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L’Évasion des Ombres et la Nuit des Clartés

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

I. La grande évasion.

Ce mardi-là, l’automne pesait sur la ville de tout son poids de brume et de mélancolie. Dans la bibliothèque municipale, un lexicographe, terrassé par la torpeur du climat, s’assoupit devant un lourd dictionnaire. Sa nuque ploya, son souffle ralentit, et dans le silence feutré de la salle de lecture, l’ordre séculaire des mots vacilla.

Ce fut d’abord un frémissement, un bruissement d’ailes de papillons derrière le papier. Puis, les lettres dansèrent, les pages se gonflèrent comme des voiles sous un vent invisible, et soudain, ils s’extirpèrent des entrailles du livre. Ils étaient huit, les évadés. Huit ombres vêtues de gris et de noir, aux contours flous mais aux intentions d’une netteté effrayante.

La Prévarication ouvrait la marche, l’œil avide, flairant les décisions à fausser. La Malversation la suivait, les doigts déjà gourmands, comptant des richesses imaginaires. La Corruption, plus insidieuse, se faisait mielleuse, cherchant les âmes faibles à envelopper. La Concussion et la Forfaiture, sœurs de rapine, marchaient de concert, l’une exigeant des tributs, l’autre s’engageant à trahir. L’Exaction, brutale, serrait les poings, impatiente de pressurer le peuple, tandis que le Soudoiement, dernier de la file, ricanait, déjà en train de glisser des promesses vénéneuses dans les poches des passants.

Mais il en était un, le huitième, qui marchait un peu à l’écart, le regard fuyant, l’allure hésitante. C’était la Probité. Elle portait encore les stigmates de sa vertu première : son front était ceint d’une couronne d’épines de lumière, ses mains tremblaient comme si elles cherchaient à saisir une balance invisible. Car la Probité, dans son essence, n’était pas un mot maléfique ; elle était une vertu, une droiture inflexible, un sens aigu de l’honneur. Mais dans sa chute, dans son arrachement brutal aux pages du dictionnaire, elle avait été pervertie. Les six autres, ces prédateurs de l’âme humaine, l’avaient emportée de force dans leur sillage, la contraignant à devenir leur complice, leur otage, leur faux-semblant. Ils la présentaient comme leur paravent : « Soyez probes », chuchotaient-ils aux fonctionnaires véreux, tandis que leurs propres mains pillaient les caisses. La Probité, prisonnière de sa gangue de lumière, se tordait de douleur dans l’ombre, incapable de s’opposer à la meute qui l’avait annexée.

Leur exode fut fulgurant. Comme un nuage de sauterelles, ils se ruèrent sur les lieux où le pouvoir, même microscopique, s’exerçait. Ils s’infiltrèrent sous les boiseries cirées des préfectures, dans les couloirs aseptisés des hôpitaux où l’angoisse des malades est une proie si facile, et jusque sous les préaux des écoles, où l’avenir des enfants se négocie parfois avec une poignée de monnaie.

II. Le règne des pectres.

Très vite, ils trouvèrent des hôtes à leur mesure. Des hommes, des fonctionnaires, des commis de l’État que la routine avait flétris et la cupidité rendus perméables à la tentation.

Le docteur Jachaa, directeur d’un grand centre hospitalier, fut le premier à tomber. La Concussion se glissa dans son cabinet comme une conseillère trop zélée, tandis que la Malversation dansait autour de ses bilans financiers. Dès lors, un lit d’hôpital devint une faveur, un traitement un privilège. La veuve Amina, dont le fils unique souffrait d’une malformation cardiaque, en fit l’amère expérience. On lui refusa l’opération vitale, sous un prétexte administratif fallacieux, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il lui fallait graisser la patte du Soudoiement qui rôdait autour des guichets.

Dans les étages glacés de la préfecture, un haut fonctionnaire du nom de Jbad, dont l’ambition dépassait l’éthique, accueillit la Prévarication et la Forfaiture. Elles s’assirent à son bureau, dictèrent ses signatures, et transformèrent chaque décret en une occasion de détourner l’intérêt général au profit d’intérêts privés.

