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Élections 2026 : Restaurer la confiance, le véritable enjeu démocratique

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Alors que le Maroc se prépare pour les élections législatives de septembre 2026, une question fondamentale émerge derrière l’agitation des partis et la course aux sièges : la politique peut-elle encore être un instrument de transformation sociale ou s’est-elle éloignée des préoccupations réelles des citoyens ?

Cette interrogation n’est pas nouvelle, mais elle revêt aujourd’hui une acuité particulière. La démocratie ne saurait se réduire à une mécanique électorale qui, tous les cinq ans, convoque les citoyens aux urnes avant de les renvoyer à leur quotidien, souvent inchangé. La promesse suppose un lien vivant, tangible, entre le vote exprimé et l’amélioration des conditions de vie. Or, c’est précisément ce lien qui semble aujourd’hui distendu, fragilisé par des décennies de décalage entre les discours et les réalités.

Une participation en berne, symptôme d’un malaise profond.

Le scrutin de 2021 avait enregistré une participation de 50,35 %. Ce chiffre, en légère progression par rapport à 2016, ne doit pas masquer une réalité préoccupante : près d’un électeur sur deux a choisi l’abstention. Cinq ans plus tard, la question n’est plus seulement de savoir qui l’emportera, mais bien de comprendre pourquoi une partie croissante de la population semble avoir renoncé à faire entendre sa voix.

L’abstention n’est pas nécessairement le reflet d’une indifférence à la chose publique. Elle peut aussi exprimer une forme de désenchantement, la conviction que les alternances politiques ne modifient guère les structures profondes des inégalités et des difficultés quotidiennes. La baisse du taux de participation, si elle se confirmait en 2026, devrait être interprétée comme un signal d’alarme, un baromètre de la confiance démocratique plutôt qu’un simple indicateur arithmétique.

Le paradoxe d’un gouvernement qui réforme sans convaincre.

Le gouvernement issu des élections de 2021 peut légitimement mettre en avant plusieurs chantiers majeurs. La généralisation de la protection sociale, la mise en place des aides directes, la réforme de la couverture médicale constituent des avancées significatives dans la construction d’un État social. L’Agence nationale du soutien social a ainsi engagé 2025 comme année pleine de déploiement de ces nouveaux dispositifs.

Pourtant, ces réformes, aussi nécessaires soient-elles, peinent à produire l’effet d’adhésion escompté. Pourquoi ? Parce que la politique publique ne se juge pas seulement à l’annonce des réformes, mais à leurs effets concrets sur le terrain. Un citoyen qui perçoit une aide sociale tout en restant sans emploi, un jeune diplômé confronté à une précarité persistante, une famille qui voit ses factures augmenter plus vite que ses revenus : voilà autant de réalités que les grands dispositifs institutionnels ne suffisent pas à résoudre.

Le Maroc se trouve ainsi dans une situation paradoxale : des réformes structurelles indéniables, mais une perception citoyenne qui peine à suivre le rythme des transformations annoncées.

L’emploi, test ultime de la crédibilité politique.

S’il est un indicateur qui condense les espoirs et les frustrations de la société marocaine, c’est bien celui de l’emploi. Les données du Haut-Commissariat au Plan sont à cet égard édifiantes. L’économie nationale a créé 193.000 emplois nets en 2025, une progression presque exclusivement urbaine (203.000 postes en ville) tandis que l’emploi rural reculait de 10.000 postes. Le chômage national, certes en léger recul (13 % contre 13,3 %), demeure à un niveau structurellement élevé.

Mais ce sont les chiffres du chômage des jeunes qui interrogent le plus l’avenir. Il atteint 37,2 % chez les 15-24 ans, en hausse par rapport à 2024. Une génération entière se trouve ainsi condamnée à l’attente, à l’incertitude, au sentiment que la promesse ne s’applique pas à elle.

Dans ce contexte, un taux de chômage des femmes atteignant 20,5 % souligne une autre fracture, celle des inégalités de genre dans l’accès à l’activité économique. La politique ne peut se permettre d’ignorer ces réalités sous peine de voir la défiance se transformer en rupture.

La génération NEET : un défi pour la cohésion sociale.

Au-delà des chiffres macroéconomiques, c’est un phénomène social massif qui interpelle : environ un jeune Marocain sur trois âgé de 15 à 29 ans se trouve en situation NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation). Ce taux, particulièrement préoccupant chez les jeunes femmes, n’est pas une simple donnée statistique ; il est le reflet d’un malaise silencieux.

Des centaines de milliers de jeunes se trouvent ainsi exclus des circuits de la formation et de l’emploi, livrés à l’oisiveté forcée, aux petits boulots précaires ou à l’émigration comme seule perspective. La promesse d’un avenir meilleur, si souvent répétée par les responsables politiques, résonne comme un leurre pour ces jeunes qui aspirent simplement à participer au présent.

