
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Vous avez atteint vos soixante et onze ans. Le bus du soir vous a déposé devant la maison, comme il le fait chaque jour depuis que vous avez cessé de conduire. La rambarde de fer, les trois marches usées, la porte qui grince un peu vers la droite. Rien n’a changé. Rien, sinon cette chose que vous ressentez avant même d’entrer, cette chose qui pèse sur votre poitrine tandis que vous posez votre clé sur la table de l’entrée.
Vous appelez, par habitude : « Je suis rentré. » Le silence vous répond. Et c’est dans l’absence de réponse que vous mesurez le gouffre.
La cuisine est comme ce matin. La tasse de thé, à peine touchée, est toujours sur la table. Le journal, ouvert à la page des faits divers, froissé en un endroit, comme si une main l’avait feuilleté puis abandonné. Vous vous asseyez. Vous regardez la chaise, en face de vous.
Cette chaise. Vous vous souvenez du jour où vous l’avez achetée chez le menuisier de Taza, au début des années quatre-vingt-dix. Vos moyens étaient modestes, et les enfants encore petits — vous et vos quatre frères et votre sœur, tous rassemblés dans la maison de Guercif où votre mère régnait sur son royaume de bois poussiéreux. Un dossier bien droit, des accoudoirs usés par vingt-huit années de veuvage. Vingt-huit ans. Près de trois décennies durant lesquelles elle s’est assise là, chaque matin et chaque soir, au même endroit, face à la fenêtre qui donnait sur la rue.
Votre père est parti tôt. Trop tôt. Quel âge aviez-vous ? Seize ans ? Dix-sept ? Vos frères et votre sœur étaient encore enfants. Et votre mère, cette femme que vous n’avez vue pleurer qu’une seule fois — le jour de l’enterrement — a pris la chaise vide de votre père et en a fait la sienne. Non par défi. Non par oubli. Par nécessité. Parce que quelqu’un devait occuper cette place, surveiller la porte, attendre le retour des six enfants — de l’école, du travail, de la vie.
Elle s’asseyait là, votre mère. Le corps droit, les mains sur les genoux, le regard fixé sur la rue poussiéreuse de Guercif. Elle ne disait rien. Elle attendait. Elle attendait votre retour du champ, celui de vos frères revenant de l’atelier, celui de votre sœur quittant ses cahiers sur la table de la cuisine. Elle attendait, et sa présence silencieuse valait plus que tous les discours du monde.
Vous revoyez ses mains. Ces mains qui ont pétri le pain, cousu les vêtements, essuyé les larmes, et parfois frappé — mais toujours à bon escient. Ces mains qui se sont posées, vingt-huit années durant, sur les accoudoirs de cette chaise comme sur un trône de patience. Vingt-huit ans de veuvage. Vingt-huit ans à tenir une maison sans homme, à élever six enfants dans un pays qui n’assistait pas les veuves, à dire « oui » quand tout disait « non ». Et elle ne s’est jamais plainte. Pas une fois. Pas un mot.
La chaise était son royaume. Le matin, elle y buvait son thé à la menthe, longuement, comme si le temps était une denrée qu’elle savait mesurer. Le soir, elle s’y asseyait après le dîner, les mains croisées sur le ventre, regardant la nuit tomber sur Guercif. Et parfois elle tournait la tête vers vous, et ses yeux disaient ce que sa bouche ne prononçait pas : « Tout va bien. Je suis là. »
Vous vous rappelez ces nuits où vous rentriez tard, adolescent rebelle, et trouviez la lumière allumée. Elle était là, sur sa chaise. Elle ne vous grondait pas. Elle vous regardait, simplement, et son regard pesait plus lourd que toutes les punitions du monde. Alors vous vous asseyiez face à elle, à la table, et vous vous taisiez, vous aussi. Ce silence à deux voix était votre langue. La seule que vous ayez vraiment parlée ensemble.
Les années ont passé. Vos frères sont partis l’un après l’autre. Votre sœur s’est mariée. Et vous-même, vous avez fondé une famille, une autre vie, ailleurs. Mais chaque fois que vous reveniez à Guercif, vous la retrouviez là. Sur sa chaise. Comme si le temps s’était arrêté, comme si les décennies n’avaient sur elle aucune prise. Elle vieillissait, bien sûr. Les mains tremblaient un peu. Le dos se voûtait. Mais la chaise, elle, restait la même. Dossier droit, accoudoirs usés, présence inébranlable.
Il y a deux ans, elle est partie. Pas soudainement. Les jours ont ralenti, comme un vieux moteur rendant son dernier souffle. Ce dernier matin, vous étiez là. Vous vous êtes assis face à elle, à cette même table, et vous avez pris sa main. Elle a ouvert les yeux. Elle a souri. Et elle a dit, d’une voix que vous n’aviez plus entendue depuis votre enfance : « La chaise… ne la jette pas. » Puis elle est partie, comme elle avait vécu — sans bruit, sans drame, sans plainte.
