
Par: Marco BARATTO*

Certaines trajectoires individuelles prennent une dimension qui dépasse largement la personne qui les accomplit. Elles racontent une ambition, un parcours professionnel, mais aussi une société en mouvement et la capacité de ses institutions à accompagner les transformations de la communauté nationale.
Le parcours du maréchal Salma El Fatouaki est particulièrement significatif à cet égard. Originaire du Maroc, diplômée avec les meilleures notes de l’École des maréchaux et brigadiers des Carabiniers de Florence, elle a commencé en août 2026 son service effectif au sein de l’Arme à Milan.
Cette trajectoire mérite d’être regardée comme une réussite personnelle, fruit du travail, de la discipline et de la formation, mais aussi comme un symbole de l’intégration vécue à travers le service de l’État.
Car devenir carabinier, et plus encore devenir maréchal, ne consiste pas simplement à porter un uniforme. C’est accepter une mission. C’est mettre ses compétences au service des citoyens. C’est faire de la loi, du devoir et de la responsabilité les principes quotidiens de son action.
Le parcours de Salma El Fatouaki illustre précisément cette dimension.
Après une formation exigeante à Florence, l’entrée dans le service actif marque le passage de la formation à la responsabilité. À Milan, elle rejoint désormais une réalité quotidienne faite de présence sur le terrain, de contact avec la population et de défense de l’ordre public.
La formation reçue à Florence constitue une étape essentielle dans ce parcours. En mai 2026, la cérémonie de prestation de serment du 15e cours des élèves maréchaux des Carabiniers s’est tenue à Florence en présence du président de la République italienne, Sergio Mattarella, soulignant la dimension profondément institutionnelle de cette formation.
Mais l’histoire de Salma permet surtout de rappeler une réalité parfois insuffisamment racontée : les institutions italiennes peuvent être, et sont aussi, des lieux d’intégration.
L’Arme des Carabiniers, fondée en 1814, a traversé les grandes étapes de l’histoire italienne en conservant une constante : la fidélité à l’État et le service de la collectivité. Cette continuité historique constitue l’un de ses traits les plus remarquables.
Or, une institution véritablement nationale n’est pas figée. Elle évolue avec la société qu’elle sert.
C’est dans cette perspective qu’il faut regarder la présence de nombreux Italiens issus de l’immigration, notamment de jeunes générations ayant des origines marocaines et plus largement nord-africaines, dans les forces de sécurité et dans l’Arme des Carabiniers. La presse italienne a déjà raconté les parcours de carabiniers issus de familles de migrants venues notamment d’Afrique, d’Asie ou d’Europe orientale, dont le rêve était précisément de porter l’uniforme italien.
Pour les nombreuses familles marocaines installées en Italie depuis plusieurs décennies, cette évolution revêt une signification particulière.
Les enfants et petits-enfants de l’immigration ne vivent plus l’Italie comme un pays simplement « d’accueil ». Ils en sont une partie constitutive. Ils étudient dans ses écoles, travaillent dans ses entreprises, participent à sa vie sociale et, pour certains, choisissent de servir directement ses institutions.
C’est là que l’histoire de Salma prend une dimension particulièrement forte.
Son origine marocaine n’est pas effacée par l’uniforme. Elle fait partie de son histoire personnelle. Mais, lorsqu’elle entre dans le service de l’État italien, cette histoire personnelle rencontre une autre histoire, celle de l’Arme des Carabiniers et de la République.
Le résultat n’est pas une opposition entre deux appartenances. C’est une rencontre.
L’intégration la plus profonde n’est pas celle qui exige de renoncer à son histoire familiale. C’est celle qui permet de transformer une histoire familiale plurielle en une contribution à une communauté politique commune.
L’Arme des Carabiniers constitue à cet égard un exemple particulièrement intéressant. Sa vocation est fondée sur le service, la proximité avec les citoyens et la fidélité aux institutions. Elle peut donc accueillir, dans ses rangs, des femmes et des hommes dont les histoires familiales sont différentes, mais dont l’engagement repose sur les mêmes principes.
À Milan, cette dimension prend une résonance particulière. La capitale économique italienne est aussi l’une des villes européennes les plus cosmopolites. On y rencontre quotidiennement des personnes venues de toutes les régions d’Italie et de nombreux pays du monde. Commencer ici son service signifie entrer au cœur d’une société diverse, dynamique et profondément européenne.
Mais le rôle du maréchal El Fatouaki ne sera pas celui d’une « représentante » d’une communauté particulière. Elle sera, avant tout, une carabinière au service de tous.
C’est précisément ce qui donne à son parcours sa valeur institutionnelle.
Il serait réducteur de présenter sa réussite comme une simple exception liée à ses origines. Sa réussite est d’abord celle d’une professionnelle qui a obtenu les meilleurs résultats dans une école de formation exigeante. Mais elle constitue aussi une image forte de ce que peut produire l’intégration lorsqu’elle devient une réalité quotidienne.
Pour les jeunes Italiens issus de l’immigration, et notamment pour les jeunes d’origine marocaine, le parcours de Salma peut être lu comme un message de confiance : les institutions ne sont pas nécessairement un monde extérieur. Elles peuvent devenir un espace dans lequel construire son avenir et exercer pleinement sa citoyenneté.
Pour l’Italie, son histoire rappelle également que la fidélité à la tradition institutionnelle et l’ouverture à une société nouvelle ne sont pas contradictoires.
L’Arme des Carabiniers est une institution ancienne, mais elle n’est pas une institution immobile. Sa fidélité à l’État lui permet précisément de traverser les générations et les transformations sociales sans perdre son identité.
La présence de femmes et d’hommes issus de parcours familiaux différents dans ses rangs témoigne de cette continuité vivante.
Salma El Fatouaki commence donc son service à Milan avec une histoire personnelle singulière. Mais, à partir de ce moment, son histoire devient aussi celle de l’institution qu’elle a choisi de servir.
Une institution qui, depuis plus de deux siècles, incarne l’État au plus près des citoyens.
Une institution qui rappelle que l’intégration ne se mesure pas seulement à la coexistence des différences, mais aussi à la possibilité de partager les mêmes devoirs, les mêmes responsabilités et les mêmes valeurs civiques.
Et c’est peut-être là le sens le plus profond de cette nouvelle étape.
Une jeune femme d’origine marocaine entre dans le service actif des Carabiniers italiens.
Elle ne quitte pas son histoire.
Elle en ajoute une nouvelle page.
Une page italienne, écrite sous l’uniforme d’une institution fidèle à l’État et, depuis toujours, au service de la communauté.
* Essayiste et analyste politique italien



