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Chronique d’un fleuve immobile

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Première partie : Le grand fleuve.

Je suis ce fleuve. On ne me voit pas couler, et pourtant je charrie depuis la nuit des temps des eaux vives et tumultueuses, stratifiées comme la roche, patientes comme le désert. On m’appelle le Maghreb, le pays du couchant, l’Occident — lointain pour les uns, central pour d’autres, parfois même bas, selon la géographie du cœur de qui me nomme. À l’instar de l’Orient qui se dit proche, moyen ou extrême, moi aussi je change de visage suivant celui qui m’observe. Mais je ne serai jamais le Machreq. Je suis l’autre rive du monde, l’horizon où finit la terre pour que commence l’infini — l’Occident que les poètes du Levant contemplent au bout de leurs rêves, comme on regarde le soleil sombrer dans l’or et la pourpre.

Géologiquement, je suis fait de strates. Ma source première, éternelle et granitique, est un socle d’hommes libres : les Imazighen, qu’on dit Berbères sans qu’ils soient jamais barbares. Ils sont mon lit rocheux, ma colonne vertébrale, le squelette de mes Atlas qui déchirent le ciel. En eux réside le silence têtu des cimes et la mémoire brute du désert. Mais un fleuve digne de ce nom ne se contente pas de sa source ; il s’enrichit, il s’ouvre, il accueille — bon gré, mal gré, à travers les millénaires qui l’ont vu exister.

Et les tributaires sont venus, couche après couche, comme une géologie vivante. Des flots de pourpre d’abord, ceux des Phéniciens venus d’Égypte, marins de l’azur, qui ont déposé dans mes criques le sel de leurs dieux et le murex de leurs teintures. Puis ce furent les rouges légions de Rome qui, sous le nom de Maurétanie Tingitane, crurent me dompter. Ils bâtirent des temples, tracèrent des voies, mais mes racines amazighs eurent tôt fait d’enrouler leurs lianes autour de leurs colonnes de marbre, les absorbant à jamais dans ma terre ocre.

Le temps passa, et d’autres eaux vinrent se mêler aux miennes. Les caravanes juives, portant la parole des Prophètes et la sagesse des Livres, s’installèrent dans les méandres de mes vallées, y tissant des mellahs aux portes de bois ouvragé, où la mélancolie des psaumes épousait le bruissement des oliviers. Puis, du fond du désert d’Arabie, un souffle brûlant apporta la lumière de l’Islam ; les cavaliers pieux posèrent leurs selles sur mon dos et y bâtirent des médinas blanches où le Coran, récité dans la langue des cieux, s’infiltra dans le chant ancestral des oueds.

Mais le tribut le plus doux-amer vint de l’Andalousie déchue. Ces musulmans et ces juifs chassés de leurs paradis perdus franchirent le détroit comme des âmes en peine, les yeux encore humides de l’Alhambra. Je les ai accueillis dans mes gorges profondes ; ils ont greffé leurs orangers à mes oliviers, mêlé leurs complaintes en arabe andalou aux tambours berbères, et leurs palais sont devenus les miens, leurs patios les soupirs de mes riads.

Plus tard, dans un fracas de canons et de langues étrangères, les Espagnols et les Français débarquèrent. Ils crurent me tracer des frontières, me tailler dans le vif. Mais ma nature profonde est l’absorption ; leurs forts, leurs lycées, leurs boulevards, je les ai digérés comme on digère un fruit acerbe, jusqu’à ce que leurs rejetons, parlant ma darija avec un accent mâtiné, deviennent, l’espace d’un siècle, les gardiens imprévus de mes rivages.

N’oublions pas les fils du Soudan, les Gnaoua, que les caravanes transsahariennes ont déposés sur mes rives comme des grains de sable noir. Ils ont apporté le rythme des tambours, la transe des possédés, le blues de l’exil ; mes zaouïas les ont adoptés, et leurs chaînes, frottées contre le sol, sont devenues des luths. Eux aussi sont de mon eau, profonde et battante.

Et puis il y a les derniers venus, les Palestiniens, ces exilés chargés de clés rouillées et de rêves d’oliveraie. Ils ont posé leur valise sur mes plaines, et j’ai senti leur mélancolie couler dans mon lit comme un affluent grave, mais fertile. Eux aussi, un jour, planteront leurs enfants comme des figuiers dans mes collines. Car je n’ai jamais fini de m’écrire.

