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L’effacement chromatique du monde

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Il m’a suffi d’un après-midi de flânerie sur les Grands Boulevards, voici peu, pour qu’une intuition tenace s’impose à mon regard : la foule, autour de moi, s’était drapée de noir et de gris. La quasi-totalité des silhouettes qui me croisaient semblaient avoir renoncé à la couleur. Je me suis retrouvé devant un écran en noir et blanc. Manteaux d’anthracite, parkas charbon, jeans sombres, pulls cendrés ; çà et là, par contraste, le rouge isolé d’une écharpe ou le moutarde têtu d’un sac à dos paraissaient presque incongrus, sinon insolents. Or je me souvenais, assez vaguement d’abord, plus nettement à mesure que je remontais le boulevard, qu’il n’en allait pas tout à fait ainsi voici deux décennies, lorsque les vitrines des grands magasins accueillaient sans embarras les violets, les vert-pomme, les jaunes francs, et que la rue parisienne ne se rangeait pas encore docilement à la sobriété de l’élite. Que s’était-il passé entre-temps ? Quelle décision collective, jamais formulée, jamais débattue, avait conduit toute une société à se vêtir comme on porte le deuil ou comme on s’absente ?

Cette question, qui m’a habité depuis, et trouve un écho saisissant — et statistique — dans une enquête conduite en 2020 par Cath Sleeman, au sein du « Digital Lab » du Science Museum Group. Soumettant à l’analyse computationnelle plus de sept mille photographies d’objets de la collection du musée, du télégraphe victorien jusqu’aux téléphones intelligents, la chercheuse aboutit à un verdict aussi net qu’il est troublant : la teinte la plus fréquente, présente dans plus de quatre-vingts pour cent des clichés, est un gris. Là où, au tournant du XIXᵉ siècle, les tons monochromes représentaient à peine quinze pour cent de la production matérielle, ils en occupent aujourd’hui près des trois cinquièmes. Le grisonnement s’accélère brutalement, nous dit l’enquête, à partir de la fin des années 1980, avec l’apparition du téléphone-brique, ce parallélépipède sombre qui allait coloniser la paume du monde. Ce que mes yeux soupçonnaient sur le pavé parisien, la science des données le confirme à l’échelle d’un siècle et demi.

On serait tenté d’expédier l’affaire par une explication matérialiste, et l’enquête elle-même y invite avec prudence : la grisaille tient pour partie à la substitution des matériaux, les bois et métaux d’autrefois cédant au silicium et au plastique. La couleur, dans cette lecture, ne disparaît pas : elle migre, du vernis vers l’écran, du pigment vers la lumière émissive. Michel Pastoureau, qui consacra à chaque couleur — du noir au bleu, du vert au jaune, une généalogie minutieuse, l’a maintes fois rappelé : chaque époque produit sa palette autant comme sous-produit involontaire de ses procédés que comme expression sourde de ses obsessions. Le gris contemporain serait, à ce compte, la signature mécanique de l’extrusion industrielle, moins une intention qu’une conséquence.

Cette lecture, pour rigoureuse qu’elle soit, demeure insuffisante. Car le choix d’un manteau gris ou d’un mur taupe n’est jamais purement technique : on aurait pu, comme on le fit dans la décennie 1970, teinter les plastiques d’orange et de moutarde, parer les façades de turquoise éclatant, habiller le quotidien d’audaces chromatiques. La sobriété chromatique de notre temps procède d’une décision esthétique, et plus encore d’une décision morale qu’il faut tâcher de nommer. Depuis Le Corbusier proclamant le « droit » du mur blanc, depuis l’orthodoxie minimaliste qui a fait de Cupertino la nouvelle Athènes du design, l’épuration s’est imposée comme l’horizon indépassable du bon goût. Le gris, le blanc cassé, le noir mat ne sont plus, à proprement parler, des couleurs : ce sont des signes — et le signe d’une distinction. Là où l’aristocratie d’Ancien Régime affichait ses pourpres et ses ors, la bourgeoisie mondialisée affirme son rang par la retenue.

Byung-Chul Han, dans « Sauver le beau », a livré de cette esthétique du lisse l’une des plus pénétrantes critiques contemporaines : le poli, le sans-aspérité, le neutre, ce que l’on nomme désormais « clean design », ne caressent l’œil que pour mieux abolir l’altérité du visible. La couleur, en effet, est résistance ; elle blesse, elle s’impose, elle interroge, elle nous nargue aussi, elle ne se laisse pas indifféremment consommer. Le gris, lui, accueille toutes les humeurs sans en heurter aucune ; il est l’arrière-plan idéal d’un sujet sommé d’optimiser sa neutralité jusque dans son intériorité. Nos habits, nos écrans, nos murs nous renvoient l’image d’un monde qui a renoncé à l’affirmation, comme si la chromophobie qu’analysait jadis David Batchelor s’était muée en doctrine implicite du capitalisme tardif.

Reste à savoir si cet effacement exprime un malaise ou s’il en est le pur symptôme. La question mérite plus que la facilité d’une réponse univoque. Goethe, dans la « Farbenlehre », soutenait que les peuples « grossiers et naïfs » aiment les couleurs vives tandis que les peuples « cultivés » s’en détournent, diagnostic à la fois daté et redoutablement actuel. Si l’on suit cette pente, le gris contemporain serait l’aboutissement logique d’une civilisation parvenue à son automnie : raffinée, lasse, soucieuse de ne plus offenser. Mais l’on pourrait tout aussi bien y lire le reflet d’une dépression collective, la traduction objective de ce que les cliniciens nomment l’aplatissement de l’affect. Le monde-objet se confondrait alors avec le monde-psyché, dans une mimésis que nul n’a choisie mais que tous endurent.

Il convient cependant de tempérer le tableau, ou, plus exactement, sa grisaille. Les chercheurs eux-mêmes rappellent que les photographies examinées ne constituent qu’un échantillon, et que la collection est elle-même une sélection non aléatoire. Surtout, la couleur n’a pas disparu : elle s’est déplacée. Jamais les écrans n’ont diffusé tant de saturation, jamais la publicité, les réseaux sociaux, les jeux vidéo n’ont déployé pareille débauche chromatique. C’est dans le réel tangible, les vêtements des passants, les voitures, les murs, les objets, que la couleur recule, comme si nous avions concédé au virtuel le monopole de l’éclat, en réservant au monde matériel la dignité grise du sérieux. Cette répartition, plus que la disparition elle-même, est éloquente : nous habitons un univers dont nous ne voulons plus la vivacité, et qui nous récompense de cette austérité en nous offrant, dans le creux de la main, des fragments d’arc-en-ciel sous régime algorithmique.

Le gris des Grands Boulevards n’est donc ni un pur accident technique, ni une simple humeur saisonnière. Il est le précipité visible d’une civilisation qui a confondu la sobriété avec la vertu, l’élégance avec l’effacement, la maîtrise de soi avec la renonciation à toute affirmation sensible. Que cette palette dise quelque chose de notre intériorité, on ne saurait en douter ; qu’elle la produise autant qu’elle la reflète, on peut sérieusement le craindre, car le visible nous façonne en retour, et l’on devient un peu de ce qu’on regarde. Reste, pour qui voudrait s’en délivrer, à se souvenir que la couleur fut, de Matisse à Klein, un geste éthique avant d’être esthétique : la déclaration têtue qu’il vaut encore la peine d’être vu et, surtout, de voir.

Alors, comment vous allez voir désormais votre environnement, en couleurs ou en gris ?

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