Partout, l’Exaction sévissait. Aux guichets des impôts, dans les services de l’urbanisme, au secrétariat des établissements scolaires, elle exigeait des frais illégaux. Le moindre tampon, la moindre attestation, devenait une marchandise hors de prix.

Et la Probité, dans tout cela ? Elle était là, captive, exhibée comme un trophée. Les évadés la plaçaient sur les bureaux des directeurs comme un sceau officiel, un cachet de respectabilité. « Notre gestion est probe », affichaient- ils en lettres d’or sur les murs des administrations, tandis que les caisses se vidaient et que les dossiers des pauvres s’entassaient sans réponse. La Probité pleurait en silence, ses larmes de lumière se transformant en sel sur les dossiers qu’elle était forcée de parapher. Elle était devenue l’alibi des prédateurs, la caution de l’injustice.

Le citoyen courbait l’échine, le malade souffrait en silence, l’étudiant voyait son mérite piétiné par le privilège de ceux qui savaient acheter le Soudoiement. Le dictionnaire, en se vidant de sa substance la plus sombre, avait empoisonné le monde réel.

Pendant des années, ce fut un règne de plomb. Les ombres s’étaient matérialisées, les abstractions étaient devenues des bourreaux.

III. Le grand ras-le-bol.

Le point de rupture fut atteint ce jour où la veuve Amina, qui avait accumulé un dossier de plusieurs centaines de pages, des dizaines de certificats et une patience d’ange, se vit refuser une dernière fois l’opération de son enfant. Le Soudoiement exigeait encore un « supplément », un dernier tribut que sa bourse ne pouvait contenir. Dans le hall aseptisé de l’hôpital, un cri s’éleva. Pas un cri de désespoir, non, mais le son clair et terrible d’une décision irrévocable.

La désolation, cette fois, ne se mua pas en résignation, mais en une colère blanche, méthodique et collective. Le grand ras-le-bol était né. Il ne prit pas la forme d’une émeute, mais d’une insurrection de la conscience. Les fonctionnaires, les infirmiers restés dignes, les enseignants intègres, tous ceux qui subissaient en silence depuis trop longtemps, décidèrent de s’unir.

Le combat fut patient et implacable. Des jeunes ingénieurs citoyens, las de l’arbitraire, mirent au point une plateforme de numérisation des procédures, bloquant ainsi les circuits du Soudoiement. Privé de son terrain de jeu favori, le mot- spectre s’étouffa et tomba le premier, réduit à un simple vocable obsolète.

Encouragés, des lanceurs d’alerte se manifestèrent. Les comptes de l’hôpital du docteur Jachaa furent passés au crible d’un audit indépendant. La Concussion et la Malversation, traquées dans leurs derniers retranchements, s’éteignirent, abandonnées par des complices que la peur de la justice faisait fuir. Dans les bureaux de la préfecture, des fonctionnaires, désormais sous l’œil vigilant d’une opinion publique devenue incorruptible, dénoncèrent la Forfaiture et la Prévarication. Privées de leurs hôtes humains, les deux ombres se desséchèrent. La Corruption, prise à son propre piège, s’effondra lorsqu’un jeune juge intègre, dont la famille avait jadis souffert de ses méfaits, fit tomber le réseau de ses complices comme un château de cartes.

L’Exaction, la plus brutale, résista encore un temps, mais elle fut pourchassée comme une bête nuisible par des citoyens armés de caméras et de témoignages. La lumière de la vérité la brûla, la réduisant à une simple trace dans les annales de la honte.

Alors, au cœur de cette débâcle, la Probité sentit ses chaînes se desserrer. Privée de ses geôliers, elle se dressa lentement. Son front cicatrisé, sa couronne d’épines s’était muée en une auréole de clarté. Elle ne pleurait plus. Elle regarda autour d’elle, vit les ruines du règne des ombres, et comprit enfin qu’elle avait été victime, non coupable. Elle avait été la prisonnière d’un système qui utilisait son nom pour justifier l’injustifiable. Elle se leva, brisa les ultimes liens de son servage, et s’avança vers les humains victorieux. Elle tendit la main à la veuve Amina et lui dit, d’une voix qui n’avait plus rien de l’ombre mais tout de la lumière retrouvée :

· « Pardonne- moi. J’ai été leur masque. À présent, je serai votre bouclier. »

L’extinction des forces maléfiques fut totale. Le mal, privé de son carburant humain, s’évapora comme une brume toxique chassée par le vent du matin. Et la Probité, purifiée par l’épreuve, retrouva sa place parmi les vertus.

