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Quand la res publica devient une affaire privée : le Maroc face à ses échéances électorales

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Un système à deux vitesses, révélé au grand jour.

Le drame d’Agadir, à la mi-septembre 2025, a agi comme un électrochoc. Le décès de huit femmes enceintes admises pour des césariennes dans un hôpital public a mis le feu aux poudres et déclenché un mouvement de contestation inédit. En quelques jours, un collectif spontané et sans étiquette, baptisé GenZ 212, est né sur Discord, rassemblant des centaines de milliers d’adhérents et organisant des rassemblements quotidiens à travers le royaume. Le slogan qui a circulé — « Les stades sont prêts, mais où sont les hôpitaux ? » — résume à lui seul le sentiment d’un « Maroc à deux vitesses » que je dénonce dans cet article : des dizaines de milliards de dirhams pour la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030, une école et un hôpital publics à bout de souffle.

Ce moment social a donné corps, dans la rue, à un diagnostic que portent depuis longtemps des militants associatifs et des économistes critiques : la marchandisation progressive de secteurs jadis conçus comme des biens communs — éducation, santé — a créé deux Maroc parallèles. D’un côté, ceux qui peuvent payer l’école ou la clinique privées. De l’autre, ceux qui sont condamnés à des services publics dégradés, où l’ascension sociale par le mérite et le travail n’est plus qu’un souvenir.

Une captation qui ne se cache plus.

Le glissement est désormais assumé : le patronat ne se contente plus de « déléguer » des représentants dans les conseils communaux, les chambres professionnelles ou le Parlement — il occupe directement les postes de commande. Le chef du gouvernement sortant, également actionnaire du groupe Akwa et de sa filiale Afriquia, est la troisième fortune du pays. Depuis sa nomination, des soupçons de conflits d’intérêts n’ont cessé de l’accompagner, touchant également plusieurs membres de son gouvernement.

La presse économique marocaine elle-même dresse un bilan sévère : le parti au pouvoir est régulièrement cité en tête des formations les plus associées aux controverses sur les marchés publics, qu’il s’agisse de la station de dessalement de Casablanca, du secteur pharmaceutique, d’une affaire de subventions au bétail estimée à 17 milliards de dirhams, ou plus récemment de marchés liés au transfert d’eau entre bassins hydrauliques.

Sous la pression de la rue, le chef du gouvernement a annoncé début février 2026 qu’il ne briguerait ni un troisième mandat à la tête de son parti ni, de fait, la primature après le scrutin de septembre — un retrait présenté par des analystes comme un geste tactique destiné à désamorcer une contestation qui avait fait de lui un point de cristallisation du mécontentement.

Ce que disent les chiffres.

Le tableau social que je dresse dans cet article se vérifie dans les statistiques officielles les plus récentes. Selon la nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre du Haut-Commissariat au Plan, le taux de chômage strict s’établissait à 10,8 % au premier trimestre 2026, avec de fortes disparités : 13,5 % en milieu urbain contre 6,1 % en milieu rural, et 16,1 % chez les femmes contre 9,4 % chez les hommes. Le chômage des jeunes reste la plaie la plus visible : il atteint 29,2 % chez les 15-24 ans. Si l’on ajoute le sous-emploi et la main-d’œuvre potentielle, l’indicateur composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre grimpe à 22,5 % au niveau national, et jusqu’à 45,3 % chez les jeunes — une jeunesse massivement en marge du marché du travail, celle-là même qui est descendue dans la rue à l’automne 2025.

Ces chiffres donnent une assise factuelle à l’argument central : la panne de l’ascenseur social. Quand l’école publique et la santé publique se dégradent au profit d’une offre privée réservée à ceux qui en ont les moyens, ce ne sont plus les compétences ou le mérite qui déterminent la trajectoire d’un enfant, mais le compte en banque de ses parents. C’est l’inverse de la promesse qui, pendant des décennies, a permis à des familles modestes de sortir de la précarité sans dépendre de l’aide sociale.

Une réponse gouvernementale sous contrainte.

Il faut noter, par souci d’équité, que la mobilisation n’est pas restée sans effet immédiat. Sous la pression du mouvement GenZ 212, l’exécutif a annoncé lors de la présentation du projet de loi de finances 2026 une hausse substantielle des budgets alloués à l’éducation et à la santé — environ 13 milliards d’euros consacrés en 2026 à ces deux secteurs. Cette annonce a toutefois été accueillie avec un scepticisme marqué par les manifestants eux-mêmes, qui redoutent que ces fonds ne se perdent dans les circuits de corruption dénoncés par ailleurs. Par ailleurs, la répression qui a accompagné le mouvement — plus d’un millier de personnes en détention selon l’Association marocaine des droits humains, et des peines allant jusqu’à quinze ans de prison prononcées contre certains manifestants — a durablement entamé la confiance.

Nuancer sans minimiser.

Une lecture équilibrée impose cependant quelques nuances.

D’abord, le bilan du gouvernement sortant n’est pas univoque : ses défenseurs mettent en avant la relance post-Covid, l’élargissement de la couverture médicale de base à des catégories jusque-là non couvertes, des aides directes aux ménages modestes et une croissance maintenue malgré plusieurs années de sécheresse sévère — un facteur climatique largement indépendant des choix de gouvernance et qui pèse lourdement sur l’économie rurale marocaine.

Ensuite, la baisse des services publics et la montée du privé ne s’expliquent pas seulement par une volonté délibérée de « privatiser au profit des riches » : elles renvoient aussi à des contraintes budgétaires réelles, à une démographie scolaire et à des besoins de santé en hausse constante, et à des choix de politique publique débattus dans la plupart des pays, y compris ceux qui ne se revendiquent pas du libéralisme. Certains économistes estiment au contraire qu’un secteur privé bien régulé peut compléter une offre publique insuffisante plutôt que la remplacer, à condition que l’État conserve les moyens de garantir l’accès universel — ce qui est précisément l’enjeu du débat, plus qu’un simple procès du principe de propriété privée.

Enfin, réduire l’ensemble des partis, syndicats et associations de défense des droits humains à un silence complice serait excessif : ce sont justement des relais associatifs et des observateurs des droits humains, comme l’AMDH, qui ont documenté les arrestations et la répression du mouvement GenZ 212, preuve qu’une partie du tissu militant reste mobilisée, même si son ancrage populaire s’est incontestablement affaibli par rapport aux décennies précédentes.

Deux rendez-vous pour trancher.

Les élections législatives du 23 septembre 2026, puis les scrutins professionnels et communaux de 2027, se présentent dans ce climat comme un test grandeur nature. Le retrait du chef du gouvernement sortant de la course, confirmé début février 2026, prive certains partis d’opposition de leur cible privilégiée sur le thème des conflits d’intérêts, mais ne referme en rien le débat de fond : qui, demain, gouvernera au nom de qui ?

Des candidats issus du monde des affaires continueront-ils d’occuper les postes de décision sur l’éducation, la santé ou les marchés publics, ou la contestation née dans la rue en 2025 trouvera-t-elle une traduction politique durable, portée par de nouveaux partis ou par un renouvellement des forces existantes ?

La réponse à cette question déterminera si le Maroc referme la parenthèse d’un système où, comme je le résume dans cet article, la conduite des affaires publiques se met au service d’intérêts privés — ou si, au contraire, elle s’installe durablement, faute d’alternance crédible.

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