
Par: ALLAL KHEIREDDINE

Entre un régime venu du Proche-Orient qui bannit la volaille et réhabilite le Nutella, et des vidéos apocalyptiques sur la pastèque « interdite en Europe », l’assiette du Marocain est devenue un champ de bataille. Derrière le folklore numérique se cache un enjeu de santé publique, d’ordre économique et de souveraineté du discours scientifique. Il est temps que l’État reprenne la parole.
Un phénomène venu d’ailleurs, enraciné chez nous
Depuis plusieurs mois, un nom sature les fils TikTok, Facebook et WhatsApp du Maroc et du monde arabe : celui du « régime Tayibat », attribué au médecin égyptien Diaa Al Awadi, décédé en avril 2026 à Dubaï, à 47 ans, d’un arrêt cardiaque — un détail que le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques de santé, juge médicalement parlant, au regard des graisses saturées que le protocole promouvait sans limite.
Le principe est d’une simplicité redoutable : le monde alimentaire serait divisé en deux camps. D’un côté les tayibat, les « bonnes choses » ( viande rouge, graisses animales, miel, certains fromag). De l’autre les khabaïth, les aliments « impurs » ( légumes crus, légumineuses, produits laitiers, volaille, certaines huiles végétales). À cette taxonomie binaire s’ajoute, plus grave encore, une méfiance systématique envers les médicaments, présentés comme des poisons dont il faudrait s’affranchir, y compris pour les malades chroniques.
Le vocabulaire n’est pas neutre. Tayibat et khabaïth sont des termes coraniques. En les détournant vers une classification nutritionnelle sans fondement, le discours s’achète une légitimité religieuse, une sacralisation qui court-circuite tout examen critique : contester le régime, c’est presque contester le texte. C’est là le ressort le plus pernicieux du phénomène et le plus efficace dans des sociétés où la foi est un capital de confiance immense.
La mécanique de la séduction
Pourquoi cela fonctionne-t-il ? Parce que ce discours promet ce que la médecine honnête ne promet jamais : une solution simple à des problèmes complexes. Fatigue, surpoids, diabète, inflammation — tout s’expliquerait par quelques aliments coupables, tout se guérirait par leur éviction. Face à un système de santé perçu comme distant, coûteux, parfois défaillant, la promesse d’une guérison naturelle, « pure », à portée de caddie, est irrésistible.
Les plateformes font le reste. Leurs algorithmes ne sont pas neutres : ils récompensent ce qui choque et indigne. Le Dr Hamdi le résume d’une formule cinglante : « Un médecin qui dit ‘le poulet vous tue’ est plus viral qu’un nutritionniste qui explique l’équilibre alimentaire ». Les témoignages de transformations spectaculaires circulent à grande vitesse ; les complications, elles, restent invisibles. L’internaute ne voit qu’une moitié du réel, la moitié miraculeuse.
Et dans ce théâtre, les pseudo- spécialistes prospèrent. Certains sont de bonne foi, convertis sincères d’une doctrine qu’ils croient salvatrice. D’autres ont compris qu’il y avait là un marché : compléments, consultations, programmes payants, monétisation de l’audience. La nature a horreur du vide ; là où le discours sanitaire officiel est absent, inaudible ou soporifique, les moralisateurs de l’assiette s’engouffrent, Coran en bandoulière et lien d’affiliation en description.
Des dégâts sanitaires déjà documentés
Le corps médical marocain ne parle plus au conditionnel. Aucune étude scientifique, aucun essai clinique, aucune publication ne vient étayer le « Nidam Tayyibat » : il s’agit de propositions personnelles de son promoteur, rappelle le Dr Adahchour, qui témoigne avoir reçu en consultation des patients revenus du régime avec prise de poids, résistance à l’insuline et retour des symptômes qu’ils croyaient vaincus.
Les nutritionnistes pointent des risques convergents : carences liées à l’éviction durable de groupes alimentaires entiers, les produits laitiers, sources majeures de calcium et de vitamine D dans une population exposée à l’ostéoporose, surcharge cardiovasculaire liée à la place centrale accordée aux viandes rouges et graisses animales. Mais le danger le plus immédiat reste ailleurs : le discours anti-médicaments. Qu’un diabétique ou un hypertendu abandonne son traitement sur la foi d’une vidéo, et c’est une vie qui bascule. Le Dr Hamdi décrit sans détour un système de désinformation à la fois lucratif et idéologique, qui instrumentalise le langage médical contre les consensus scientifiques les plus solides.