Ainsi, siècle après siècle, mes eaux ont sillonné les gorges du Todgha, les vallées du Souss, les plateaux du Rehamna, et se sont perdues dans l’Atlantique à Essaouira, là où les alizés mêlent le sel des conquérants à la sueur des pêcheurs. J’ai porté les chars romains, les caravanes berbères, les chevauchées almoravides, les processions des confréries, les camions des colons et les cortèges de l’indépendance. Tous se sont abreuvés à moi. Tous ont déposé leurs sédiments dans ma vase : un mot, une coutume, un gène, une mélodie, une épice — le cumin du Sud, le safran du Tafilalet, le thé à la menthe des Atlantes. Et tous, en fin de compte, sont devenus miens, citoyens à part entière de ce pays hospitalier de nature.

On croit que je change. On croit que je me perds dans la mer, là-bas, à l’ouest, là où le soleil meurt. Mais je ne me perds jamais. Je m’évapore en brume d’Atlas pour retomber en neige sur le Toubkal, et je recommence. Car je ne suis pas une ligne droite, je suis un cycle. Mon lit s’est élargi, mes rives se sont couvertes de cités grouillantes — Marrakech la rouge, Fès la spirituelle, Rabat la blanche, Casablanca la frénétique — où les voix se mêlent en un seul chant polyphonique.

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Deuxième partie : Le dialogue intérieur.

Mais parfois, le fleuve aime à se regarder dans le miroir de ses propres méandres. C’est ainsi qu’un soir, alors que la lumière de Marrakech virait à l’ocre brûlé, il prit la forme d’un homme et vint s’asseoir sur sa propre berge, pour se parler à lui-même. Il ne savait plus très bien s’il était l’eau qui interrogeait ou la rive qui répondait.

— Tu dis que tu ne te perds jamais, dit l’homme à l’eau. Mais moi, je me perds parfois. Je ne sais plus très bien de quelle strate je viens. Suis-je amazigh par ce grand-père du Souss, arabe par cette grand-mère de Rif, un peu andalou par cet ancêtre oublié qui a franchi le détroit dans l’autre sens ? Je porte en moi des noms que je ne comprends plus, des plats dont j’ignore l’origine, des prières qui se répondent dans trois langues différentes.

Le fleuve rit — un rire de galets qui roulent les uns contre les autres.

— Tu poses la question comme si la réponse devait être unique. Mais regarde mon lit : crois-tu qu’il y ait une seule pierre qui explique mon cours ? Tu es toi-même un petit fleuve, mon enfant. Tu charries en toi ce que je charrie en grand. Ne cherche pas la source pure — elle n’existe que dans les légendes des Ifriqiyens. Cherche plutôt ce que tu as fait de tous ces affluents. As-tu appris à faire danser tes contradictions comme les Gnaoua font danser leurs possédés ?

— Mais toi, insista l’homme, tu dis « j’ai absorbé », « j’ai digéré », comme si tout se valait, comme si les Romains et les Amazighs, les colons et les exilés, c’était la même eau. N’y a-t-il pas des blessures dans ton lit ? Des sédiments plus amers que d’autres ?

Le fleuve se tut un instant. La brise cessa de remuer les roseaux. Il se souvint des bûchers de l’Inquisition, des décrets d’expulsion, des guerres tribales, des famines, des protectorats qui avaient voulu lui voler son nom.

— Tu as raison de me le demander. Je ne suis pas fait que de miel et de fleurs d’oranger. J’ai aussi charrié des chaînes, des terres confisquées, des frontières tracées à la règle par des mains qui ne me connaissaient pas. Je n’oublie rien — je n’ai pas ce luxe. Mais je transforme. C’est ma seule alchimie contre le désespoir : je ne renie aucune eau, même la plus trouble, parce que la renier reviendrait à assécher une part de moi-même. La blessure aussi devient racine, avec le temps, si on ne la laisse pas seule cicatriser dans le noir. Regarde les Mellahs : ils ont été des ghettos, ils sont devenus des lieux de mémoire. Regarde les anciennes casernes coloniales : elles abritent aujourd’hui des écoles où l’on apprend l’amazigh et l’arabe.

— Et moi, alors ? Que dois-je faire de ce mélange que je suis ?

