
Par : Allal KHEIREDDINE

Il y a, à une heure de Hanoï, dans un paysage de bambous et d’eau lente, une porte qui n’a rien à faire là.
Trois voûtes, quatre colonnes, des arcs brisés, des muqarnas maladroites, un zellige de fortune que la mousson a lavé soixante fois. Les Vietnamiens qui passent devant l’appellent « Cổng Ma Rốc ». Les rares Marocains qui la découvrent y reconnaissent, comme dans un rêve légèrement déformé, quelque chose de Bab Mansour à Meknès, quelque chose de Bab Boujloud à Fès. Une porte qui n’ouvre sur rien, sinon sur nous-mêmes.
Elle a été bâtie, pierre après pierre, entre 1956 et 1963, par des hommes du Rif et du Haut Atlas qui n’avaient jamais entendu le mot « Indochine » avant qu’on le prononce pour eux.
I. Le départ
Ils étaient jeunes, souvent illettrés, souvent affamés. Le protectorat leur avait tendu une solde, un uniforme, une paire de brodequins, et cette promesse toujours neuve que la guerre paie mieux que la terre. Ils venaient de douars où l’on comptait les oliviers, pas les années.
On les a embarqués par milliers. Plus de cent vingt mille Maghrébins ont garni les rangs français dans cette guerre-là entre 1947 et 1954 ; près de la moitié étaient marocains. Goumiers, tirailleurs, hommes des Tabors : ils ont marché dans une jungle qui n’avait pas de nom dans leur langue, ils ont attrapé des fièvres qui n’existaient pas dans leur pharmacopée, ils ont mangé une nourriture qui ne les nourrissait pas.
Et un jour, quelque part entre le delta du Fleuve Rouge et une colline sans importance, quelques-uns d’entre eux ont regardé l’homme d’en face et ont vu leur propre visage.
II. La bascule
C’est cela qu’aucun état-major n’avait prévu.
Que le paysan du Tonkin et le paysan des Zaër, séparés par onze mille kilomètres, partagent la même chose exactement : un pays occupé, un impôt étranger, un sultan qu’on exile. Car de l’autre côté du monde, en 1953, on déposait Mohammed V et on l’envoyait à Madagascar. La nouvelle a mis des semaines à traverser les mers, et quand elle est arrivée dans les cantonnements, elle a fait plus de dégâts que l’artillerie.
Il y avait là, pour recueillir ce basculement, un homme extraordinaire : M’hamed Ben Aomar Lahrech, syndicaliste marocain, que Hô Chi Minh surnomma « Anh Ma », le Frère Cheval. Il parlait aux soldats dans leur darija, le soir, dans la nuit tiède, et leur disait ce qu’ils commençaient déjà à savoir : que l’ennemi n’était pas devant eux, mais derrière.
Soyons honnêtes, comme l’histoire l’exige : ils ne sont pas tous partis pour la cause. Les historiens le rappellent, et ils ont raison, il y eut aussi la solde meilleure, la peur d’une sanction, la fatigue, le hasard, l’amour. Les hommes ne désertent presque jamais pour une seule raison. Mais il faut peu de chose pour qu’un motif médiocre devienne un destin honorable : il suffit de ce que l’on fait ensuite.
Et ce qu’ils ont fait ensuite, c’est bâtir une porte.
III. La ferme
Après Diên Biên Phu, Hô Chi Minh installa dans le district de Ba Vì une ferme d’État où furent accueillis quelque trois cents soldats venus d’Afrique et d’Europe, désormais sans armée et sans retour.
Imaginez la scène, car personne ne l’a peinte.
Des Marocains apprenant à repiquer le riz, pieds nus dans l’eau, le dos cassé selon un angle qui n’est pas celui de la moisson chez nous. Des Marocains découvrant le buffle après avoir connu le mulet. Des Marocains qui, le vendredi, cherchaient la direction de La Mecque dans un ciel dont les étoiles ne disaient plus rien.
Et faisant, avec ce presque rien, ce que les Marocains font partout où on les jette : du thé. De la conversation. Du voisinage. Un four à pain. Une manière de rire trop fort qui inquiète d’abord et qu’on finit par attendre. Il faut le dire sans forfanterie, mais il faut le dire : notre génie n’est pas de conquérir, il est de nous rendre indispensables. Nous ne colonisons pas les lieux, nous les épousons.
Ils ont épousé. Littéralement.
IV. Les noces improbables
Voici l’histoire que personne n’écrit.
