
Par : Aziz DAOUDA

Bien sûr que cet engouement pour le départ outre-mer de certains de nos enfants laisse perplexe et inquiète profondément. Si un enfant de 12 ans, ou un adolescent en vient à la conclusion que son avenir ne se trouve pas dans son pays, il faut avoir le courage de se demander ce que nous avons collectivement raté.
A 12 ans, on n’a encore rien vu, à 16 ou 17, on commence à peine à découvrir la vie. Comment peut-on alors être certain que l’avenir est ailleurs, sans projet, sans qualification et sans même mesurer les réalités qui attendent de l’autre côté ?
La réponse est à chercher beaucoup plus loin que dans la pauvreté ou la précarité. Elle se trouve dans une crise de confiance, celle de la transmission et dans la conception de l’éducation qui se sont dégradées progressivement.
L’école a été réduite à une machine à diplômes alors qu’elle doit transmettre des savoirs, des compétences, des règles de vie, le goût de l’effort, le sens de la responsabilité, le respect des autres et la confiance en soi. Nos enseignants ont-ils ces compétences ?
Nous avons accumulé les changements et les querelles pédagogiques en guise de réforme, sans construire une continuité éducative. On a souvent changé les outils sans réfléchir à la finalité. La question fondamentale est pourtant simple : que voulons-nous faire de nos enfants ?
Des titulaires de diplômes ou des citoyens capables de construire leur vie, de travailler, de créer, de prendre des responsabilités et de participer à la société ?
Le courage d’aborder la question de la langue maternelle sans idéologie a toujours manqué. La langue parlée à la maison est l’outil essentiel de compréhension et de transmission dans les premières années ; ne pas la considérer comme un point d’appui pédagogique contribue aux carences du système.
Il ne s’agit pas d’opposer les langues. Le Maroc a besoin de l’arabe, de l’amazighe, du français, de l’anglais et d’autres langues, mais aussi d’une politique linguistique cohérente qui permette à l’enfant de comprendre avant de lui demander de réciter.
Dévaloriser les métiers manuels et rompre avec des traditions de transmission qui ayant pourtant fait leurs preuves est une grossière erreur. Le compagnonnage n’était pas simplement une manière d’apprendre un métier. C’était une école de la vie. Il permet de transmettre des gestes, des techniques, mais aussi l’éthique professionnelle, la patience, la ponctualité, la responsabilité et la fierté du travail bien fait.
Les maalems ne sont pas seulement des artisans mais les dépositaires d’un savoir-faire et d’une culture professionnelle. Confondre compagnonnage et travail a été fatal à un nombre considérable de jeunes qui y aurait trouvé la voie.
Présenter l’enseignement professionnel comme une voie réservée à ceux qui auraient échoué dans l’enseignement général est une erreur considérable. Dans toutes les économies modernes, un excellent technicien, un artisan qualifié, un mécanicien, un électricien ou un cuisinier a autant de valeur économique et sociale qu’un diplômé de l’université.
Le travail manuel doit être réhabilité non par des discours, mais par les salaires, les perspectives de carrière et la considération.
Derrière l’appellation technocratique de NEET, se cachent des destins humains. Des jeunes qui ne se retrouvent plus dans rien ne sont pas nécessairement pauvres. Ils ne sont pas nécessairement condamnés par leur environnement familial. Ils souffrent surtout de l’absence de perspective et du sentiment d’inutilité.
C’est là que le discours sur l’émigration devient particulièrement dangereux lorsqu’il transforme le départ en unique horizon désirable. Le problème n’est pas seulement que certains jeunes veulent fuir. C’est aussi qu’ils ne croient plus pouvoir construire.
A cette crise s’ajoute un autre phénomène : la diffusion, sans aucune responsabilité, d’un langage politique et social particulièrement nihiliste. Tout serait mauvais. Rien n’aurait changé. Tout serait corruption, échec, injustice et désespoir. Pas un effort accompli ne compte. Pas un progrès n’est reconnu. L’avenir est ainsi nécessairement ailleurs.
Critiquer le pouvoir est nécessaire en démocratie. Dénoncer les insuffisances est indispensable. Mais entre la critique et le nihilisme, il existe une frontière qu’il ne faudrait jamais franchir.
Lorsqu’un adolescent entend constamment que son pays ne vaut rien, que ses institutions sont incapables, que son avenir est bouché et que la réussite se trouve forcément ailleurs, pourquoi s’étonner qu’il veuille partir ?
Le patriotisme ne se décrète pas. La confiance non plus. Ils se construisent par l’exemple, par l’éducation et par la possibilité réelle de réussir.
Il faut enfin dire aux jeunes une vérité que beaucoup préfèrent taire : partir ne signifie pas automatiquement réussir. Pour ceux qui partent sans qualification, sans maîtrise linguistique, sans réseau et sans projet, l’Europe peut devenir une autre forme de précarité et un danger. Les difficultés administratives, le logement, l’emploi précaire, l’isolement et la marginalisation transforme le rêve en désillusion.
Certains finiront par trouver leur voie, travailleront durement pour construire une vie. D’autres hélas connaîtront des difficultés plus grandes encore que celles qu’ils cherchaient à fuir. Nombreux basculeront dans la délinquance. Il faut avoir le courage d’en parler sans stigmatiser personne. Les parcours migratoires difficiles alimentent souvent les populations carcérales dans plusieurs pays d’accueil. Ce n’est ni une fatalité ni un marqueur d’une nationalité : c’est le résultat d’un enchaînement de précarité, d’exclusion, de ruptures familiales, d’absence de statut et de mauvaises rencontres.
Pourquoi communique-t-on si peu sur cette réalité ? Pourquoi présente-t-on si rarement les deux faces de l’émigration ?
Nous devons donner à nos enfants des raisons de rester sans fermer les frontières, sans leur faire la morale et sans répéter qu’ils doivent aimer leur pays, mais en leur donnant une éducation solide, des compétences, des perspectives et la dignité de pouvoir vivre de leur travail.
Le Maroc a accompli des transformations considérables. Elles doivent être poursuivies, corrigées lorsqu’elles sont insuffisantes et surtout mieux expliquées. Cependant aucune infrastructure, aucun grand projet et aucune réussite économique ne suffiront si une partie de la jeunesse ne croit plus en son propre avenir ici.
Le départ d’un jeune de 25 ans qui possède un projet, une formation et l’envie de découvrir le monde n’est pas un drame. Le départ d’un enfant de 12 ou 16 ans qui pense que son seul avenir consiste à fuir est, en revanche, un signal d’alarme.
Ce n’est pas seulement une question de migration. C’est une question d’éducation, de valeurs, de transmission et de confiance.
Et si nous voulons véritablement empêcher nos enfants de partir à la recherche d’un avenir imaginaire, donnons-leur les moyens de rêver très grand… ici.