— Coule, dit le fleuve. Ne cherche pas à être une seule chose. Sois amazigh le matin, arabe à midi, andalou au crépuscule, gnaoui la nuit lors des veillées, et marocain à chaque heure, sans contradiction — comme moi je suis à la fois montagne, gorge, vallée et plaine sans jamais cesser d’être le même fleuve. Le jour où tu accepteras d’être stratifié plutôt qu’uni, tu cesseras de te perdre. Car l’unité que l’on impose est un carcan ; l’harmonie que l’on invente est une fête.

L’homme resta longtemps sur cette berge, à regarder l’eau qui ne coulait pas, ou qui coulait trop lentement pour que l’œil s’en aperçoive — comme l’histoire d’un pays qui n’en finit pas de s’écrire dans le lit de ses propres contradictions. Puis il se releva, et tandis qu’il s’éloignait, il entendit le fleuve lui glisser dans le dos : « Tu n’es pas un métis ; tu es un pont. Et un pont n’appartient à aucune rive, il est la grâce qui les relie. »

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Troisième partie : Le conseil des affluents.

Cette nuit-là, l’homme ne s’était pas éloigné. Il s’était assis un peu plus loin, et soudain, les voix se levèrent une à une de l’eau, comme des bulles remontant d’un fond très ancien, et chacune prit la parole à son tour. Ce n’était plus le fleuve seul qui parlait, mais tout son peuple de mémoires réunies en un conseil immémorial.

L’Amazigh parla le premier, la voix rude comme les pentes du Haut-Atlas :
— Je suis la pierre sous tes pieds, le socle qui ne bouge pas même quand tout change autour de lui. J’ai donné au fleuve sa colonne vertébrale, ses sommets enneigés, sa langue tamazight qui résonne encore dans les tifinaghs gravés sur le roc. Sans moi, le lit n’existerait pas — mais je sais aussi que le lit seul, sans l’eau qui le traverse, n’est qu’un désert de pierres. Ma fierté n’est pas un mur ; elle est une racine.

Le Phénicien répondit dans un murmure salé :
— Moi, j’ai apporté le commerce, l’alphabet, le regard tourné vers l’horizon marin. J’ai appris au fleuve à ne pas craindre l’immensité, à envoyer ses enfants voguer jusqu’aux colonnes d’Hercule et revenir chargés de pourpre et d’idées nouvelles.

Le Romain, l’écho des colonnes de Volubilis dans la gorge, s’exprima :
— J’ai voulu bâtir des murs droits, tracer des voies qui ne connaissent pas le détour. Le fleuve m’a enseigné l’humilité : mes murs sont tombés en poussière, mais les routes, lui, il les a gardées — pour ses propres caravanes, non pour mes légions.

Le Juif, les yeux levés vers une étoile invisible, dit avec la douceur des psaumes du Mellah :
— J’ai apporté le Livre et la patience des exils sans fin. J’ai tissé dans les quartiers de Fès et de Marrakech une mémoire qui n’a jamais cessé de dialoguer avec celle des médinas voisines. Ma prière en hébreu et l’appel du muezzin, longtemps, se sont répondu par-dessus les toits de terre battue, comme deux frères qui ne savent plus pourquoi ils se sont fâchés.

L’Arabe vint ensuite, avec le souffle chaud du désert de l’Est :
— J’ai apporté la lumière d’une foi universelle et la langue du Coran. Je croyais venir pour conquérir ; le fleuve, lui, m’a converti à sa patience profonde. Ma langue classique s’est pliée à sa darija buissonnière, mon désert s’est mêlé à ses vallées verdoyantes, et j’ai appris que la révélation peut aussi fleurir dans une terre d’accueil.

L’Andalou, la voix brisée par la nostalgie de Grenade, chanta :
— Je suis venu les yeux pleins des tourments de l’Alhambra. J’ai apporté la musique du luth, les jardins en terrasses, la finesse d’un monde qui n’existait plus nulle part ailleurs. Le fleuve m’a offert une deuxième Andalousie, ici, dans ses riads et dans ses nuits gnaouies. Il a pris ma mélancolie et l’a tressée à ses rythmes.

