
Par: Allal KHEIREDDINE

« Je suis arrivé à un âge où c’est trop tard de revenir en arrière, mais encore trop tôt pour arrêter de rêver.»
I. La tyrannie de l’arithmétique
Nous avons appris à nous compter. L’âge d’abord, comme une sentence que l’on prononce à voix basse. Puis le salaire, les mètres carrés, les années de cotisation, les pas quotidiens, les abonnés, le taux de cholestérol, le nombre de livres lus cette année. Une vie entière tient désormais dans un tableau, et nous appelons cela lucidité.
Le chiffre nous a séduits parce qu’il promettait l’objectivité. Il n’a livré que la comparaison. Or la comparaison est le moteur le plus fidèle du désespoir : elle transforme chaque existence en position dans un classement dont personne n’a jamais vu le règlement.
Mais le chiffre porte un vice plus profond, et rarement nommé : il est toujours rendu au passé. Il mesure ce qui a eu lieu, jamais ce qui peut advenir. Quarante-cinq ans, ce n’est pas une information sur mon avenir ; c’est un procès-verbal. Nous avons confié le gouvernail à un rétroviseur.
II. Ce que le nombre ne sait pas compter
Bergson l’avait vu : l’horloge découpe le temps en tranches égales, mais aucune année d’une vie n’a jamais eu le poids d’une autre. Il existe des décennies opaques dont on ne garde rien, et des étés de dix-sept ans qui continuent d’éclairer tout le reste. Le temps vécu n’est pas une quantité, c’est une épaisseur.
Et voici la liste, immense, de ce qu’aucun compteur ne saisira jamais : la qualité d’un silence partagé, la fidélité d’une amitié qui n’exige rien, l’instant exact où une phrase lue vous change, le courage minuscule qu’il a fallu pour recommencer un matin de plus.
La sagesse soufie tient le cœur pour un miroir, non pour un coffre : il ne s’agit pas de l’emplir, mais de le polir. Nul ne saurait chiffrer un polissage. On y travaille pourtant chaque jour, et c’est peut-être là le seul travail sérieux.
III. « Trop tard » n’est pas une perte
L’adage tient sa force d’un paradoxe qu’il refuse de résoudre. Il pose deux impossibilités, revenir, renoncer, et découvre entre elles un espace étroit qui est exactement celui de la vie adulte.
Nous entendons « trop tard pour revenir en arrière » comme une condamnation. C’est une libération. L’irréversible ferme la porte de sortie, et une porte fermée est ce qui donne enfin une direction à la marche. Aucun fleuve n’a jamais regretté sa source ; c’est en ne pouvant pas remonter qu’il devient fleuve.
Ce qui est derrière n’est pas perdu : c’est devenu du sol. On ne revient pas sur ses années, on se tient dessus. Elles ne sont plus le lieu où vous vivez, elles sont ce qui vous porte.
IV. Le rêve n’est pas une fuite, c’est une méthode
Encore faut-il distinguer. Le rêve qui ne coûte rien n’est pas un rêve, c’est un anesthésiant : il console le soir et n’engage à rien le lendemain. Celui dont parle l’adage est d’une autre espèce. Il convoque. Il réclame des heures qu’on n’a pas, des renoncements qu’on n’avait pas prévus, et le ridicule d’être celui qui, à cet âge, se met à peindre, à écrire, à apprendre une langue, à partir.
Ibn ‘Arabî nommait « barzakh » cet entre-deux où l’imagination donne forme à ce qui n’est pas encore. Le rêve véritable est ce seuil : ni pure chimère, ni fait accompli ; un atelier d’un artisan. Il ne s’agit pas d’attendre que la vie ressemble au rêve, mais de laisser le rêve organiser la vie, une décision après l’autre.
Rêver, à cet âge, n’est donc pas une naïveté résiduelle. C’est la forme la plus exigeante du réalisme : celle qui refuse de considérer l’inventaire comme un destin.
V. Vivre, et non exister
Exister, c’est tenir sa place. Répondre présent. Faire ses comptes, et les faire bien. C’est honorable, et c’est insuffisant.
Vivre, c’est consentir à un risque dont le rendement n’est pas garanti. C’est accepter d’être, pour un temps, mauvais à quelque chose que l’on aime. C’est préférer une œuvre imparfaite à une prudence irréprochable.
Et si vous vous sentez ce matin en retard, sur les autres, sur vos promesses, sur celui que vous vouliez devenir, sachez qu’il n’y a pas de retard, faute de course. Personne n’a fixé la ligne. Personne ne tient le chronomètre. Cette anxiété que vous croyez personnelle est une contagion d’époque, et l’on peut en guérir.
Envoi
Il faut aimer le matin pour cette raison précise : c’est l’heure qui ne sait rien des chiffres d’hier. Elle n’a pas lu votre bilan. Elle ne connaît ni votre âge ni vos échecs. Elle ouvre une page que nul n’a encore auditée.
Alors ne demandez pas à ce jour combien il vous reste. Demandez- lui ce qu’il vous offre. Et soyez- en convaincus, les rêves repoussent les limites de l’horizon.
Il est trop tard pour revenir. Grâce en soit rendue.
Il est encore beaucoup trop tôt pour cesser de rêver، et il le sera toujours.
