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Le Sahara, ou la victoire tranquille du Maroc

Par: Allal Kheireddine

Par: Allal Kheireddine*

Il arrive que certains mots populaires disent plus juste que de longs traités diplomatiques. Li ghlab ya‘af — « celui qui gagne pardonne » — n’est pas seulement un proverbe marocain ; c’est une philosophie du pouvoir, une éthique de la victoire assumée. À bien des égards, c’est aussi la clé de lecture la plus fine de la séquence actuelle autour du sahara marocain.

Car ce qui se joue aujourd’hui n’est ni une volte-face spectaculaire, ni une paix imposée. C’est la fin progressive d’un récit, la capitulation inéluctable d’une idéologie moribonde longtemps portée par l’Algérie et le Polisario, et l’installation silencieuse d’une solution que le Maroc peaufine depuis près de deux décennies : l’autonomie sous souveraineté marocaine.

La fin d’un imaginaire, sans vainqueur humilié

Pendant des années, la question du Sahara a été présentée au public international comme une lutte inachevée de décolonisation. Ce cadre de lecture, hérité du XXᵉ siècle, a progressivement perdu sa pertinence. Le monde a changé, les priorités géopolitiques aussi. Stabilité régionale, sécurité sahélienne, développement économique, crédibilité institutionnelle : autant de critères devant lesquels le projet d’indépendance est apparu, au fil du temps, hors sol.

À l’inverse, l’initiative marocaine d’autonomie s’est imposée comme une solution réaliste, compatible avec le droit international et soutenue par un nombre croissant d’États influents. Non par effet de mode, mais parce qu’elle répond à une exigence contemporaine : régler les conflits sans fabriquer de nouveaux États fragiles.

Ce basculement n’a pas besoin d’être proclamé. Il se lit dans les résolutions onusiennes, dans le langage feutré des chancelleries, dans les silences plus encore que dans les déclarations.

L’Algérie face à une transition narrative

Pour Alger, l’enjeu est désormais moins diplomatique que domestique. Comment expliquer à une opinion publique longtemps mobilisée autour d’une « cause sacrée » -hissée au même rang voire plus que celle de la Palestine – que l’horizon a changé ? Comment opérer ce glissement sans donner le sentiment d’un reniement ?

La réponse algérienne sera sans doute graduelle, prudente, enveloppée dans le vocabulaire du multilatéralisme et de la responsabilité internationale. Le régime algérien est expert dans ce type de manipulation .
Il ne s’agira pas d’annoncer une défaite, mais de requalifier une position. C’est le lot de toutes les puissances confrontées à la fin d’un cycle idéologique.

Et c’est précisément ici que le Maroc, sûr de son avance, peut faire la différence.
La force de celui qui n’a plus besoin de prouver

Le Maroc n’a plus besoin d’expliquer le bien-fondé de sa souveraineté : elle est actée dans les faits, reconnue dans les actes, consolidée sur le terrain. Dès lors, la vraie question n’est plus celle de la victoire, mais celle de son usage.

Humilier l’adversaire serait une erreur stratégique. La rancœur est un combustible durable ; la stabilité, elle, exige des issues honorables. En privilégiant un discours apaisé, en internationalisant le succès plutôt qu’en le nationalisant à outrance, Rabat agit en puissance confiante, consciente que la légitimité se renforce lorsqu’elle se fait discrète.

Li ghlab ya‘af n’est pas un slogan moral : c’est une règle de gouvernement.

L’autonomie comme maturité politique

Pour le lectorat franco-maghrébin, souvent pris entre les récits concurrents, il est essentiel de rappeler ceci : l’autonomie n’est pas une concession arrachée au Maroc, mais l’expression d’une maturité politique. Elle suppose un État suffisamment sûr de lui pour déléguer, organiser, pluraliser — sans jamais se fragmenter.

Elle dit aussi autre chose, plus profond : que l’unité nationale marocaine ne repose plus sur l’injonction, mais sur l’adhésion.

Une leçon pour la région

À l’heure où le Maghreb peine à se projeter comme espace de coopération, la résolution progressive du dossier du Sahara ouvre une perspective inédite. Elle rappelle que les conflits les plus anciens ne se règlent pas toujours par des ruptures spectaculaires, mais par l’érosion patiente des fictions et la victoire lente du réel.

Le Maroc avance désormais avec cette certitude tranquille : il a gagné l’essentiel. Il peut donc se permettre l’élégance.

Li ghlab ya‘af.

Et les nations qui savent pardonner sont souvent celles qui n’ont plus rien à prouver.

*Enseignant-chercheur à Paris

 

 

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