections du 23 septembre devraient être l’occasion de demander aux formations politiques :

● combien de nouveaux visages présentent-elles ?
● quelle place accordent-elles aux jeunes compétences ?
● quelle place accordent-elles aux femmes ?
● quels critères utilisent-elles pour sélectionner leurs candidats ?
● combien de leurs candidats possèdent une véritable expertise législative ?
● quel bilan présentent les députés sortants qui sollicitent un nouveau mandat ?

Conclusion.

La mobilité politique n’est pas condamnable en soi. Un élu peut légitimement constater une rupture avec la ligne de son parti et chercher ailleurs une cohérence politique. Mais lorsque ces changements se concentrent à quelques semaines d’un scrutin, ils posent une question fondamentale : s’agit-il d’une évolution des convictions ou d’une simple stratégie de conservation ?

Le Maroc a besoin d’un Parlement renouvelé, non pas dans ses étiquettes, mais dans ses pratiques, ses profils et sa conception même du mandat parlementaire. La transhumance, en l’état, n’est pas un instrument de renouvellement ; elle en est le symptôme le plus visible. Et c’est précisément ce paradoxe que les électeurs sont invités à interroger dans l’urne.

Le véritable renouvellement commence lorsque les partis acceptent de faire passer la compétence, l’intégrité, la conviction, le bilan et la capacité à servir l’intérêt général avant la seule capacité à gagner une circonscription.

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