IV. La fête des clartés

La paix, ce rêve si longtemps caressé, s’installa enfin dans les cœurs et les institutions. Pour célébrer cette renaissance, la société tout entière décida d’organiser une fête magnifique sur la grande place de la cité, là où s’étiraient autrefois les interminables files d’attente du découragement.

Pour l’occasion, une dérogation exceptionnelle fut obtenue auprès des hautes autorités de la sémantique : les mots de lumière obtinrent une permission de sortie, pour une durée limitée. Un seul soir, ils allaient quitter les pages du dictionnaire pour venir danser avec les humains.

Le soir venu, la place fut inondée de lumières et de rires. Puis, une clameur s’éleva, admirative. Une procession d’une beauté rare s’avançait. D’abord, la Transparence, vêtue d’une robe de cristal pur qui reflétait la joie des visages. À ses côtés, l’Intégrité et l’Honnêteté marchaient d’un pas ferme, saluant les fonctionnaires convertis à la droiture, qui baissaient les yeux, émus. La Pureté, presque timide, distribuait des fleurs de lys, tandis que la Serviabilité se glissait entre les tables des banquets, offrant des mets avec une grâce oubliée, versant un vin dont la saveur était celle de la justice.

Mais la plus remarquée d’entre elles, celle qui fit battre les cœurs et monter les larmes aux yeux, était la Probité. Elle s’avança, non plus en captive, mais en reine. Son visage portait encore les stigmates de sa longue captivité, mais ses yeux brillaient d’une flamme nouvelle. Elle était vêtue d’une robe d’un blanc immaculé, traversée de fils d’argent qui scintillaient comme des éclairs. Elle prit la parole, et sa voix, claire comme un cristal, porta sur toute la place :

« J’ai été volée, j’ai été brisée, j’ai été utilisée. Mais par votre courage, par votre union, j’ai été délivrée. Je ne suis plus un mot vide, un paravent pour la corruption. Je suis désormais la promesse que vos actes porteront toujours la marque de la justice. »

Le docteur Jachaa et le fonctionnaire Jbad, déchus et jugés, regardaient depuis l’ombre de leurs cellules cette lueur traverser les barreaux. Leurs noms étaient déjà en train de s’effacer de la mémoire collective, remplacés par les qualités rayonnantes des invités.

Sur la place, une vieille femme, la veuve Amina, dont le fils était désormais guéri, s’avança. Elle prit la main de la Probité et la serra fort. Elle comprit, comme tous les citoyens présents, que la disparition des forces maléfiques n’était pas le fruit du hasard, ni d’un tour de magie lexicale. Elle était l’œuvre de leur propre cohésion. L’union des êtres bénéfiques, la solidarité des humains droits, avait terrassé les monstres de l’ombre, et la vertu elle-même, arrachée à leurs griffes, était revenue dans le giron de la lumière.

À l’aube, alors que les premières lueurs du jour blanchissaient les toits de la ville, les invités d’honneur saluèrent la foule. La Transparence, la Probité et leurs pairs reprirent, à regret, le chemin de leur livre. Mais ils laissèrent derrière eux une société transformée, désormais gardienne de leur héritage. La Probité, en quittant la place, se retourna une dernière fois vers la veuve Amina, et lui adressa un sourire qui contenait toute la promesse d’un monde meilleur.

Le gardien de la bibliothèque, ce matin-là, en ouvrant le vieux dictionnaire, fut surpris. Il lui sembla que les pages de la lettre P brillaient d’un éclat doux et paisible. Il sourit, referma le livre, et sut que, désormais, les mots ne s’évadent que pour mieux revenir, enrichis par les épreuves et les victoires des hommes.

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