Un homme d’Aït Baamrane et une femme de Hà Tây, entre lesquels il n’y a d’abord aucun mot commun. Ni langue, ni livre, ni dieu, ni cuisine, ni musique, ni funérailles. Rien que le geste : montrer, tendre, offrir, sourire, recommencer.
De ce dénuement absolu ils ont fabriqué des foyers. Ils se sont enseigné le vocabulaire dont on a besoin pour vivre : « feu », « enfant », « demain », « reste ». La femme a appris le sucre du thé, l’homme a appris la patience du bouillon. On a donné aux enfants deux prénoms, l’un pour la mère, l’autre pour le père, l’un pour le village, l’autre pour l’au-delà.
Ces couples-là ne ressemblaient à rien de connu. Ils n’avaient derrière eux ni tradition, ni famille pour les bénir, ni communauté pour les surveiller. Ils étaient seuls comme les premiers hommes. Et ils ont tenu — à travers la guerre suivante, celle des Américains, à travers les bombes, la faim, les déplacements.
Une femme qui suit un étranger dans son exil, c’est exceptionnel. Une femme qui accepte, vingt ans plus tard, de le suivre encore dans un pays dont elle ne sait rien, c’est un courage dont nous n’avons jamais mesuré la taille.
V. Le retour
1972. Hassan II ouvre enfin la porte du royaume.
Un avion se pose à Salé. En descend, entre autres, un adolescent de seize ans né au Vietnam, à qui le général Oufkir lance en darija : « Kidayer, labass ? » Le garçon reste immobile. Il ne comprend pas un mot d’arabe. Derrière lui, son père, qui n’a pas vu cette terre depuis presque vingt ans, se redresse et demande qu’on remercie le Roi.
Ils étaient environ quatre-vingt-cinq anciens combattants. Ils ramenaient avec eux quelque soixante-cinq épouses vietnamiennes et près de deux cent soixante enfants. On les installa surtout du côté de Sidi Yahya El Gharb, dans un quartier que les voisins baptisèrent, avec cette approximation tendre qui est la nôtre, « le village chinois ».
Là, depuis un demi-siècle, on célèbre l’Aïd et le Têt. Des vieilles dames portent l' »áo dài » avec des bijoux berbères. On fait des soupes que personne au Maroc ne sait nommer. C’est, au fond, la plus belle définition de ce pays : un endroit où l’on peut être entièrement d’ailleurs et complètement d’ici.
VI. Ceux qui sont restés
Mais la porte de Ba Vì n’a pas laissé passer tout le monde.
Les enfants dont le père marocain était mort avant 1972 ne furent pas déclarés, donc pas rapatriés. Ils sont restés avec leurs mères, dans un pays qui les regardait comme des fils d’étrangers, portant un nom qu’ils ne savaient pas écrire, héritiers d’une patrie qu’ils n’ont jamais vue. Certains y sont vieux aujourd’hui, et pleurent encore en parlant du Maroc comme on pleure d’une maison de rêve.
Il y a cette image, rapportée il y a peu par les reporters venus pour l’anniversaire de Diên Biên Phu : un homme de soixante-quatre ans, prénommé Bình, qui porte à bout de bras la pierre tombale de son père. Le corps a été perdu ; la dalle est restée. Dessus, gravée, une seule information a survécu à l’oubli, à la guerre, aux régimes et aux décennies.
Un mot : « Marocain ».
VII. Ce que la porte veut dire
Nous parlons volontiers de notre rayonnement, de nos diasporas, de notre diplomatie, de nos joueurs et de nos ingénieurs. Nous devrions parler aussi de ces analphabètes du Rif qui, sans consigne, sans ambassade, sans budget et sans instruction, ont fait ce que trois ministères n’auraient pas réussi : ils ont bâti au bout du monde un morceau du Maroc, et ils l’ont bâti avec des mains vietnamiennes.
Ce n’est pas une porte de conquête. Elle ne défend aucune ville, elle ne clôt aucun empire.
C’est une porte de passage. Elle dit qu’un homme peut changer de camp sans changer d’âme, qu’un exil peut devenir une patrie, qu’un ennemi peut devenir une épouse, et qu’un enfant peut naître avec deux mémoires sans en trahir aucune.
Ils sont morts presque tous, maintenant, à Ba Vì ou à Sidi Yahya. Il ne reste que des veuves, des fils, des photographies mal fixées et cette arche debout dans les rizières, que l’on restaure de temps en temps parce que quelqu’un, là-bas, se souvient encore.
Que ce texte soit une seconde restauration. Non pas de la pierre : du nom.
« Bab Al Magharba » : la Porte des Marocains. Elle est ouverte. Elle l’a toujours été.