La maison est devenue immense, tout à coup. Les murs se sont éloignés. Les photos sur la desserte — les mariages des enfants, les diplômes, les naissances des petits-enfants — semblent appartenir à une autre vie. La fenêtre laisse entrer la lumière du crépuscule, cette même lumière qui entrait quand elle était là, mais qui n’habite plus personne. Elle glisse sur la chaise vidée, dessinant une ombre qui n’a plus de maître.
Vous regardez cette chaise. Celle où elle s’est assise vingt-huit ans, attendant le retour de ses enfants. Celle où elle a pleuré en silence la mort de votre père, où elle a prié pour qu’il ne vous manque rien, où elle a compté les jours, les mois, les années. Vingt-huit ans de veuvage. Plus qu’elle n’en avait passé mariée. Vingt-huit ans à être à la fois mère et père, à être le roc qui ne vacille pas quand tout s’effondre autour de lui.
Vous vous souvenez de cette nuit où elle vous a enfin parlé de ce qu’elle n’avait jamais dit. Vous aviez quarante ans, elle soixante-quatre. C’était une nuit d’hiver. Le feu crépitait dans l’âtre. Elle sur sa chaise, vous en face. Et elle vous a raconté les premières années, l’immense solitude, les nuits où elle entendait le vent et se demandait comment nourrir six bouches le lendemain. Elle n’a pas pleuré en racontant. Mais sa main, sur l’accoudoir, tremblait. Une main qui avait porté le poids du monde, appuyée sur un morceau de bois.
Ce soir, devant cette chaise vide — vidée —, vous êtes l’enfant de Guercif. L’enfant né dans la poussière et le soleil, qui a traversé guerres et exils, qui a connu la faim et la peur. Mais devant cette chaise, tous les âges se mêlent. Vous n’êtes plus l’homme d’affaires, ni le chef de famille, ni le frère, ni le survivant. Vous n’êtes qu’un fils qui regarde le vide et comprend, enfin, ce que signifie l’absence d’une mère.
Dehors, la nuit tombe sur la ville. Les premiers lampadaires s’allument. Des voix d’enfants montent de la rue. La vie continue. Elle continuera sans elle, comme elle a continué sans votre père, comme elle a continué sans tant d’autres. Mais ce soir, pour vous, la vie a un goût de cendre.
Vous vous levez lentement. Vous vous approchez de la chaise. Vous posez la main sur l’accoudoir, à l’endroit précis où elle posait la sienne. Le bois est froid. Mais vous sentez quelque chose — une trace, un souvenir, une présence qui n’a pas tout à fait quitté les lieux. Vous fermez les yeux. Et dans l’obscurité, vous la voyez. Pas son visage — vous avez dépassé l’âge des visages précis. Mais sa silhouette droite, ses mains croisées, son regard fixé sur la rue poussiéreuse de Guercif. Sa présence. Cette présence qui a tenu vingt-huit ans sans faiblir.
Vous ne déplacez pas la chaise. Vous ne le pouvez pas. Car déplacer la chaise, ce serait admettre qu’elle ne reviendra pas. Et vous n’êtes pas prêt.
Alors vous restez debout devant elle, les yeux fixés sur ce vide qui vous regarde. Et dans ce vide, vous entendez tout ce qu’elle a dit sans un mot : le matin, le soir, le quotidien, ce rien qui était tout. Les vingt-huit années de veuvage. Les six enfants qu’elle a élevés seule. Les nuits sans sommeil. Les jours sans pain. Et cette phrase, la seule qu’elle ait demandée : « La chaise… ne la jette pas. »
Vous ne la jetterez pas. Vous la laisserez là, à sa place, face à la fenêtre. Car elle est devenue un témoin. Témoin de ce que fut la vie d’une mère. Témoin silencieux qu’une femme s’est assise là, un jour, et qu’elle a été, tout simplement, tout ce qui a fait de vous des hommes et une femme.
La chaise reste vidée.
Mais elle n’est pas vide de sens.
Vous revenez vous asseoir à votre place. Face à elle. Comme quand vous étiez enfant. Comme quand vous rentriez tard. Comme avant d’avoir compris que l’amour d’une mère ne se mesure pas aux mots, mais au silence partagé sur une chaise, face à une fenêtre, dans l’attente du retour de la vie.
Ce soir, la vie est revenue. Mais elle s’assied là où nul ne peut la voir.
Vous posez votre front sur la table. Et pour la première fois depuis deux ans, vous pleurez. Pas en silence, comme elle vous l’a appris. Non. Vous pleurez comme un enfant, comme celui que vous étiez quand elle était là, sur sa chaise, veillant sur vous.
Et dans vos larmes, vous l’entendez. Sa voix. La dernière. « La chaise… ne la jette pas. »
Vous ne la jetterez pas.
Jamais.

