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Mohammed VI et Charles III : deux monarchies anciennes face au défi spirituel du monde moderne

Par: Marco BARATTO *

Par: Marco BARATTO *


À première vue, tout semble séparer le Royaume-Uni et le Maroc. L’un est une monarchie européenne façonnée par l’histoire du christianisme anglican et par la modernité occidentale ; l’autre est une monarchie millénaire enracinée dans la tradition islamique et dans l’histoire spirituelle du Maghreb. Pourtant, derrière les différences culturelles, politiques et religieuses, un parallèle fascinant apparaît aujourd’hui entre le Roi Charles III et le Roi Mohammed VI : tous deux incarnent une forme de monarchie spirituelle appelée à guider des sociétés devenues profondément multiculturelles et multiconfessionnelles.

Dans un monde traversé par les crises identitaires, la sécularisation et les tensions religieuses, ces deux souverains représentent une figure singulière : celle du monarque qui ne se limite pas à un rôle institutionnel ou protocolaire, mais qui porte également une responsabilité morale et spirituelle envers la nation.

Au Maroc, le Roi Mohammed VI détient le titre historique de « Commandeur des croyants » — Amir Al Mouminine. Héritée d’une tradition ancienne remontant aux premiers siècles de l’islam, cette fonction confère au souverain une légitimité religieuse particulière. Le Roi n’est pas seulement chef d’État ; il est aussi garant de l’unité spirituelle du pays, protecteur de l’islam marocain fondé sur la modération, et défenseur de la coexistence entre les religions.

Dans le contexte actuel du monde musulman, marqué par la montée des radicalismes et des instrumentalisations idéologiques de la religion, ce rôle possède une portée considérable. Mohammed VI a souvent insisté sur l’importance d’un islam du juste milieu, ouvert au dialogue interreligieux et respectueux des minorités. Sous son règne, le Maroc a multiplié les initiatives en faveur du dialogue islamo-chrétien et de la préservation du patrimoine juif marocain, rappelant que l’identité nationale peut être à la fois profondément musulmane et ouverte à la pluralité.

De l’autre côté de la Méditerranée, le Roi Charles III se trouve lui aussi face à une transformation historique de son pays. Héritier d’une monarchie parmi les plus anciennes du monde, il porte officiellement le titre de « Défenseur de la foi » et demeure gouverneur suprême de l’Église anglicane. Pourtant, l’Angleterre du XXIe siècle n’est plus celle des siècles passés. Le Royaume-Uni est devenu une société profondément diverse, où coexistent chrétiens, musulmans, juifs, hindous, sikhs, bouddhistes et citoyens sans appartenance religieuse.

C’est précisément dans cette nouvelle réalité que le rôle spirituel du roi Charles III prend une dimension inédite. Depuis plusieurs années déjà, bien avant son accession au trône, Charles III exprimait sa vision d’une monarchie capable de protéger non seulement « la foi », mais « les fois » au pluriel. Cette nuance, autrefois controversée, apparaît aujourd’hui comme le reflet d’une Angleterre nouvelle, multiculturelle et multiconfessionnelle.

Le souverain britannique reste le chef symbolique de l’Église anglicane, mais il est progressivement devenu aussi une figure de dialogue entre les religions présentes au Royaume-Uni. Ses nombreuses rencontres avec des responsables musulmans, juifs, hindous ou orthodoxes traduisent une conception moderne de la monarchie : celle d’un arbitre moral chargé de préserver la cohésion spirituelle d’une société fragmentée.

Ainsi, malgré leurs différences historiques, Charles III et Mohammed VI se rejoignent dans une même mission : maintenir l’équilibre entre tradition religieuse et pluralisme contemporain.

Tous deux dirigent des monarchies anciennes confrontées aux mutations du monde moderne. Tous deux savent que la religion demeure une force centrale dans la vie des peuples, même dans des sociétés marquées par la modernité et la mondialisation. Et tous deux cherchent à éviter que la foi ne devienne un facteur de division.

Le parallèle devient particulièrement intéressant lorsqu’on observe les défis auxquels sont confrontés leurs pays respectifs. En Europe, la montée des populismes et des tensions identitaires nourrit parfois une méfiance envers les minorités religieuses, notamment musulmanes. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, certaines formes d’extrémisme menacent au contraire la coexistence historique entre les communautés.

Dans ce contexte, les deux souverains apparaissent comme des figures de stabilité spirituelle. Mohammed VI défend un islam enraciné dans la tolérance marocaine ; Charles III tente d’incarner une monarchie capable de rassembler au-delà des appartenances confessionnelles.

Cette évolution révèle également une transformation profonde du rôle des monarchies au XXIe siècle. Jadis symboles de pouvoir absolu ou d’unité nationale, elles deviennent aujourd’hui des espaces de médiation morale dans des sociétés souvent divisées. Là où les responsables politiques sont soumis aux logiques partisanes, les monarques conservent une capacité unique à parler au nom de l’unité et de la continuité historique.

Le Roi du Maroc et le Roi du Royaume-Uni portent chacun une mémoire spirituelle pluriséculaire. Le premier descend d’une dynastie chérifienne liée à l’histoire de l’islam ; le second incarne une monarchie qui a traversé les réformes religieuses, les guerres européennes et la naissance du monde moderne. Pourtant, tous deux comprennent qu’aucune société ne peut survivre durablement sans dialogue entre les croyances.

Dans un monde où beaucoup annoncent le déclin du religieux, le paradoxe est frappant : ce sont peut-être précisément ces anciennes monarchies qui rappellent aujourd’hui l’importance du spirituel dans la cohésion des nations modernes.

Charles III et Mohammed VI incarnent ainsi deux modèles différents mais complémentaires d’autorité morale. L’un, dans une Angleterre devenue multiconfessionnelle, cherche à être un souverain pour tous les croyants ; l’autre, dans un Maroc fidèle à son identité islamique, protège la coexistence religieuse au nom de sa responsabilité de Commandeur des croyants.

Deux rois. Deux traditions. Deux continents. Mais une même intuition : dans un monde inquiet et fragmenté, la foi peut encore devenir un langage de paix plutôt qu’un instrument de division. 

* Marco Baratto, essayiste italien, auteur du livre « Le défi de l’Islam en Italie »

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