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Ignacio Ramonet au Maroc : plaidoyer pour un journalisme d’exigence à l’ère de l’IA et décryptage d’un monde multipolaire

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

L’ancien directeur du Monde diplomatique était l’invité du journal Al Bayane les 15 et 16 avril à Casablanca et Rabat. Face au chaos informationnel généré par l’intelligence artificielle et dans un contexte de recomposition géopolitique mondiale, l’essayiste de 83 ans a livré une analyse sans concession, appelant à résister à la « post-vérité » par un sursaut de qualité et d’éthique.

« Le journalisme à l’épreuve de l’IA » : alerte sur une crise de la vérité.

C’est devant un auditoire captivé réuni à l’auditorium de la Fondation de la Mosquée Hassan II que s’est tenue la première conférence, mercredi 15 avril en fin d’après-midi. Dans un cadre solennel, les grandes fenêtres ouvrant sur le majestueux édifice religieux, Ignacio Ramonet a choisi le temps long pour traiter un sujet d’une brûlante actualité : « Le journalisme à l’épreuve de l’intelligence artificielle et en quête de vérité » .

L’ancien directeur du Monde diplomatique a d’emblée posé le diagnostic d’une mutation radicale, comparable selon lui à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. « Nous évoluons vers un modèle où l’information est largement produite et diffusée en dehors des cadres traditionnels », a-t-il expliqué, mettant en garde contre une «crise profonde de la vérité».

Au cœur de son analyse, la notion d’« extractivisme de données » : l’intelligence artificielle prospère grâce aux informations que les utilisateurs fournissent eux-mêmes, volontairement, via leurs usages numériques quotidiens. « Nous sommes nous-mêmes les fournisseurs des principales informations nous concernant », a-t-il souligné, avant de pointer un risque majeur pour nos démocraties : celui de voir nos sociétés « s’informer exclusivement sur la base des réseaux sociaux », sans plus parvenir à distinguer entre information vérifiée, fake news et « faits alternatifs » .

Cette évolution marque, selon lui, l’entrée dans une ère « post-vérité », où les faits eux-mêmes sont contestés et où la notion de vérité devient instable. La progression fulgurante de l’IA dépasse celle d’Internet à ses débuts, et une part écrasante des messages numériques est désormais générée artificiellement par des algorithmes.

Face à ce constat, Ramonet n’a pas cédé au catastrophisme stérile. « La bataille contre l’intelligence artificielle est perdue » en tant que telle, a-t-il affirmé, plaidant plutôt pour un recentrage stratégique sur la qualité de l’information . « La bataille, il faut la conduire pour un journalisme d’exigence », a-t-il martelé, insistant sur la nécessité de produire une information vérifiée, structurée et intelligible pour les citoyens. Il a comparé le rôle du journalisme à celui d’un « phare », indispensable pour éclairer un monde devenu plus incertain.

De Casablanca à Rabat : la géopolitique d’un monde multipolaire.

Le lendemain, jeudi 16 avril, c’est à Rabat, à l’Auditorium de l’Institut national supérieur de la musique et des arts chorégraphiques, que s’est poursuivie la réflexion. Cette fois, le thème était résolument géopolitique : « La force et le droit : la géostratégie dans un monde multipolaire ».

Dans une intervention qui a rassemblé intellectuels, acteurs sociopolitiques et passionnés de relations internationales, Ramonet a décrypté les nouveaux équilibres mondiaux. Loin des visions manichéennes, il a invité son auditoire à penser la complexité d’un monde où les puissances traditionnelles voient émerger de nouveaux centres de décision. Cette réflexion s’inscrit dans le sillage de son parcours intellectuel, lui qui a toujours défendu, depuis son célèbre éditorial de 1998 « Un autre monde est possible », une pensée alternative à l’ordre néolibéral.

Un retour aux sources marocaines chargé d’émotion.

Ce double événement revêtait une dimension particulière pour le journaliste de 83 ans. Invité par le quotidien Al Bayane, organe de presse du Parti du progrès et du socialisme (PPS), Ramonet effectuait son retour au Maroc après quinze années d’absence . Ancien professeur au Collège royal de Rabat, il a toujours entretenu un lien affectif fort avec le Royaume. « Revenir au Maroc après quinze années n’est pas seulement un déplacement géographique : c’est un retour à soi-même, à ce qui a façonné une part de mon identité et de mon regard sur le monde », a-t-il confié dans un entretien à Al Bayane.

Évoquant Tanger et Rabat comme des « carrefours d’histoires, de langues, de cultures », il a salué « cette capacité marocaine à accueillir la différence comme une richesse et non comme un obstacle », un enseignement précieux pour tout journaliste . Son séjour, qui s’est achevé par une visite à Tanger, sa ville d’enfance, a été l’occasion de retrouvailles et d’échanges avec les nouvelles générations.

L’héritage de Fidel Castro et une voix qui continue de compter.

Figure de proue de l’altermondialisme et fondateur d’Attac, Ignacio Ramonet reste marqué par son travail monumental avec Fidel Castro. Les cent heures d’entretiens menés avec le leader cubain entre 2003 et 2005, publiés dans l’autobiographie My Life, demeurent une référence sur l’histoire de la révolution cubaine et la pensée du Commandante. Ce passé d’intervieweur hors pair donne une légitimité particulière à sa parole sur les médias et la vérité.

Au terme de ces deux journées intenses, le message est clair : à l’heure où les algorithmes menacent de noyer l’information sous un flot de données non vérifiées, le journalisme doit plus que jamais assumer sa mission démocratique. « Nos sociétés ont besoin de journalisme plus que jamais », a conclu Ramonet, rappelant que l’exigence de vérité n’a jamais été aussi cruciale pour l’avenir de nos démocraties.

Ces deux conférences ont été organisées par le journal Al Bayane à l’occasion de la visite d’Ignacio Ramonet au Maroc, du 14 au 19 avril 2026.

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