
Par: Marco BARATTO *

L’histoire des relations entre la République démocratique du Congo et le Maroc s’inscrit dans une trame politique et symbolique qui plonge ses racines dans les premières années des indépendances africaines. Au cœur de cette mémoire partagée figure la rencontre, en août 1960, entre Patrice Lumumba et le roi Mohammed V à Rabat. Quelques semaines seulement après la proclamation de l’indépendance congolaise, cette visite officielle avait valeur de manifeste : elle incarnait l’affirmation d’une solidarité africaine naissante, fondée sur la souveraineté, la dignité et l’unité des peuples.
Lorsque Lumumba fut reçu en grande pompe dans la capitale marocaine, le geste diplomatique dépassait largement le protocole. La décoration qui lui fut remise symbolisait un soutien explicite du Maroc aux mouvements de libération du continent. À l’époque, le Royaume chérifien, lui-même engagé dans la consolidation de son indépendance retrouvée, se positionnait comme un acteur majeur du panafricanisme pragmatique, cherchant à fédérer les jeunes États autour d’une vision commune : celle d’une Afrique maîtresse de son destin.
Cette rencontre de 1960 ne fut pas un épisode isolé, mais un moment fondateur d’une relation politique appelée à évoluer. Elle scellait une convergence entre deux nations aux trajectoires différentes mais animées par une même quête d’unité nationale. Pour le Congo indépendant, encore fragile et traversé par des tensions internes, l’appui symbolique d’un pays du Maghreb représentait un ancrage continental essentiel. Pour le Maroc, soutenir Lumumba revenait à affirmer son rôle de pont entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, dans un esprit de fraternité et de coopération Sud-Sud.
Plus de six décennies plus tard, cette mémoire commune continue de résonner. Elle a refait surface de manière inattendue lors de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 organisée au Maroc. Dans les tribunes, un supporter congolais, surnommé « Lumumba », a attiré l’attention en reproduisant la posture emblématique du leader indépendantiste. Ce geste, au-delà de l’anecdote sportive, traduisait la persistance d’un imaginaire partagé. Le football, espace d’expression populaire par excellence, devenait le théâtre d’une mémoire politique transmise de génération en génération.
Ce moment a illustré la force des symboles dans la construction des relations internationales. La CAN 2025, en rassemblant des millions de téléspectateurs africains et au-delà, a offert une vitrine à cette fraternité historique entre Rabat et Kinshasa. Dans un monde globalisé où les alliances se recomposent rapidement, ces rappels mémoriels jouent un rôle essentiel : ils ancrent la coopération contemporaine dans une profondeur historique qui lui confère sens et légitimité.
Aujourd’hui, la candidature de Juliana Amato Lumumba à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie peut être interprétée dans la continuité de cet héritage. Elle ne constitue pas seulement une ambition personnelle ou nationale ; elle s’inscrit dans une vision plus large de réaffirmation africaine. À travers elle, c’est l’esprit de 1960 qui refait surface : celui d’une Afrique consciente de son poids démographique, culturel et politique, déterminée à peser davantage dans les instances multilatérales.
Le Maroc, de son côté, poursuit un processus de consolidation de son intégrité territoriale et de son positionnement stratégique sur le continent. Sa diplomatie africaine, marquée par des investissements économiques croissants et un engagement soutenu dans les organisations régionales, témoigne d’une volonté d’inscrire durablement le Royaume dans les dynamiques subsahariennes. La RDC, confrontée à des défis sécuritaires complexes et à la nécessité de renforcer la cohésion nationale, partage cette aspiration à l’unité dans la diversité.
Dans les deux cas, l’enjeu central demeure la consolidation de l’État et la préservation de l’intégrité territoriale. Cette convergence d’objectifs crée un terrain propice à un dialogue stratégique renforcé. La mémoire de Lumumba agit ici comme un fil conducteur : elle rappelle que l’unité nationale n’est pas seulement une construction institutionnelle, mais un projet politique et moral fondé sur la dignité et la souveraineté.
La francophonie pourrait devenir l’un des espaces privilégiés de cette convergence. Loin d’être perçue comme un simple héritage colonial, elle peut se transformer en plateforme d’influence africaine renouvelée. La langue française, largement partagée au Maroc et en RDC, constitue un outil de coopération académique, économique et diplomatique. Elle facilite les échanges entre élites, entrepreneurs, chercheurs et artistes, créant un réseau transcontinental dynamique.
Dans un contexte international marqué par la compétition des puissances et la montée des régionalismes, Rabat et Kinshasa ont intérêt à valoriser cette dimension commune. Une francophonie repensée, plus inclusive et davantage centrée sur les priorités africaines, pourrait servir de levier pour promouvoir des politiques de développement adaptées aux réalités locales.
Ainsi, l’histoire des relations entre la RDC et le Maroc ne se limite pas à un souvenir figé des années 1960. Elle constitue une ressource stratégique pour le présent et l’avenir. La rencontre entre Lumumba et Mohammed V demeure un symbole puissant de solidarité panafricaine. La scène de la CAN 2025 en a offert une réinterprétation contemporaine. Et la candidature de Juliana Amato Lumumba ouvre, potentiellement, un nouveau chapitre où mémoire, unité nationale et ambition continentale se conjuguent dans un même élan.
* Essayiste et analyste politique italien