Le signal le plus fort est venu du Caire : le 3 mai 2026, l’Égypte elle-même a imposé un black-out médiatique sur l’ensemble des contenus d’Al Awadi, jugés préjudiciables à la santé publique. Quand le pays d’origine du phénomène en vient à couper le son, les pays d’écho, le Maroc au premier chef — devraient entendre l’avertissement.
Le précédent de la pastèque : quand la rumeur détruit une filière
On aurait tort de croire le phénomène nouveau. Le Maroc a déjà payé, au sens propre, le prix de la rumeur alimentaire. Souvenons-nous de la campagne contre la pastèque marocaine : semences prétendument génétiquement modifiées, hormones injectées, empoisonnements imaginaires, photos recyclées de pages Facebook étrangères datant de 2018 et 2020. L’ONSSA a démenti, analyses de laboratoire à l’appui — absence de résidus de pesticides, de métaux lourds, de salmonelles — et rappelé que l’Union européenne, censée « interdire » ce fruit, en importait des centaines de milliers de tonnes sans jamais signaler la moindre non-conformité.
Rien n’y a fait. La conviction était forgée, le mal était fait : la pastèque s’est bradée à un dirham le kilo, ruinant des agriculteurs qui n’avaient commis d’autre crime que de produire selon les normes. Le directeur de la FIFEL, Ahmed Mouflih, avait alors réclamé que les colporteurs de cette rumeur en répondent devant la justice. Cinq ans plus tard, l’histoire bégaie : ces derniers jours encore, le ministère de l’Intérieur a dû publier un démenti officiel face à de nouvelles allégations d’intoxications, qualifiant ces rumeurs d’atteintes délibérées à l’économie nationale et à la sécurité alimentaire.
La leçon est claire : la désinformation nutritionnelle n’est pas un bruit de fond inoffensif. Elle tue des filières, appauvrit des familles rurales, mine la confiance dans les institutions de contrôle — et prépare le terrain au prochain gourou.
Le vide que l’État doit combler
Que faire ? D’abord, cesser de répondre à la viralité par le communiqué. Un démenti administratif publié en PDF ne pèse rien face à une vidéo dramatisée vue deux millions de fois. La riposte doit se jouer sur le même terrain, avec les mêmes armes narratives : des médecins formés à la prise de parole numérique, des formats courts, incarnés, en darija, diffusés là où la rumeur prospère.
Ensuite, structurer la réponse institutionnelle. Une instance dédiée, associant ministère de la Santé, ONSSA, Conseil national de l’Ordre des médecins, oulémas et autorité judiciaire devrait assurer trois missions : une veille des contenus sanitaires viraux, une capacité de réaction rapide et pédagogique, et un volet répressif pour les cas caractérisés d’exercice illégal de la médecine, de mise en danger d’autrui ou de diffusion de fausses informations portant atteinte à la santé et à l’économie publiques. La loi existe ; c’est la volonté d’articulation qui manque.
L’école, enfin, est le front le plus stratégique. L’éducation nationale forme les consommateurs et les internautes de demain : l’éducation nutritionnelle et l’esprit critique numérique, — apprendre à identifier une source, à repérer un conflit d’intérêts, à se méfier des promesses miraculeuses — doivent entrer dans les programmes avec le même sérieux que la grammaire ou les mathématiques. Et parce que le détournement du religieux est au cœur du dispositif de manipulation, les instances religieuses ont un rôle à jouer : rappeler que le Coran n’est pas un livre de diététique, et que l’islam a toujours fait de la préservation de la vie, hifz an-nafs, une finalité supérieure, incompatible avec l’abandon d’un traitement vital.
Conclusion
Le régime Tayibat passera, comme passent toutes les modes numériques. Mais le terrain qui l’a rendu possible, défiance envers les institutions, illettrisme sanitaire, algorithmes affamés de scandale, silence des autorités, demeurera, et portera d’autres fruits, plus toxiques encore. La question n’est donc pas de savoir comment éteindre cette rumeur- ci, mais comment rendre la société marocaine inflammable à la prochaine. Cela s’appelle une politique publique de l’information sanitaire. Elle n’existe pas encore. Chaque jour de retard se compte en patients qui jettent leurs médicaments et en agriculteurs qui jettent leurs pastèques.