Depuis des années, on répète que « la jeunesse est l’avenir du pays ». Mais la jeunesse n’attend pas l’avenir pour exister. Elle veut contribuer aujourd’hui, être associée aux décisions, accéder aux responsabilités. La question n’est donc pas de simplement « rajeunir » les listes électorales, mais de repenser en profondeur l’articulation entre formation, emploi et participation citoyenne.

Pouvoir d’achat : la politique mesurée au quotidien.

Les indicateurs macroéconomiques, pour rassurants qu’ils soient, ne sauraient occulter la réalité du quotidien. Les prévisions du FMI pour 2026 font état d’une croissance de 4,9 % et d’une inflation maîtrisée. Ces performances, si elles se confirment, sont importantes pour la stabilité du pays. Mais elles ne suffisent pas à rendre compte du ressenti des ménages face à la hausse des prix, aux difficultés d’accès au logement, à la précarité persistante de larges franges de la population.

Un pays peut afficher une croissance respectable tout en laissant une partie de sa population sur le bord du chemin. C’est pourquoi la question électorale devrait se formuler autrement : comment transformer la croissance en amélioration durable et perceptible des conditions de vie ? La création de richesses n’a de portée sociale que si elle produit des emplois de qualité, des revenus en hausse, des services publics accessibles et de qualité.

L’État social, une promesse à concrétiser.

La construction de l’État social représente sans doute l’une des transformations les plus ambitieuses de ces dernières années. La généralisation de la protection sociale, la refonte du système de santé, la mise en place des allocations familiales directes : autant de chantiers qui témoignent d’une volonté d’aller vers un modèle plus solidaire.

Mais cette ambition se heurte à plusieurs défis. Le premier est celui de la qualité des services publics. Une protection sociale ne vaut que par ce qu’elle protège réellement. L’accessibilité, l’équité territoriale, l’efficacité des services : voilà les critères qui permettront de juger de la réussite de ce projet. Le second défi est celui de la soutenabilité. L’aide sociale directe peut réduire certaines formes de précarité, mais elle ne saurait se substituer à une politique ambitieuse de création d’emplois, d’amélioration de l’école publique, de modernisation du système de santé.

La solidarité doit protéger le citoyen, non l’enfermer dans une dépendance. Elle doit être un tremplin, non un substitut au développement.

La question territoriale, angle mort du développement.

Le Maroc a profondément transformé ses infrastructures au cours des dernières décennies. Autoroutes, trains à grande vitesse, ports, zones industrielles : le pays s’est doté d’équipements modernes qui ont changé son visage. Mais cette modernisation a parfois laissé sur le bord du chemin les territoires ruraux et les villes moyennes.

Lorsque les zones rurales ne bénéficient pas des mêmes opportunités que les métropoles, lorsque l’accès aux services de santé, à l’éducation de qualité ou aux transports reste inégal, la confiance dans les institutions s’érode. La question territoriale n’est pas seulement un problème d’aménagement du territoire ; c’est aussi une question démocratique. Un citoyen qui se sent oublié, relégué, privé des fruits du développement, finit par douter de la sincérité de ceux qui le gouvernent.

L’opposition à l’épreuve de l’alternative.

Il serait pourtant trompeur de faire des élections de 2026 un simple référendum sur le bilan du gouvernement sortant. Les partis d’opposition doivent eux aussi accepter d’être évalués. Une opposition crédible ne peut se contenter de dénoncer les insuffisances du pouvoir ; elle doit proposer une alternative cohérente, réaliste, financée.

Elle doit répondre à des questions simples mais exigeantes :

· Comment créer davantage d’emplois de qualité ?
· Comment améliorer l’école publique et réduire les inégalités scolaires ?
· Comment rendre le système de santé plus efficace et plus accessible ?
· Comment financer les réformes sans alourdir la fiscalité des ménages les plus modestes ?
· Comment garantir l’intégrité des élus et la moralisation de la vie publique ?
· Quelles différences concrètes son programme apporterait-il dans la vie quotidienne du citoyen ?

La confrontation des projets, l’exigence de précision, l’honnêteté sur les contraintes budgétaires : voilà ce qui devrait caractériser la campagne électorale. Le citoyen mérite mieux que des promesses générales et des affrontements stériles.

Le citoyen, acteur permanent et non simple électeur intermittent

L’un des problèmes majeurs de notre vie politique réside sans doute dans une conception trop intermittente de la démocratie. Le citoyen n’est sollicité qu’au moment des élections ; entre deux scrutins, son existence semble s’effacer derrière le jeu des partis et des institutions.