L’Espagnol et le Français, presque en même temps, avec une gêne encore tenace mais sincère, murmurèrent :
— Nous sommes venus en conquérants, chargés de nos certitudes et de nos canons. Nous voulions faire du fleuve un simple affluent de nos empires. Il nous a laissés croire, un temps, que nous avions réussi — puis il a repris son cours, plus large et plus lent. Il nous a laissé, en partant, un peu de nos langues devenues siennes, transformées, méconnaissables, mais étrangement vivantes, comme un greffon sauvage.

Le Gnaoui, enfin, sortit des profondeurs de l’eau noire, son métal enjoué au bout des doigts :
— Tu ne m’as pas vu dans les premiers chapitres, car on m’a souvent relégué aux marges. Pourtant, j’ai apporté le souffle du Sud profond, le rythme du tam-tam, la transe et le bleu de mes guembris. Le fleuve m’a ouvert ses zaouïas, il a épousé mes litanies et en a fait un pont entre le désert de sable et l’océan du doute. Je suis le pouls nocturne du Maroc.

Le Palestinien, dernier-né, la voix encore lourde de sa valise de réfugié, osa enfin :
— Je suis le plus récent, celui qui arrive avec ses clés rouillées et ses cartes déchirées. Je ne sais pas encore ce que je deviendrai dans ce lit. Mais déjà, je sens que le fleuve ne me traite pas comme un étranger de passage. Il me fait une place, comme il l’a fait pour tous les autres avant moi. Il m’apprend que la terre promise n’est pas un lieu, mais une manière d’accueillir.

Le silence retomba sur l’eau, plus lourd et plus apaisé qu’un voile de prière. Puis le fleuve lui-même, dans une voix qui contenait désormais toutes les autres, prit la parole pour clore le conseil :

— Vous voyez, mes enfants ? Aucun de vous, seul, n’est le Maroc. Et pourtant, chacun de vous, sans exception, EST le Maroc. Vous croyiez être venus me visiter, me traverser, parfois me conquérir. En réalité, c’est moi qui vous ai absorbés, un par un, sans jamais vous dissoudre entièrement — car tel est mon mystère : je ne fais pas de vous une eau uniforme et grise. Je vous garde distincts, comme des courants qui se croisent sans se confondre, comme les ingrédients d’un tajine qui conservent leurs saveurs tout en participant au même plat. C’est cette diversité même qui fait ma force, et non un passé idéal que l’on regretterait.

C’est pourquoi le Marocain d’aujourd’hui peut converser en amazigh avec sa grand-mère, réciter le Coran en arabe classique, chantonner une nouba andalouse, discuter un dossier en français, jurer en espagnol quand il est en colère, et danser les rythmes gnaouis jusqu’à l’aube — sans jamais avoir l’impression de se trahir. C’est pourquoi le Maroc a toujours su s’ouvrir aux civilisations sans perdre son âme : parce que son âme n’a jamais été une statue, mais un fleuve — capable d’accueillir mille eaux sans jamais cesser d’être lui-même.

Je suis votre mémoire commune, plus puissante que toutes les frontières. Je n’oublie aucun de vous, ni vos gloires ni vos silences. Le jour où le monde cherchera un exemple de civilisations qui ont su se rencontrer sans se détruire, se mélanger sans s’effacer, souffrir sans se haïr, c’est vers mes rives, vers mes montagnes et vers mon océan qu’il faudra se tourner. Car vous n’êtes pas mes affluents perdus dans mon courant : vous êtes ma richesse visible, l’écume de mon histoire, le sel de mes terres.

Sur cette berge, cette nuit-là, les voix se turent une à une — non pas dans le silence de l’oubli, mais dans celui, apaisé, d’une assemblée de sages enfin réconciliée avec le temps. L’homme se leva, le cœur plus léger que l’air du Souss. Il avait compris que le Maroc n’était pas une nation parmi d’autres ; il était une respiration du monde. Et que, dans ce grand fleuve immobile, chaque goutte, même la plus infime, contenait l’océan tout entier.

Je coule ainsi, majestueux et calme, depuis les premiers hommes debout sur mes roches jusqu’à la fin des temps — quand la mer elle-même, lasse de me boire, finira par me rendre à ma source, pour que l’histoire recommence, dans un autre cycle de vagues et d’accueil, de souffrance et de joie.

Car telle est ma signature : être le lit qui ne choisit pas entre ses eaux, mais les porte toutes, ensemble, vers l’horizon où le soleil meurt en beauté, pour renaître, chaque matin, un peu plus riche de tous les couchers qu’il a vus.

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