Une démocratie vivante suppose au contraire une participation continue, un suivi régulier de l’action des élus, une transparence dans les décisions, une évaluation partagée des politiques publiques. Le citoyen devrait avoir accès aux travaux parlementaires, comprendre les lois votées, mesurer l’impact des réformes. L’élu, de son côté, devrait considérer son mandat non comme un aboutissement personnel mais comme une responsabilité provisoire, soumise au jugement de ceux qui l’ont choisi.

Cette conception transforme profondément le rapport entre la société et la politique. Elle instaure une relation de confiance fondée sur la transparence et la redevabilité, plutôt qu’une relation de défiance entretenue par l’opacité et le sentiment d’impuissance.

L’argent en politique : le poison de la démocratie.

La question des moyens financiers engagés dans les campagnes électorales et des pratiques clientélistes mérite une vigilance particulière. Acheter une influence, transformer une relation de service en échange électoral, instrumentaliser la précarité pour obtenir des voix : ces pratiques, aussi anciennes que condamnables, affaiblissent la liberté du citoyen et pervertissent le sens même du vote.

La pauvreté rend certaines populations vulnérables à ces formes de dépendance politique. Or la démocratie ne peut fonctionner correctement que lorsque le bulletin de vote exprime une conviction, un choix, une préférence éclairée — et non une dette personnelle ou une obligation contractée sous la contrainte.

La moralisation de la vie politique n’est donc pas un supplément d’âme, un luxe que l’on pourrait s’offrir une fois les besoins matériels satisfaits. Elle est une condition de la crédibilité des institutions, une garantie de la sincérité du suffrage universel.

Au-delà des visages, renouveler les pratiques.

On entend souvent dire qu’il faut « renouveler la classe politique », faire entrer davantage de jeunes dans les institutions. C’est souhaitable, mais insuffisant. Le véritable renouvellement ne consiste pas seulement à changer les visages ; il suppose un changement des pratiques, des méthodes, des exigences.

Le Maroc a besoin d’élus compétents, capables de comprendre des dossiers économiques complexes, de contrôler efficacement l’action gouvernementale, de légiférer avec sérieux, de défendre l’intérêt général. Il a besoin de parlementaires qui ne confondent pas leur mandat avec un privilège, qui ne considèrent pas l’Assemblée comme une simple chambre d’enregistrement des décisions exécutives.

L’expérience doit rencontrer la compétence ; la jeunesse doit rencontrer la responsabilité ; la politique doit retrouver le sens du service public. C’est à cette condition que les institutions retrouveront leur crédibilité.

2026 : un contrat de confiance plutôt qu’une simple compétition.

C’est finalement autour de cette idée que devrait s’organiser la prochaine campagne. Pourquoi ne pas demander à chaque parti de présenter des engagements prioritaires, clairement chiffrés, accompagnés d’un calendrier de réalisation et d’indicateurs permettant d’en mesurer les résultats ? Pourquoi ne pas instaurer une véritable culture du compte rendu, où chaque élu rendrait régulièrement compte de son travail à ses électeurs ?

Le citoyen pourrait alors, au terme de la législature, comparer les promesses et les réalisations. Cela transformerait progressivement la relation entre électeur et élu : moins de promesses, davantage d’engagements ; moins de slogans, davantage d’objectifs ; moins de communication, davantage de résultats tangibles.

Voter pour qui ? Mais surtout : voter pour quoi ? Voilà la question qui devrait guider le choix des électeurs.

Restaurer la confiance : la véritable victoire de 2026.

Au fond, la question des élections de 2026 pourrait se résumer en une seule interrogation : comment faire en sorte que le citoyen retrouve une raison de croire que son vote peut changer quelque chose ?

La réponse ne viendra ni des slogans, ni des affiches, ni des promesses spectaculaires. Elle viendra de la capacité des partis à proposer des projets crédibles, des candidats à démontrer leur compétence et leur intégrité, du gouvernement à assumer son bilan et de l’opposition à présenter une véritable alternative.

Le citoyen marocain ne demande pas l’impossible. Il demande du travail, de la dignité, des services publics efficaces, de la justice sociale, des territoires mieux équilibrés, des responsables qui respectent leur parole et qui placent l’intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers.

La véritable victoire des élections de 2026 ne sera donc pas celle d’un parti sur un autre. Ce sera celle d’une démocratie capable de réconcilier le citoyen avec la politique, le vote avec l’espoir, le mandat avec la responsabilité.

Car au-delà de la conquête des sièges, c’est bien la confiance du citoyen qui constitue le véritable siège à conquérir. Et cette conquête-là, plus que toute autre, est l’affaire de tous.

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